PHILIPPE, BURIDAN
( Buridan sort lentement de la porte à gauche, étend les bras, se glisse dans l'ombre et met la main sur le bras de Philippe. )
Qui est là?
Moi.
Qui, toi?
Que t'importe?
BURIDAN
PHILIPPE
BURIDAN
Je connais ta voix.
( Il l'entraîne vers la fenêtre. )
PHILIPPE
Buridan !
BURIDAN
Philippe !
PHILIPPE
Vous ici!
BURIDAN
Oui, Sang-Dieu, moi ici ! et qui voudrais bien vous rencontrer ailleurs.
PHILIPPE
Pourquoi cela?
BURIDAN
Vous ne savez donc pas où nous sommes?
PHILIPPE
Où sommes-nous?
BURIDAN
Vous ne savez donc pas quelles sont ces femmes ?
Vous êtes tout ému, Buridan.
BURIDAN
Ces femmes... N'avez-vous pas quelques soupçons de leur rang?
Non.
PHILIPPE
BURIDAN
N'avez-vous pas remarqué que ce doivent être de grandes dames? Avez -vous vu, car je pense qu'il vient de vous arriver à vous ce qui vient de m'arriver à moi : avez-vous vu dans vos amours de garnison beaucoup de mains aussi blanches, beaucoup de sourires aussi froids? avez-vous remarqué ces riches habits , ces voix si douces , ces regards si faux? Ce sont de grandes dames, voyez-vous : elles nous ont fait chercher dans la nuit par une femme vieille et voilée qui avait des paroles mielleuses. Oh ! ce sont de grandes dames ! A peine sommes-nous entrés dans cet endroit éblouissant, parfumé et chaud à enivrer, qu'elles nous ont accueilli avec mille tendresses, qu'elles se sont livrées à nous sans détour, sans retard, à nous , tout de suite , à nous inconnus et tout mouillés de cet orage. Vous voyez bien que ce sont de grandes dames. A table, et c'est notre histoire à tous deux, n'est-ce pas? à table, elles se sont abondonnées à tout ce que l'amour et l'ivresse ont d'emportement et d'oubli : elles ont blasphémé, elles ont tenu d'étranges discours et dit d'odieuses paroles, elles ont oublié toute retenue, toute pudeur; oublié la terre, oublié le ciel. Ce sont de grandes dames, de très-grandes dames, je vous le répète.
PHILIPPE
Eh bien?
BURIDAN
Eh bien ! cela ne vous fait-il pas quelque peur?
PHILIPPE
Peur, et quelle peur?
BURIDAN
Ces soins qu'elles prennent pour rester inconnues.
PHILIPPE
Que je revoie la mienne demain, et je la reconnaîtrai.
BURIDAN
Elle s'est donc démasquée?
PHILIPPE
Non, mais avec cette épingle d'or, à travers son masque, je lui ai fait au visage un signe qu'elle gardera longtemps.
BURIDAN
Malheureux ! il y avait peut-être encore quelque espoir de nous sauver, et tu nous tues (
PHILIPPE
Comment?
buridan, le conduisant à la fenêtre. Regarde devant toi.
LA TOUR DE ÎJBSLE
Le Louvre.
A tes pieds?
La Seine.
Philippe.
BUBIBAH,
Philippe.
BUBIDAlt.
Et autour de nous, la tour de Nesle.
PHILIPPE
La tour de Nesle !
Oui, oui, la vieille tour de Nesle, au-dessous de laquelle on retrouve tant de cadavres.
PHILIPPE
Et nous sommes sans armes; car on vous a demandé en entrant votre épée comme on m'a demandé la mienne.
BUBIDAH.
A quoi nous serviraient-elles nos épées? il ne s'agit pas de nous défendre, mais de fuir. Voyez celte porte?
philippi, secouant la porte de gauche.
Fermée... Ab ! écoute... Si je meurs et si tu vis, tu me vengeras.
BUBIDAH.
Oui, et si je meurs et que tu vives, à toi la vengeance; tu iras trouver ton frère Gaultier, ton frère qui peut tout; tu lui diras.... écoute, il faut écrire, il faut des preuves.
PHILIPPE
Ni plume, ni encre, ni parchemin.
BUBIBAH.
Voici des tablettes; tu tiens encore cette épingle: sur ton bras il y a des veines et dans ces veines du sang ; écris, pour que ton frère me croie, si je vais lui demander vengeance pour toi ; écris, écris : j'ai été assassiné par... je mettrai le nom, moi, car je
saurai qui, oui, je saurai qui et signe ; si tu te
sauves, fais pour moi ce que j'aurais fait pour toi. Adieu... Tâchons de fuir chacun de notre côté.... Adieu.. •
PHILIPPE
Adieu, frère; à la vie... à la mort.
(Ils s'embrassent; Philippe rentre dans l'appartement dont il est sorti. Buridan va pour essayer de sortir; il recule devant Landry qui entre.)