SCENE VI
Lis rtus; NAPOLÉON, DAVOUST , suite.
napoléon.
Bonsoir, mes enfants, bonsoir; j'ai voulu passer
cette nuit au milieu de vous. Il parait enfin qu'ils vont nous attendre.
P1SM1E1 SOLDAT
Pourvu qu'ils n'évacuent pas la nuit comme d'habitude.
NAPOLÉON
Non , non ; Murât a reconnu leurs feux. C'est une bataille décisive , enfants. Comme aux Pyramides , mon brave , — car tu y étais.
piemisi SOLDAT.
Un peu.
napoléon , à un autre.
Tu te souviendras d'Austerlitz, toi ! c'est là que tu as eu la croix.
DEUXIÈME SOLDAT
Oui, pour avoir...
NAPOLÉON
Pris un drapeau. — Eh bien ! étes-vous contents, mes amis ? votre capitaine a-t-il soin de vous ? votre solde est-elle bien payée ?
PIEMIEI SOLDAT.
Oh ! la solde est au courant. — 11 n'y a que la ration qui est en retard.
NAPOLÉON
Voyons votre soupe. — (Il la goûte.) Elle est bonne.
LOllAIN.
Je crois bien. J'ai décroché une oie à balle ;. et une oie sauvage qui s'en allait vers le midi , — signe de froid.
napoléon, à part x
Oui , signe de froid ; — (Haut.) mais nous aurons du bon feu à Moscou , mes amis ; et nous y attendrons le printemps. — J'ai soif; reste-t-il de l'eau dans les bidons ?
LOllAIN.
Non , mais j'ai aperçu une source en venant.
Attendei...
(// sort.)
napoléon , au prince d'Eckmuhl.
Davoust, — savez -vous que la retraite de ces gens-là m'épouvante ! Tout est brûlé sur la route. Cela ressemble' à un plan arrêté. On dirait que d'avance toutes leurs positions ont été prises étapes par étapes. Alexandre se tait. Je n'ai négligé aucune occasion de lui proposer la paix. Il faut que je sois à Moscou pour qu'il se décide , — sinon nous y prendrons nos quartiers d'hiver...
LoiiAiN, la figure pleine de sang, et apportant de l'eau.
Voilà.
NAPOLÉON
Qu'as-tu donc ?
LOllAIN.
Rien. J'ai pas vu un ravin et j'ai roulé dedans : — histoire d'arriver plus vite.
NAPOLÉON BONAPARTE
NAPOLÉON
Essuie ce sang, il empêche de voir tes cicatrices. — (Après avoir bu.) Ton eau est excellente... Tes cicatrices te vont bien. — En voilà une que je ne te connaissais pas.
Ah ! c'est un Espagnol,— un don, un êignor, qui m'a envoyé de derrière une haie ma feuille déroute pour l'autre monde. Heureusement que je me suis arrêté à la moitié de l'étape.
NAPOLÉON
Tu ne sais pas lire, n'est-ce pas?
LOIR AIN
Non, sire;— mais y n'y a pas d'affront : c'est la faute de mon père.
NAPOLÉON
J'ai créé pour les braves comme toi, qui ne savent pas lire, des places de gardes de l'aigle. Ils ont le grade d'officier. Ce sont eux qui veillent de chaque côté du drapeau, et ils n'ont d'autres fonctions que de le défendre. Je te nomme garde de l'aigle du sixième.
LOR1AIN
Merci , mon empereur. — Allons ! allons ! Via mon bâton de maréchal !
napoléon, $e retirant sous $a tente avec Davoust,— à Murât qui entre.
Ab! te voilà, Murât! Eh bien?
MtJlAT.
Ils tiennent toujours. Des redoutes s'élèvent le long de la Moscowa ; tout fait présager que demain nous les retrouverons dans les retranchements.
NAPOLÉON
C'est une bataille d'artillerie qu'il faut livrer ;— tant mieux.
murât, à Davouêt.
A propos d'artillerie, prince, pourquoi hier une de vos batteries a-l-elle refusé deux fois de tirer malgré mon ordre exprès?
davoust.
Parce que je ménage mes soldats et ne verse leur sang que lorsque c'est absolument nécessaire.
HCR AT.
Oui, vous êtes prudent...
DAVOUST
Et Votre Majesté est par trop téméraire , elle ; d'ailleurs nous verrons ce qu'il restera de votre cavalerie à la un de la campagne : elle vous appartient, vous pouvez en disposer; — quant à l'infanterie du premier corps, tant qu'elle sera sous mes ordres, je ne la laisserai pas prodiguer.
MURAT
Oubliez-vous que si vous commandez à l'infanterie, je vous commande à vous? L'empereur vous a mis sous mes ordres.
•AVOUST.
Et l'empereur a eu tort.
MURAT
Ah ! je sais bien que votre prudence envers l'ennemi et votre inimitié envers moi datent de l'Egypte ; mais si nous avons des différends, l'armée ne doit pas en souffrir, et nous pouvons les vider entre nous deux.
■AVOUST.
Votre Majesté descendrait jusqu'à se battre avec un simple maréchal ?
MURAT
Je me bats bien avec un Cosaque I...
napoléon, roulant un boulot sous son piad.
C'est bien , messieurs ; —je désire qu'à Ta venir vous vous entendiez mieux ;— car tous deux vous m'êtes nécessaires : Murât avec sa témérité, et vous, Davoust, avec votre prudence. — Allez prendre quelque repos ; il ne vous sera pas inutile pour la journée de demain. — ( Us sortent. ) Ce sera une terrible bataille! — mais j'ai quatre-vingt mille hommes ; j'en perdrai vingt mille , j'entrerai avec soixante mille dans Moscou , les tralneurs nous y rejoindront , puis les bataillons de marche , — et nous serons plus forts qu'avant la bataille.
Quatre heures du matin... —Tous dorment, seul je veille avec ma pensée, pensée de guerre et de destruction ! Oh ! dormez, enfants, rêvez de vos mères et de votre patrie : — demain des milliers de vous seront couchés encore , mais sur une terre froide et sanglante... — (Une pause.) Que c'est une bizarre fortune que la mienne ! homme obscur comme eux, et qui traîne à ma suite des milliers d'hommes! Oh! il y a des moments où, quand je suis seul, face à (ace avec mon génie, je frissonne, car je doute ! —Si ce que je crois mon étoile n'était que de l'audace et mon génie du hasard! Quelle affreuse responsabilité que celle de la vie de tant de milliers d'hommes qui se lèveraient un jour sanglants et mutilés pour m'accuser devant Dieu, — devant Dieu qui me dirait : Tu n'as point reçu mission de faire ce que lu as fait , donc que les pleurs et le sang retombent sur ta tête!... — Oh ! c'est impossible!
Quels hommes ! ne dirait-on pas une race à part, ayant plusieurs existences à risquer? Il y a treize ans qu'avec eux je suis venu tenter l'Orient par l'Egypte, et les briser contre ses portes. — Dans l'intervalle nous avons conquis l'Europe , — et les voilà, conduits par moi toujours , revenant par le Nord dans cette Asie, pour s'y briser encore peutêtre !... Qui les a poussés dans cette vie errante et aventureuse? Ce ne sont point des barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes, des spectacles plus enivrants ; au contraire, ils possédaient tous les biens, ils les ont aban-