ACTE I, SCÈNE II
ALTRBD.
Je désira» être pour tous l'objet d'un caprice et non d'une passion ; pourquoi m'avez-vous donné plus que je ne demandais?
BRlfSSTIKB.
Mais dites-moi donc que tout ceci n'est qu'une plaisanterie atroce. — N'est-ce pas, n'est-ce pas que tous raillez?
ALFin.
Je n'ai jamais parlé si sérieusement.
EBlfBSTIftB.
Tous me torturez à plaisir.
ALFRBD.
Non, je vous éclaire à regret. Rappelez-vous ma conduite, et vous me rendrez plus de justice. Quand je vis, ce que je n'avais envisagé que comme une liaison passagère, devenir, de votre part, un sentiment profond, je pensai qu'il était temps de l'arrêter là : je prétextai un voyage aux eaux. Je suis venu ici ; car je présumais que vous finiriez par faire quelque imprudence qui nous perdrait tous deux. Cette imprudence n'a point tardé ; et un jour, sous prétexte que vous ne pouviez vivre sans moi, vous êtes arrivée ici sous le titre de ma sœur.
BllfXSTIlVB.
Malheureux! mais je vous aimais tant que je ne pouvais supporter votre absence.
ALFRED
Un jour de plus, peut-être, et vous eussiez craint mon retour.
IllfZSTIIfl.
Mais, malheureux ! vous ne croyez donc à rien?
ALF1ED
Tous vous trompez, Ernestine; je ne révoque pas les choses en doute ; je vois au delà ; voilà tout.
BBJIB8TIH1.
Vous êtes glaçant.
ALFRED
Je suis vrai.
BBHBSTIRB.
Mais où donc avez-vous étudié le monde?
ALFRED
Bans le monde.
BBIIE8TIHB.
Et sans doute vous vous croyez meilleur que les autres?
ALFRED
Je le fus.
BBlfESTIIfB.
Et vous vous êtes lassé de l'être?
ALFRED
La vie humaine se sépare généralement en deux parties bien tranchées : la première se passe à être dupe des hommes.
BRUESTlltS.
Et la seconde?
A prendre sa revanche.
BBNB8TIHB.
Vous en êtes à la dernière?
ALFRED
J'ai trente-trois ans.
BBlfBSTIltB.
Est-ce un rêve?
ALFRED
Tenez, Ernestine, vous n'êtes point une femme ordinaire. Écoutez, et vous me connaîtrez.
BBIIBSTINB.
Je ne vous connais que trop pour mon malheur.
ALFRBD.
Et si je guéris, avec des paroles vraies, l'amour que j'ai fait naître avec des paroles fausses, ne demeurerez-vous pas mon obligée, puisque vous aurez l'expérience de plus ?
BBNBSTIlfB.
Parlez donc.
ALFRBD.
Je n'ai pas toujours été désenchanté de tout, comme je le suis, Ernestine. Je suis entré dans la vie par une porte dorée. Mon père était maître d'une fortune immense et j'étais son seul enfant. En 1819, j'avais vingt et un ans : la mort m'enleva mon père; un procès injuste, ma fortune. C'est de là que date mon premier doute. Le doute, quand il naît , commence aux hommes et ne s'arrête pas même à Dieu. Je rassemblai les débris de ma fortune, vingt mille francs à peu près. Ce n'était pas tout à fait la moitié de ce que je dépensais en un an. L'éducation universitaire que j'avais reçue et qui m'avait fait vingt fois le premier du collège, ne m'avait rien appris pour la vie réelle. J'avais tout effleuré, rien approfondi. Au milieu d'un salon je paraissais apte à tout ; rentré chez moi, j'étais accablé moi-même de la conviction de mon impuissance. N'importe, je ne voulus pas me rendre sans lutter. Je divisai la faible somme qui me restait , en quatre parties ; je me donnai quatre ans pour réussir à rétablir ma position, ou à m'en créer une autre, par tous les moyens honorables que l'industrie met aux mains des hommes. Ce fut une espèce de défi porté au monde et à Dieu, après lequel je pensais que je ne, devais plus rien ni à l'un ni à l'autre, si je ne réussissais pas. Je tentai tout. Sa quatre ans j'usai en force et en courage ce qu'il en suffirait à une existence tout entière de douleurs, A la fin de ce terme, les derniers restes de ma fortune glissèrent petit à petit entre mes mains, et je me trouvai à vingt-cinq ans , ruiné , las de tout , isolé, sans un seul ami sur la terre , sans un seul parent au monde, malheureux autant qu'il est donné à une créature humaine de le devenir, et
ANGÈLE
cependant n'ayant pat en face de Dieu une seule action mauvaise à me reprocher, je tous la jure, Ernestine , ftur tout ce que je regardais autrefois comme sacré. Je balançai un instant entre le suicide et la vie nouvelle ou j'allais entrer.
BIRISTIHB.
Mais c'est tout un monde nouveau que vous m'ouvres là.
ALPftl».
Oui, n'est-ce pas, vous ne pouviez vous douter, quand vous voyiei l'homme des salons et des femmes , l'homme des petits soins futiles et de la galanterie empressée , que cette tète éventée et ce cœur joyeux avaient jamais pu renfermer une pensée profonde et une amère agonie? Cela est pourtant ainsi ; il y a en moi deux hommes, dont le second dans quelque temps n'aura rien conservé du premier.
Du moment où je me suis décidé à vivre, je jetai les yeux sur le monde; il semblait qu'un voile était tombé de ma vue, tant chaque chose m'apparut sous sa véritable forme. Je reconnus des hommes qui étaient encore ce que j'avais été, et je me pris à rire en voyant comme autour d'eux chacun tirait à soi un lambeau de leur honneur ou de leur fortune, jusqu'à ce qu'à la fin ils se trouvassent nus et désespérés comme je l'étais. Puis, dès que je fus convaincu que le mal particulier concourait au bien général, il me parut de droit incontestable de rendre aux individus le mai que la société m'avait fait, du moment que du mal des autres naîtrait un bien pour moi ; car faire le mal pour le plaisir du mal est un travail inutile. Alors je me pris à réfléchir. Je me dis qu'il serait d'un homme de génie de rebâtir avec les mains frêles et délicates des femmes cet échafaudage de fortune que la main de fer des événements et des hommes avait renversé. Ce calcul en valait un autre, et j'y trouvais de (dus le plaisir. Dès lors je devins courtisan de caresses; les boudoirs furent mes antichambres ; une déclaration d'amour me valut une place; un premier baiser, la croix. Les femmes sont d'admirables solliciteuses : j'utilisai le crédit de chacune ; j'obtins pour moi et je n'6tai rien à personne ; use brouille leur laissait leur crédit, où je voyais qu'elles allaient l'user en ma faveur; c'est de la délicatesse, ou je ne m'y connais pas.
nrasTiHi.
Mais aucune ne vous a donc aimé?
ALFin.
Toutes en ont eu l'air : mais comme jusqu'à présent aucun malheur n'en est résulté, je commence à en douter. Je vous en fais juge vousmême, Ernestine. Vous connaissez quelques-unes des femmes qui mtont porté où je suis : je dois à
madame de Breuil un secrétariat d'ambassade à Madrid. J'y restai trois mois; quand Je revins, je n'eus pas besoin de me brouiller avec elle. La jolie madame d'Orsay voulait un amant titré : grâce à elle je devins baron. Nous nous séparâmes ; son amour n'en devint que plus aristocratJt|ue, et je fus remplacé par un comte. A vous, Ëraestine, je dus cette croix et un bonheur si réel que je tremblai de le voir finir, et cela est si vrai que, dès que je m'aperçus que votre amour prenait les symptômes d'une passion, je partis. Ce qui devait nous sauver tous deux vous perdit seule; vous Tintes me rejoindre et vous eûtes tort. Eh m'en ! comptenei-vous maintenant? Cet ouragan de trois journées qui a soufflé sur la vieille cour, en l'emportant avec lui, vient de renverser l'édifice que six ans de calculs et de peine avaient bâti. Pensions, titres, croix, le bras nu du peuple vient de n'arracher tout cela ; tout est à recommencer, tout est à refaire, et j'ai trente-trois ans, trente-trois ans!... et là, là... (Frmppami son cœur.) — du dégoût, comme un homme qui sort vieux de la vie. Ohl je crois que j'échangerais volontiers cette existence pleine de force, et de santé contre l'existence de ce jeune Henri Muller, le fils de notre hôte, qui mourra avant un an , peut-être, qui mourra du moins les yeux sur la vie, regrettant ce monde et croyant à un autre.
EBHisrnn.
Oh ! Alfred, qui m'eût dit que ce serait vous que je plaindrais?
ALFll».
Oui, plaignez-moi, car vous êtes la seule femme qui, me connaissant, puissiez me plaindre. Et il a (alla, pour que je vous dise ces choses, il a feint que mon cœur fût brisé, et ce n'a pu être que par une blessure que sortit à vos yeux tout le secret de ma vie passée et future.
■EHBSTIRB.
Et maintenant?...
ALFRED
•Maintenant, je vous l'ai dit, j'ai tout perdu.
MNBSTIHK,
Tout... Écoutez, Alfred, moi aussi j'ai tout perdu. La fortune du marquis était en pensions et en places; mais il me reste pour quarante mille francs à peu près de diamants, partageons.
ALfEED.
Merci, Ernestine, vous êtes bonne; gardez-les : je vois que vous ne m'avez pas compris.
IHIflSTIÏIB.
Mais qu'allez-vous devenir ?
▲irai».
Je vous ai dit que c'était tout un édifice à rebâtir.