‹ Œuvres, vol. 2Chapitre 516 sur 999 · BONAPARTE, CHARLES · texte numérisé non relu

BONAPARTE, CHARLES

BONAPABTB.

Vous avez beau dire, monsieur mon secrétaire, la France a assez de république. Le Directoire a fait plus contre elle que la Montagne.— Et voyez ce qu'il reste de vieux Romains!— Sur trois millions cinq cent soixante-quatorze mille huit cent quatrevingt-dix-huit votes, deux mille cinq cent soixanteneuf seulement sont négatifs. Vous voyez donc bien que c'est la France entière qui me donne le titre d'empereur,— et non moi qui le prends.

CHABLBS.

Votre Majesté aura beau faire...

BONAPABTB.

Non, non, dites toujours : Citoyen premier consul... — (Regardant sa montre.) Vous avez encore une heure à être républicain. — Eh bien ! que disiez-vous ?

CHARLES

Je disais, citoyen premier consul, que vous auriez beau faire , les rois de l'Europe vous regarderaient toujours comme leur cadet.

BONAPABTB.

Eh bien ! je les détrônerai tous , et alors je serai leur aîné.

CHABLES

Prenez garde , si vous refaites le lit des Bourbons , de n'y pas coucher dans dix ans.

BONAPABTB.

Monsieur mon secrétaire ! donnez-moi la liste des maréchaux de l'empire, — que je la signe. — Appelez les noms.

CHABLBS.

Berlhier, Murât, Moncey, Jourdan, Masséna, Augereau, Bernadolte, Soult, Brune, Lannes, Mortier, Ney, Davoust, Bessières, Kellermann, Lefèvre, Pérignon et Serrurier.

BONAPABTB.

Dix-huit républicains ! — Eh bien ! vous verrez si un seul refusera le bâton de maréchal , parce qu'il lui sera donné par la main d'un empereur. —Je n'ai qu'un regret aujourd'hui : c'est de ne pouvoir joindre à cette liste les noms de Desaix et de Kléber. Votre misérable Directoire ! s'il ne m'avait pas oublié — ou plutôt confiné en Egypte; s'il m'avait envoyé, comme il me l'avait juré, hommes et argent, je n'en serais pas revenu comme un fugitif. — Il est vrai qu'arrivé j'ai pris ma revanche.

— Quels immenses projets cette bicoque de Saint- Jean-d'Acre est venue renverser ! Si je l'avais prise, je trouvais dans la ville les trésors du pacha et des armes pour trois cent mille hommes ; je soulevais et j'armais toute la Syrie; je marchais sur Damas et Alep ; je grossissais mon armée de tous les chrétiens, des Druses, et des mécontents que je recrutais, à mesure que j'avançais dans le pays; j'arrivais à Constanlinople avec des masses armées; je fondais dans l'Orient , à la place de l'empire turc , un nouvel et grand empire qui fixait ma place dans la postérité, et peut-être revenais-je à Paris par Andrinople ou par Vienne , après avoir anéanti la maison d'Autriche... — Tout cela pouvait être ,

— et tout cela est à refaire. — (Un silence.) Combien le port de Boulogne contient-il de bâtiments de descente?

NAPOLÉON BONAPARTE

CEABXSS.

Neuf cents. — Et à quand notre entrée à Londres?

BONAPABTE.

Je n'en sais rien encore. — Oh ! c'est par l'Inde, c'est dans l'Inde qu'il faut l'attaquer ; c'est dans son commerce, et non dans son gouvernement qu'il faut l'atteindre. Quand je serai maître de tous les ports de la Méditerranée et de l'Océan ; quand, sous peine de désobéir à ma volonté, on ne pourra y recevoir une voile anglaise , nous verrons !

CHARLES

Mais pour cela il vous faut une monarchie européenne.

bonapabte, se mettant à griffonner.

Oui, quand je l'aurai!... Fou que je suis!... — Voilà de bonnes plumes.

CHARLES

C'est que je les taille moi-même, — attendu que, chargé de déchiffrer votre écriture , il est de mon intérêt que vous écriviex le moins mal possible.

BONAPARTE

Oui, oui. — (Le regardant fixement.) Que pensez-vous de moi, Charles?

CHARLES

Mais je crois que vous ressemblez à un architecte habile, vous bâtissez derrière un échafaudage que vous ferez tomber quand tout sera uni.

BONAPARTE

Vous avez raison ; je ne vis jamais que dans deux ans... — Écrivez : — « L'école polytechnique recevra désormais une organisation toute militaire. Les élèves porteront des uniformes et seront assujettis à la discipline des casernes.» —J'en veux faire une pépinière de grands hommes. Ce sera des généraux pour mon successeur. — J'ai bien fait de retrancher une lettre à mon nom : je gagne une signature sur neuf.

CHARLES. '

Si vous voulez signer?

(On entend sonner le$ cloches.) Bonaparte, $* interrompant.

Laissei-moi écouter le son des cloches ; vous savez combien je l'aime.

CHARLES

Surtout le son de celles-ci qui vous annoncent que dans une demi-heure le premier consul Bonaparte sera l'empereur Napoléon.

Vous vous trompez : elles me rappellent les premières années que j'ai passées à Brienne. J'étais heureux alors...— (Entre Joséphine.) Eh bien ! que viens-tu faire ici, Joséphine? — Voulez- vous nous laisser, Charles?

(Charles sort.)

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