SCÈNE II
NAPOLÉON, UN HUISSIER, TALMA, puis CAULAINCOURT.
M. Talma.
l'huissier.
Faites entrer. — (Talma entro, l'huissier sort.) Vous vous faites bien attendre , Talma.
TALMA
Sire , ce n'est pas ma faute ; j'ai donné en entrant dans la cour au milieu d'un embarras de rois dont j'ai eu toutes les peines du monde à me retirer.
NAPOLÉON
Quand étes-vous arrivé ?
TALMA
Hier soir , sire.
NAPOLÉON
Êtes-vous trop fetigué pour jouer aujourd'hui?
TALMA
Non , sire .
NAPOLÉON
Songez que vous aurez un parterre de têtes couronnées.— Quelles nouvelles du Théâtre-Français?
TALMA
Des querelles.
NAPOLÉON
Toujours! — Entre?...
TALMA
Entre les sociétaires , — pour les rôles , — pour les emplois.
NAPOLÉON
Je réglerai tout cela à Moscou. Votre république de la rue de Richelieu me donne plus de mal que mes cinq ou six royaumes.
TALMA
Et que joueravje ? ~ Mahomet ?
NAPOLÉON
Non, non, ils prendraient cela pour une application ; — d'ailleurs, depuis que j'ai vu l'Egypte, -je trouve Voltaire encore plus faux qu'auparavant.
TALMA
J'ai cependant entendu Votre Majesté louer OEdipe,
NAPOLÉON
La fatalité antique le soutient. Voyez-vous, tout le théâtre de Voltaire est un système dont 95 est la dernière pièce. — Mais dites-moi, Talma, comprenez-vous, avec sa haine pour les rois, ses éloges exagérés de Louis XIV, — roi d'opéra qui entendait assez habilement la mise en scène de la royauté, — rien de plus ; — qui faisait six mille francs de pension à Boileau, et laissait mourir de faim Corneille... — Corneille que j'aurais fait ministre s'il eût vécu de mon temps !
TALMA
Je vois que je jouerai ce soir do Corneille.
NAPOLÉON
Oui, il est toujours beau sans cesser d'être vrai, celui-là. 11 agrandit les héros dont il s'empare... Il
NAPOLÉON BONAPARTE
ne les force pas à se baisser pour passer par les petits escaliers de Versailles, et les portes de l'OEiide-Bœuf ; ses Grecs sont Grecs , ses Romains, Romains.... Ils ont les jambes et les bras nus, et ne portent pas là livrée de Louis XIV.
TALMA
Votre Majesté me semble bien sévère.
JfAtOLIOlf.
Ah ! j'aime peu votre littérature moderne, Ta) ma!
— elle a pris autant de peine pour s'éloigner de ses deux grands modèles, Corneille et Molière, que les Grecs en prenaient pour se rapprocher d'Eschyle et d'Aristophane. — Legouvé et Dubelloy ont eu un instant l'intention de nous faire une littérature nationale; — mais comme ces gardiens chargés de conserver les monuments du moyen âge, qui font blanchir les vieilles statues couchées sur les vieux tombeaux, — Dubelloy badigeonne Bayard, et Legouvé regratte Henri IV, — Quand nous imiterons les Grecs, que ce soit sur des sujets grecs, et alors ne nous écartons pas de leur belle simplicité.
— Voyez YAgamemnon de Le mercier... — Il faudra cependant en venir là, Talma, que l'on parle comme la nature.. • — Je suppose qu'un jour on me mette en scène, moi ! — Croyez-vous que je me ressemblerai si l'on me fait faire des phrases sonores et de grands gestes, — moi, — bonhomme,
— qui n'ai d'éloquence que par boutade, et qui gouverne le monde — les bras croisés.
TALMA
Votre Majesté a du voir que cette opinion est la mienne.
RAFOLtOlt.
Oui, oui, vous êtes toujours simple et naturel, vous. Aussi a-t-on été longtemps sans vous comprendre. — Vous jouerez le rôle d'Auguste, Talma,
— et je voudrais qu'Alexandre rat là ce soir pour vous entendre dire : « Soyons amis, Cinna. » — Adieu ; voilà Caulaincourt que j'ai fait demander.
TALMA
Adieu, sire.
NAPOLÉON
A propos : — Ils disent que c'est vous qui m'apprenez à me tenir sur mon trône ; c'est pour cela que je m*y tiens bien. — A ce soir. — (Se retournant. ) Je ne suis pas content de vous, Caulaincourt. caclaihcocrt, qui entre.
Et comment aurai-je eu le malheur de déplaire à Votre Majesté?
NAPOUON.
Vous blâmez hautement la campagne de Russie.
CAffLAMCOUlT.
Oui, sire.
RAFOUO*.
Et quels sont vos motifs? Parlez ; vous savex que j'aime qu'on soit franc.
CAULAIHCOVBT.
Sire, jusqu'à présent nous n'avons combattu que des hommes, et vous avez vaincu ; — mais la Russie ! une campagne n'y est possible que de juin à octobre : hors l'intervalle compris entre ces deux époques, une armée engagée dans ses déserts de boue et de glace y périt tout entière sans gloire l La Lithuanie est l'Asie encore plus que l'Espagne n'est l'Afrique. Les Français ne se reconnaissent plus au milieu d'une patrie qu'aucune frontière ne limite. On ne s'étend pas ainsi sans s'affaiblir. Cest perdre la France dans l'Europe... Car enfin, lorsque l'Europe sera la France, il n'y aura plus de France. Déjà même le départ de Votre Majesté la laisse solitaire, déserte , sans chef, sans armée... — Qui donc la défendra?
RAPOLÊOlf.
Ma renommée. J'y laisse mon nom et la crainte qu'inspire une nation armée.
CAULAMCOUIT.
Je ne parle encore que de succès ; mais en cas de retraite, sur quoi s'appuiera Votre Majesté? Sur la Prusse, que nous dévorons depuis cinq ans, et dont l'alliance n'est que feinte ou forcée?...
HAPOLfcOIf.
Ne suis-je pas assuré de sa tranquillité par l'impossibilité où je l'ai mise de remuer, même dans le cas d'une défaite? Oubliez-vous que je tiens dans ma main sa police civile et militaire? D'ailleurs, ne puis-je pas compter sur sept rois qui me doivent leurs nouveaux titres? Six mariages ne lient-ils pas la France avec les maisons de Bade, de Bavière et d'Autriche? Tous les souverains de l'Europe ne doivent-ils pas être effrayés comme moi du gouvernement militaire et conquérant de la Russie? de sa population sauvage qui s'augmente d'un demi-million d'hommes tous les ans? Pourquoi menacer mon absence de différents partis existants dans l'intérieur de l'empire? Je n'en vois qu'un seul : oelui de quelques royalistes. Eh bien ! qu'ai-je besoin d'eux ? Quand je les soutiens, je me fiais tort à moimême dans l'esprit du peuple; car, que suis-je, moi? roi du tiers état; n'étant pas né sur le trône, il faut que je m'y soutienne comme j'y suis monté, — par la gloire. Un simple particulier comme j'étais, devenu souverain comme je le suis, ne peut plus s'arrêter; il faut qu'il monte sans cesse; ou il redescend à compter du jour où il reste stalionnaire. Ces hommes que ma fortune a hissés après elle, n'ont déjà plus assez de leurs bâtons de maréchaux. C'est à qui les échangera contre des sceptres et des couronnes ; ma famille me tiraille de tous