‹ Œuvres, vol. 2Chapitre 804 sur 999 · ACTE IV-, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE IV-, SCÈNE II

Notre-Dame-du-Rosairequi la protège, que, vivante encore, elle y avait fait élever son tombeau! Hélas, la mort a été bien vite jalouse de la vie; et la tombe s'est lassée d'attendre I... Soyez béni, vous qui avez connu ma sœur.

( Elle fait un mouvement pour s'éloigner. )

DOlt JUAN.

Mais ne voulez-vous pas entendre ses dernières paroles? ce sont des paroles d'amour.

marthe , se rapprochant.

Oh! si, répétez -les -moi sans en oublier une seule et sans y changer une syllabe.

DON JUAN

Don Juan , m'a-t-elle dit, allez trouver ma sœur au couvent de Notre -Dame- du-Rosaire, dites-lui qu'un cavalier m'avait insultée, et que vous m'avez vengée , mais ajoutez que je n'ai pas voulu survivre à cette insulte , et annoncez-lui qu'elle est maintenant la seule héritière de mon bien et de mon titre.

MARTHE

Je vais donc avoir un sacriÛce méritoire à faire au Seigneur ; car lorsque j'entrai dans ce couvent, j'étais la sœur cadette d'Inès , et notre père y paya ma dot, et voilà tout !

BON JUAN

Et comptez-vous pour rien le sacrifice de vos quinze ans, d'un cœur qui n'avait pas encore battu, et d'une beauté qui rendrait 1c roi jaloux de Dieu. MARTHE , voulant s'éloigner.

Mon frère , il nous est défendu d'écouter des paroles mondaines.

DON JUAN

Non pas lorsqu'elles sortent de la bouche mourante d'une sœur, et j'atteste son âme , qui nous écoute , que je vous transmets ses dernières volontés. Elle me dit donc : Don Juan , vous êtes un cavalier loyal , un ami sincère , un homme pieux, incapable d'égarer une jeune âme comme celle de ma sœur; dites-lui donc en mon nom que si elle se sent une vocation réelle pour la vie monastique ;— (Marthe regarde don Juan. Pause d'un instant. Don Juan continue.) que si jamais dans ses rêves elle n'a regretté le monde ; que si jamais elle n'a soupiré en enfermant un corps si merveilleux sous une robe de bure ; que si jamais elle n'a pleuré l'heure solennelle où ses blonds cheveux sont tombés sous le ciseau du prêtre; alors, dites-lui qu'elle lègue ses biens au couvent, et qu'elle y reste à prier pour mon âme.

■AETBE.

Hélas ! hélas!

DON JUAN

Mais que si, au contraire, le monde qu'elle a quitté lui est resté présent avec toutes ses promes-

ses, tous ses enchantements, toutes ses délices ; que si son cloître lui parait désert, sa cellule étroite, sa vie désenchantée ; elle vous confie , à vous , mon ami , qui êtes instruit en matière de religion , ses ennuis, ses doutes, son espoir; alors vous la conseillerez, n'est-ce pas? Je le lui ai promis. Eh bien! Marthe, au nom de votre sœur votre frère vous interroge ; voyons.

■AETBE.

Oh mon Dieu! ce sont des désirs si inconnus que ceux que j'éprouve , des paroles si étranges que < celles que j'entends , des visions si bizarres que celles qui m'apparaissçnt, que je n'ai point encore osé les avouer à notre directeur lui-même.

DON JUAN

Pauvre enfant ! dites-les-moi , à moi qui n'aurai que des paroles d'indulgence.

■AETBE.

Oh ! comment voulez-vous-?

DON JUAN

Pourquoi craindre? ces désirs inconnus sont sans doute ceux de votre âge : c'est le besoin d'aimer et d'être aimée ; ce sont les battements d'un cœur de dix-huit ans plein de sang espagnol ; c'est la perception encore vague de ces émotions délicieuses que l'amour éveillera plus tard dans voire âme ; ce sont des pressentiments d'un bonheur â venir qui vous semblent des souvenirs d'un bonheur passé.

■AETBE.

Oui, oui, c'est cela.

DON JUAN

Ces paroles étranges , c'est la voix du monde qui vous appelle ; elle vous dit: Marthe, on m'a calom« nié à tes yeux ; je ne suis point tel que l'on m'a peinte toi, plein de séductions trompeuses et infernales; je ne suis point le chemin de perdition qui conduit au royaume de Satan : je suis un jardin de délices où la beauté est reine et commande. Viens, Marthe , tes yeux se sont illuminés du feu de ton âme ; tes longs cheveux ont repoussé sous ta coiffe de religieuse; ta taille d'enfant s'est développée sous ta robe sainte; à défaut de miroir, l'eau de la fontaine t'a dit que tu étais belle. Viens, Marthe, viens, un trône t'attend.

■AETBE*

Oh ! oui, oui, et ces paroles, quand je les entends, c'est un délire.

DON JUAN

Et parmi ces visions bizarres, ne passe-t-il point parfois un jeune cavalier qui s'approche de vous et qui vous dit : Marthe, nia bien-aimée, je t'ai revue depuis que ma jeunesse a des songes d'amour... Je te cherche dans le monde et je ne t'y rencontre pas !... Pourquoi te caches- tu dans l'ombre du dot-

DON JUAN DE MA&ÀNA

tre au lieu de briller au soleil dé nos cités? Fleur de beauté, lu dois éctore dans un jardin, et a»n sur une tombe... Viens, Marthe, franchis la porte de ton couvent; elle donne sur le monde, c'està-dire sur le bonheur... sur la vie... sur l'amour (*••

MARTHE

Oh! mais c'est bien celai par quelle masjie de* vinez-vous ainsi mes plus secrètes pensées ?♦.. Ge jeune homme surtout, cet habitant inconnu de mes nuits de fièvre et d'insomnie... Qui vous a dît qu'il venait les visiter?

ses JOAit.

Qui me Ta dit, Marthe? qui me l'a dit?**. Oh ! si vous ne le devines pas, je suis bien malheureux* maethe, le regardant.

Mon Dieu!

DOH JQAH.

Je vous ai reconnue, moi... à l'instant où je vous vis, je me suis dit : Celle que je cherche* la voiM, la bien-aimée de mon coeur, la voilà... la fiancée de mes rêves, la voilà! c'est die, car voua avex passé dans mes nuits comme j'ai passé dans les • vôtres , et si j'ai éclairé votre seameii , veds aven brûlé le mien.

HAHTHI.

Eh bien! écoutez, écoutes à votre tour, et que Dieu me pardonne ; si je fais mal, je l'ignore... ce que je sais seulement, ce que je ne puis renfermer dans mon cœur , ce que je vais vous dire , et mes paroles forcent ma bouche , c'est que je ne vous avais jamais rencontré avant aujourd'hui, non, j'en suis sûre : eh bien ! cependant je vous ai reconnu ; il m'a semblé vous avoir vu déjà dans un autre inonde, sinon dans celui-ci... Vous avex parlé, le son de votre voix m'a fait tressaifiir et m'a inondé d'une mélodie familière à mon oreille ! Vous avei dit votre nom, don Juan, ce nom, certes, je ne connaissais aucun homme de ce nom ; eh bien ! il m'a semblé que c'était un nom ami de mon cœur , il m'a semblé que je l'avais prononcé déjà... où, je ne sais... à quelle occasion, je l'ignore... car il y a un voile entre mon corps et mon âme, car il me semble que j'obéis en ce moment à un pouvoir surhumain qui me pousse vers vous , qui fait renaître d'anciennes pensées dans mon esprit, qui arrache du plus profond de mon cœur des paroles qui dormaient oubliées... Don Juan, j'aime votre nom... don Juan, j'aime votre voix... don Juan... — (Se précipitant le front centre terre.) Pardonnez-moi, mon Dieu ! dans votre église... dans votre maison aamte , devant votre tabernacle sacré, j'allais lui dire s Don Juan, je vous aime.

DOS JUAN

Marthe, n'est-ce pas dans une église que ceuu qui s'aiment font serment dt s'aimer toujours ?

MAftTHR.

Oui, lorsque leur amour n'est pus ma crime.

se* jeait.

Et quel amour, si nous le votions, peut être aie* pur et plus selon Dieu que le nôtre ?

Oubliez-vous que je sois liée par des vœux éternels?

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