ACTE n, SCÈNE IV
àWtUL.
talony , le monde a ses lois, la société ses exigence»; qu'eues soient des devoirs ou des préjugés, les ! hommes tes ont faites telles, et, eussé-je le désir j de m'y soustraire, qu'il faudrait encore que je les ' acceptasse.
I ANTONY
Et pourquoi les accepterais-je, moi... Pas un de ceux qui les ont faites ne peut se vanter de m'avoir épargné une peine ou rendu un service; non, grâce an ciel, je n'ai reçu d'eux qu'injustice, et ne leur dois que haine... Je me détesterais du jour où un homme me forcerait à l'aimer... Ceux à qui j'ai confié mon secret ont reversé sur mon front la faute de ma mère... Pauvre mère!... ils ont dit : Malheur à toi, qui n'as pas de parents!... Ceux auxquels je l'ai caché ont calomnié ma vie... ils ont dit : Honte à toi, qui ne peux pas avouer à la face de la société d'où te vient ta fortune !... Ces deux mots, honte et malheur, se sont attachés à moi comme deux mauvais génies... J'ai voulu forcer les préjugés à céder devant l'éducation... arts, langues, science, j'ai tout étudié, tout appris.. • Insensé que j'étais d'élargir mon cœur pour que le désespoir pût y tenir! Dons | naturels ou sciences acquises, tout s'effaça devant la tache de ma naissance ; les carrières ouvertes aux hommes les plus médiocres se fermèrent devant moi; il fallait dire mon nom, et je n'avais pas de nom. Oh! que ne suis-je né pauvre et resté ignorant, perdu dans le peuple ! je n'y aurais pas été poursuivi par les préjugés ; plus ils se rapprochent de la terre plus ils diminuent, jusqu'à ce que trois pieds au-dessous ils disparaissent tout à fait.
ADÈLE
Oui, oui, je comprends Oh ! plaignez-vous!
plaignez-vous!... car ce n'est qu'avec moi que vous pouvez vous plaindre !
AirroifY.
Je vous vis, je vous aimai ; le rêve de l'amour succéda à celui de l'ambition et de la science : je me cramponnai à la vie, je me jetai dans l'avenir, pressé que j'étais d'oublier le passé... Je fus heureux.... quelques jours les seuls de ma vie....
merci, ange ! car c'est à vous que je dois cet éclair de bonheur, que je n'eusse pas connu sans vous... C'est alors qneftecelooeld'Hervey... Malédiction!. .-. Oh ! si vous saviez combien le malheur rend méchant! combien de fois, en pensant à cet homme, je me suis endormi la main sur mon poignard!.... et j'ai rêvé de Grève et d'écha&nd !
A1ÈLI.
Antooy !... vous me faites frémir...
- antony.
Je partis, je revins ; il y a trois ans entre ces deux .. ces trots ans se sont passés je ne sais ni
où ni comment; je ne serais pas même sur de les avoir vécus, si je n'avais Je souvenir d'une douleur vague et continue... Je ne craignais plus ni les injures ni les injustices des hommes... je ne sentais plus qu'au cœur, et il était tout entier à vous... Je me disais : Je la reverrai... il est impossible qu'elle m'ait oublié... je lui avouerai mon secret... et peut-être qu'alors elle me méprisera, me haïra.
ADÈLE
Antony, oh! comment Pavez-vous pu penser?
ANTONY
Et moi, à mon tour, moi je la haïrai aussi comme les autres... ou bien, lorsqu'elle saura ce que j'ai souffert, ce que je souffre... peut-être elle me permettra de rester près d'elle... de vivre dans la même ville qu'elle !
ADÈLE
Impossible !
ANTONY
Oh ! il me faut pourtant haine ou amour, Adèle! je veux l'un ou l'autre... J'ai cru un instant que je pourrais repartir; insensé!... je vous le dirais qu'il ne faudrait pas le croire ; Adèle , je vous aime , entendez-vous... Si vous vouliez un amour ordinaire , il fallait vous faire aimer par un homme
heureux!... Devoirs et vertu!.... vains mots
Un meurtre peut vous rendre veuve... je puis le prendre sur moi ce meurtre ; que mon sang coule sous ma main ou sans celle du bourreau, peu m'importe il ne rejaillira sur personne et ne tachera
que le pavé... Ah ! vous avez cru que vous pouviez m'aimer, me le dire, me montrer le ciel... et puis tout briser avec quelques paroles dites par un prêtre... Partez, fuyez, restez, vous êtes à moi, Adèle!... à moi, entendez-vous? je vous veux, je vous aurai... Il y a un crime entre vous et moi... soit, je le commettrai.... Adèle, Adèle ! je le jure par ce Dieu que je blasphème ! par ma mère, que je ne connais pas!...
ADÈLE
Calmez-vous, malheureux! vous me menacez !... vous menacez une femme...
antont, $e jetant à ses pieds.
Ah! ah!... grâce, grâce, pitié, secours!... Sais-je
ce que je dis, ma tête est perdue mes paroles
sont de vains mots qui n'ont pas de sens.... Oh! je suis si malheureux!... que je pleure... que je pleure comme une femme... Oh ! riez, riez... un homme qui pleure, n'est-ce pas?.... j'en ris moimême... ah! ah!
ABÈLl.
Vous êtes insensé et vous me rendez folle.
antony.
Adèle! Adèle I...
ANTONY
ADÈLE
Oh ! regarde cette pendule ; elle va tonner onze
heures.
antony.
Qu'elle sonne un de mes jours à chacune de ses minutes, et que je les passe près de vous...
ADÈLE
Oh! grâce! grâce! à mon tour, Antony... je n'ai plus de courage.
ANTONY
Un mot, un mot, un seul!... et je serai votre esclave... j'obéirai à votre geste, dut-il me chasser pour toujours... un mot, Adèle; des années se sont passées dans F espoir de ce mot!... si vous ne laissez pas en ce moment tomber de votre cœur cette parole d'amour... quand vous reverrai-je, quand serai-je aussi malheureux que je le suis?... Oh ! si vous n'avez pas amour de moi, ayez pitié de moi I
ADÈLE
Antony ! Antony !
Ferme les yeux... oublie les trois ans qui se sont passés : ne te souviens que de ces moments de bonheur où j'étais près de toi, où je te disais': Adèle! ... mon ange!... ma vie ! encore un mot d'amour... et où tu me répondais : Antony!... mon Antony !... oui, oui.
adèlb, égarée.
Antony ! mon Antony! oui, oui, je t'aime...
ANTONY
Oh! elle esta moi!... je l'aireprise;je sois heureux.
(Ou*e heures sonnent.)
ADÈLE
Heureux 1... pauvre insensé!... onze heures!... onze heures, et Clara qui vient!... il faut nous quitter. ••
(Clara entre.)
ANTONY
Oh ! dans ce moment j'aime mieux vous quitter que de vous voir devant quelqu'un.
ADÈLE
Sois la bienvenue, Clara.
ANTONY
Oh! je m'en vais... merci... j'emporte là du bonheur pour une éternité... Adieu, Clara... ma bonne Clara!... Adieu, madame. — (Bas») Quand vous reverrai-je?...
ADÈLE
Lesais-je!...
Demain, n'est-ce pas?... Oh! que c'est loin demain...
ADÈLE
Oui, demain... bientôt... plus tard.
ANTONY
Toujours... adieu...
(Antony sort.)
ADELE, le suivant des yeux et courant à la porte.
Antony...
CLAEA.
Que fris-tu? du courage, du courage.
ADÈLE
Oh ! j'en ai, ou plutôt j'en ai eu ; car il s'est osé dans mes dernières paroles. Oh ! si tu savais comme il m'aime, l'insensé !
CLAEA.
As-tu préparé une lettre pour lui ?
ADÈLE
Une lettre? oui, la voilà.
CLAEA.
Donne.
Qu'elle est froide cette lettre! qu'elle est cruellement froide!.... 11 m'accusera de fausseté. Eh! le monde ne veut-il pas que je sois fausse?... C'est ce que la société appelle devoir, verUi. Elle est par* faite, cette lettre. Tu la lui remettras...
CLAEA.
Viens, viens, tout est prêt; le domestique qui doit Raccompagner t'attend.
ADÈLE
Bien. Par où faut-il que j'aille?... Conduis-moi ; tu vois bien que je suis prête à tomber, que je n'ai pas de forces, que je n'y vois plus.
( Elle tombe sur une chaise. )
CLAEA.
Oh ! ma sosur! songe à ton mari.
ADÈLE
Je ne puis songer qu'à lui.
CLAEA.
Songe à ta fille.
ADÈLE
Ah! oui, ma fille!
( Elle entre dans le cabinet. )
CLAEA.
Embrasse-la, pense à elle : et maintenant, maintenant, pars.
adèle, se jetant dans les bras de Clara.
Oh ! Clara, Clara ! que tu dois me mépriser !
Ne me reconduis pas je te parlerais encore de
lui... Adieu, adieu; prends soin de ma fille.
CLAEA.
Le ciel te garde !