NAPOLÉON, LORRAIN, L'ESPION
L ESPION
Toulon et liberté !
NAPOLÉON
Oui ; — ne laisse approcher personne : j'ai à parler à cet homme. — (A l'espion.) C'est toi... l'espion.
Oui, sire.
NAPOLÉON
D'où viens- tu?...
l'espion.
De France.
napoléon.
Directement?
l'espion.
Non ; — par Milan et la Speszia.
NAPOLÉON
Qu'avais-tu vu à Paris?
l'espion.
Regnaultet...
(Il lui parle bas.)
napoléon.
Que t'ont ils donné pour mot?
l'espion.
Rien ; — ils ont eu peur que je ne fusse pris et fouillé.
Dis qu'ils m'ont oublié comme les autres.
l'espion.
Dîtes pas plus que les autres.
NAPOLÉON
On pense donc encore à moi en France?
l'espion.
Toujours.
napoléon , Réchauffant petit à petit.
On y fait sur moi beaucoup de fables , de mensonges !... tantôt on dit que je suis fou , — tantôt que je suis malade.... — On prétend qu'on veut me transporter à Sainte-Hélène... — Je ne le leur conseille pas. J'ai des vivres pour six mois, des canons et des hommes pour me défendre. Les rois ne voudraient pas se déshonorer. Ils savent bien
qu'en deux ans le climat m'y assassinerait. —
Comment se trouve-t-on en France des Bourbons?
l'espion.
Sire , ils n'ont point réalisé l'attente des Français : chaque jour le nombre des mécontents s'augmente.
napoléon, s' échauffant.
Je croyais, lorsque j'abdiquais, que les Bourbons, instruits et corrigés par le malheur, ne retomberaient pas dans les fautes qui les avaient perdus en 89. J'espérais que le roi gouvernerait en bonhomme. C'était le seul moyen de se faire pardonner les Cosaques. Depuis qu'ils ont remis le pied en France, ils n'ont fait que des sottises. Leur traité du 23 avril m'a profondément indigné ! — D'un trait de plume ils ont dépouillé la France de la Belgique : les limites de la France , c'est le Rhin. — C'est Talleyrand qui leur a fait faire cette infa* mie ! — On lui aura donné de l'argent. — La paix est facile à ces conditions. — Si j'avais voulu comme eux signer la ruine ou la honte de la France, ils ne seraient point sur mon trône; — mais j'aurais mieux aimé me trancher la main!.... j'ai préféré renoncer au trône que de le conserver aux dépens de ma gloire et de l'honneur français. Une couronne déshonorée est un horrible fardeau. — Mes ennemis ont dit que je ne voulais pas la paix; ils m'ont représenté comme un misérable fou , avide de sang et de carnage ; mais le monde connaîtra la vérité : on saura de quel côté fut l'envie de verser le sang. — Si j'avais été possédé de la rage de la guerre, j'aurais pu me retirer avec mon armée au delà de la Loire, et savourer à mon aise la guerre des montagnes... — Ils m'ont offert l'Italie pour prix de mon abdication ; je l'ai refusée : — quand on a régné sur la France , on ne doit pas régner ailleurs. — ( Une pause. ) Mes généraux vont-ils à la cour? — Ils doivent y faire une triste figure!... l'espion.
Ils sont irrités de se voir préférer les émigrés, qui n'ont jamais entendu le bruit du canon.
NAPOLÉON
Les émigrés seront toujours les mêmes. Tant qu'il ne s'est agi que de faire la belle jambe dans mon antichambre, j'en ai eu plus que je n'en ai voulu. — Quand il a fallu montrer de l'homme, — ils se sont sauvés comme des. M .» — J'ai fait une grande faute en rappelant en France cette race anti-nationale... — Que disent de moi les soldats? l'espion.
Ils disent qu'on reverra le petit caporal, et quand on les force de crier Vive le roi, ils ajoutent tout bas : de Rome...
Ils m'aiment donc toujours? — Que disent-ils
NAPOLÉON BONAPARTE
de nos défaites... — je veux dire de nos malheurs?
l'UNO*.
Ils disent que la France a été vendue.
napoléon.
Us ont raison ( — Sans l'infâme défection du doc de... — je ne lui ferai pas l'honneur de prononcer son nom... — <• les alliés étaient tous perdus... — il
n'en serait pas échappé un seul Ils auraient au
aussi leur vingt-neuvième bulletin ! Le maréchal est un misérable. — II s'est balafré pour jamais ; — il a perdu son pays et livré son prince ; — tout son sang ne suffirait pas pour expier le mal qu'il a fait à la France. — C'est sa mémoire qu'il me faut ! j'y attacherai le mat trahison, — et je la dévouerai à l'exécration de la postérité. — ( Uns pause. ) D'après ce que tu viens de m'apprendre, je vois que mon opinion sur la France est exacte. — La race des Bourbons n'est plus en état de régner; son gouvernement est bon pour les prêtres, les nobles et les vieilles comtesses, — et ne vaut rien pour la génération actuelle. Oui, le peuple a été habitué dans la révolution à compter dans l'État... — Il ne redeviendra pas le patient de la noblesse et de l'Église. L'armée ne sera jamais aux Bourbons : nos victoires et nos malheurs ont établi entre elle et moi un lien indestructible. — Avec moi, elle peut retrouver la puissance et la gloire ; avec les Bourbons, — ette n'attrapera que des injures et des coups. — Les rois ne se soutiennent que par l'amour ou la crainte; et les Bourbons ne sont ni craints ni aimés... Ils se jetteront d'eux-mêmes à bas du trône; — mais ils peuvent s'y maintenir longtemps ! — Les Français ne savent point conspirer !.... il faut que je les aide : — ils n'attendent que moi. J'ai pour moi le peuple, l'armée... — et contre moi quelques vieilles marquises dont les carlins n'oseront pas même aboyer derrière mon ombre —
Allons t le jour que j'attendais est levé; l'heure est venue. — Le sort en est jeté. . . — Monsieur le grand JBtréohal!