SCÈNE VII
NAPOLÉON, LORRAIN, montant la garde.
NAPOLÉON
Eh bien ! mon vieux grognard , tu ne dis rien ?
LORRAIN
On ne parle pas sous les armes.
NAPOLÉON
Ah ! ah! tu es sévère sur la consigne...
LORRAIN
Il y a quelque part vingt-deux ans, — c'était à Toulon, — que le duc... je ne me rappelle pas son
nom de duc — Junot enfin, me fit faire deux
jours de garde du camp ptyur avoir chanté :
Ali! le triste état..
— Vous n'étiez alors que commandant d'artillerie,
— et moi simple conscrit; nous avons fait notre chemin depuis ce temps. ..
NAPOLÉON
Eh bien ! je te relève de ta consigne. — T'ennuies-tu ici, voyons?
LORRAIN
Fastidieusement.
NAPOLÉON
Veux-tu retourner en France ?
LORRAIN
Avec vous?
NAPOLÉON
Avec moi, — - tu sais bien que c'est impossible. Sans moi?
LOUAIN.
Sans vous? — non.
NAPOLÉON
Et crois-tu que tes camarades pensent comme toi?
L0BBA1N.
Tous.
NAPOLÉON
Tu as pourtant des parents en France?...
LOUAIN.
Un enfant n'a pas de plus proche parent que son père... et, cré coquin ! vous êtes notre père A nous,
— ou je ne m'y connais pas. — Je crois bien aussi que j'ai quelque part une vieille mère ;.. y a à peu près quatorze ans que j'ai reçu de ses nouvelles...
— J'étais en Italie... Reau pays, mille dieux ! pu trop chaud, pas trop froid ; et des victoires pour se rafraîchir f . • . -—La v'Ià sa lettre : —je me la suis fait lire vingt fois, — vu que je ne sais pas lire moimême.... — Tant y a que depuis Marengo je n'ai
plus entendu parler de la vieille Elle m'aura
peut-être bien écrit poste restante à Vienne ou à Moscou ; mais nous passions toujours si vite, qu'on n'avait pas le temps d'aller au bureau... Je ne sais plus où elle a établi son bivac maintenant; mais pourvu que le bon Dieu lui envoie tous les jours sa ration de pain et un peu de cendre chaude dans sa chaufferette , elle ira , elle ira , la bonne femme...
— Ah ! ne parlons plus de ça ! ne parlons plusde ça !
NAPOLÉON
Nous avons une grande revue sur le port aujourd'hui.
LORRAIN
Oui , oui ; ça fait toujours plaisir. Ah ! j'avoue que nous avions besoin que le goût vous en reprit. —"Sire, je n'étais pas content de vous, moi!
NAPOLÉON
Rah!
Ah ! bon, que je disais : le v'ii encore dans son jardin , qui bêche et qui greffe ! Gré coquin ! peuton oublier comme ça ce qu'on se doit à soi-même... Quand on a été quelque chose , enfin!...
NAPOtÉON.
Ah ! tu disais cela?— (Se retournant.) Qu'est-ce que c'est donc que celte barque? peut-être vientelle de France?
LORRAIN
Oui, quelque contrebandier de Livourne, quelque pêcheur de la Spezzia ; mais de la France...