SCÈNE VII. NAPOLÉON, MARÉCHAUX
RAPOLÉorr , entrant avec les maréchaux.
Moscou vide! Moscou déserte ! en êtes- vous bien stïrs? — Allez, Mortier, et tâchez de découvrir quelques habitants. Ici lout est nouveau, eux pour nous , nous pour eux ; peut-être ne savent-ils pas même se rendre. — Pas la moindre fumée, pas le plus léger bruit ! c'est l'immobilité de Thèbes, c'est le silence du désert. Trévise, surtout point de pillage! vous m'en répondez sur votre tête.
Me voilà donc enfin dans Moscou, dans l'antique
palais des Czars, dans le Kremlin! — Il était
temps. — Où est Murât?
' UN MàBÉCBAI..
A la tête de sa cavalerie, poursuivant l'arrièregarde russe sur le chemin de Valadimir.
TfAPOLÊOTf.
Je l'aime ce Mural! toujours ardent, infatigable,
comme en Italie, comme en Egypte ! six cents lieues et soixante combats ne l'ont point fatigué. Le voilà qui traverse Moscou au pas de course, sans s'arrêter au Kremlin, — où je m'arrête, moi ! Ah ! que vous êtes froids, messieurs!.... savez-vous bien où nous sommes ?
BEBTHIER.
Oui , sire , à six cents lieues de Paris , avec une armée diminuée de quarante mille hommes par la bataille de la Moskowa , sans vivres , sans habits , sans munitions.
NAFOLÉOlf.
Eh bien ! ne sommes -nous pas dans la capitale ennemie? Moscou, veuve de ses trois cent mille habitants, vous parait-elle trop étroite pour loger quatre-vingt mille hommes? Ces palais que vous partagerez entre vous, sont-ils moins somptueusement commodes que vos hôtels du faubourg Saint- Honoré et du quai d'Orsay ? — Pour moi, j'avoue que j'aime mes Tuileries et mon Louvre ; mais pour cet hiver, je me contenterai du palais des
NAPOLÉON BONAPARTE
Romanoff et des Rurilt. -* {Crié dans la rue :) Un Français ! un Français !
NAPOLÉON
Entendez-vous ? un Français! Faites-le venir, que je sache quelque chose de ce bicarré secret. — Moscou déserte !— • (Apercevant l'espion.) Ah! c'est toi?
l'espion.
Oui, sire.
D'où sors-tu ?
l'isfion.
De prison.
NAPOLÉON
De prison?
l'espion.
J'ai été reconnu pour Français et arrêté à Moscou, lorsqu'on a appris que Votre Majesté avait passé le Niémen.
NAPOLÉON
Est-il vrai que la ville soit déserte ?
l'espion.
J'ai vu sortir les derniers Russes par la porte de, Kolumna.
NAPOLÉON
Ah ! les Russes ne savent pas encore l'effet que produira sur eux la perte de leur capitale ! Vous l'avez entendu, messieurs? Moscou est à nous, entièrement à nous ; que chacun établisse son quartier dans la partie de la ville qui lui plaira, —mais avec ordre : songez que c'est notre Paris pour cet hiver. Allez , messieurs, et envoyez-moi le travail de Paris : je n'ai pas pu m'en occuper depuis Smolensk. — A compter d'aujourd'hui , mes décrets seront datés du Kremlin. — {Ils sortent. — A l'espion.) Eh bien ! qu'as-tu vu dans cette Russie ? l'espion.
Un peuple âpre et dur comme sa terre , pétri pour l'esclavage , ignorant pour un siècle encore, et repoussant la civilisation , comme les autres le despotisme.
Oui, oui, et il n'en est que plus dangereux, puisque la volonté d'un seul peut remuer ces énormes masses. Malheur, malheur à l'Europe, si je ne frappe pas le colosse au cœur ! car si je le manque, qui Je tuera ? Mais d'ici je veille , sentinelle du monde civilisé , un pied sur l'Asie, un pied sur l'Europe. Enfants !... ils n'ont vu dans mon désir d'arriver à Moscou que la vanité de signer un décret daté de la ville sainte, assis sur le trône de Rurik et abrité par la croix d'or du grand lwan... — Dieu ose donne le temps et la force, et je fais de Moscou une des portes d'entrée de. mon royaume européen! J'appelle d'ici l'univers à la civilisation,
comme le muezzin appelle du haut des minarets les mahométans à la prière. Et alors, — (Regardant autour de lui.) quelle voix s'élèvera pour dire : « Napoléon n'est pas l'envoyé de Dieu? » — Et quand je pense que je pouvais ne pas atteindre cette Moscou, être arrêté par une fièvre, une chute de cheval, un boulet, — et qu'alors on eut cm cette vaste combinaison une guerre ordinaire, une querelle d'empereur à empereur, un vulgaire envahissement de terrain!...
l'espion.
Napoléon , Napoléon ! ce n'est pas mot , du moins, que tu accuseras de ne pas te comprendre.
NAPOLÉON
Non, non, je le sais, et je te rends justice. Mais, va ; voici le portefeuille de Paris et mon ministre qui vient travailler avec moi.
(Le duc de Boêsano vient travailler avec l'empereur.)