‹ ŒuvresChapitre 1 sur 66 · Oeuvres · texte numérisé non relu

Oeuvres

Nous avons dit hier de vous tout le bien que Ton peut (dire d*un mortel. I^a salle du souper était un temple où Ton vous fesait des sacrifices. Il faut assurément qu*il y ait quelque chose de divin en vpu|., car vous récompensez d*abord les bonnes actions dès qu'elles sont faites : je viens de recevoir ce matin une lettre charmante et qui m'a bien réjoui, n'en ayant point reçu de vous depuis long-temps. Taî été accablé d'affaires deux mois de suite, ce qui m'a empêché de vous écrire plus tôt.

Je vous demande à présent une nouvelle explication au sujet de votre avant-dernière, car voilà le cardinal mort, et les affaires se font d'une façon différente. Il est bon de savoir quels sont les canaux dont il faut se servir : j'ai participé vivement à vos trophées; il m'a semblé que j'avais fait Mérope^ et que c'était à moi que le public rendait justice^

4 CORRESPOIfDAITCE

Je suis sur le point de partir pour la Silésie , mais ce ne sera que pour peu de temps ; après quoi je renouerai mon conmierce avec les Muses. Envoyez-moi , je vous prie , la Pueelle (j'ai la rage de la dépuceler ) , et votre histoire, et vos épigrammes, et vos odes, et vous-même. Enfin, j'espère d'une ou d'autre façon de vous voir ici.

Ne me faites point injustice sur mon caractère : d'ailleurs il vous est permis de badiner sur mon sujet comme il vous plaira.

Adieu , cher Voltaire; je vous aime , je vous estime , et vous aimerai toujours. Fédéric.

ce.

Le 26 mars.

J'ai bien cru que vous seriez content de ma sœur de Brunsvick. Elle a reçu cet heureux don du ciçl , ce feu d'esprit, cette vivacité par où elle vous ressemble, et dont malheureusenîent la nature est trop chiche envers la plupart des huni^ns :

De cette flamme tant rantée Que l'audacieux Prométhée Du ciel pour tous sembla ravir, Mais dont sa main trop limitée Ne put assez bien se munir Pour que la cohue effrontée Des humains en pût obtenir.

CTest là cependant leur folie ; ' Chacun d*eux prétend au génie.

Même le sot croit en avoir.

Et du matin jusques au soir Prend pour esprit Tétourderie. La bégueule avec son miroir Le met dans sa minauderie ;

Googk

Le gros savant qui bât valoir L'assommant poids de son sayoiry Se chatouille y et se glorifie Que le ciel Fait voulu pourvoir Du sens dont sa tète est bouffie.

n n'est pas jusqu'au Mîrepoix Qui n'ait l'audace d'y prétendre; Pour s'en désabuser, je crois Qu'il doit suffire de l'entendre.

Je ne sais trop où vous êtes à présent, mais je suis toutefois persuadé que vous oublierez plutôt Berlin que TOUS n'y serez oublié. C'est de quoi vous assure votre admirateur, FiDiRic.

p. s. Mon souvenir chez vous s'ef&ce.

S'il faut qu'un maudit barbouilleur Tant bien que mal vous le retrace * ; Je ne veux point, sur mon honneur, Briller chez vous en d'autre place Que dans le fond de votre cœur.

JOU ROI DE PRUSSE

A Potidam , le 6 avril

Mon cher Voltaire^ vous me comblez de biens pendant que je garde sur vous un morne silence : je reçois^les fruits précieux de votre amitié, de vos veilles et de votre étude , lorsque je cours encore de province en province sans pouvoir fixer mon étoile errante , et reprendre mes anciens erremens.

Me voilà enfin de retour de Breslau , après avoir politique, financé et martialisé de reste. Je compte de goûter à présent quelque repos et de recommencer

* M. de Voltaire avait fait demander le portrait du roL {£. de K.)

Googk

6 CORRESPOKDAWCE ,

mon commerce avec les Muses. Je vous enverrai bientôt lavant-propos de mes Mémoires. Je ne puis vous envoyer tout l'ouvrage , car il ne peut paraître qu'après ma mort et celle de mes contemporains ^ et cela parce qu'il est écrit en toute vérité , et que je ne me suis éloigné en quoi que ce soit de la fidélité qu'un historien doit mettre dans ses récits. Votre histoire de l'esprit humain est admirable , mais qu'elle est humiliante pour notre espèce et pour la Providence même ! si pourtant elle fait choix de ceux qui doivent gouverner le monde et servir de ressort aux changanens qui arrivent sur la terre.

Je suis bien fâché d'apprendre que la grippe vous ait si fort abattu. Je me flatte que l'esprit soutiendra le corps , comme l'huile fait durer la flamme dans la lampe.

D'Argens a fait représenter sa comédie , qui nous a fait bâiller tous. Il voulait la donner au théâtre de Paris ; mais je l'en ai dissuadé, car il aurait été sifflé à coup sûr. Vous êtes unique : vous avez fait une tragédie à dix-neuf ans, et un poëme épique à vingt; mais tout le monde ^ "n'est pas Voltawe.

Les tracasseries ridicules des dévots de Paris sont parvenues jusqu'au Nord. Je m'attendais bien que Voltaire serait réprouvé dès qu'il comparaîtrait devant un aréopage de Midas crossés-mitréê* Gagner sur Vous de mépriser une nation qui méconnaît le tnérîte des Belle-Isle et des Voltaire) et venez datis un pays où l'on vous aime, et où l'on n'est point bigot.

Adieu. FÉDJsRiG.

La Pucelle, la Pueelle, la Pucellé, et encore la Pucelle! Pour l'amour de Dieu^ ou plus encore pour l'amour de vous-même , envoyez-la-moi.

Googk

AVEC I^ AOI Dfi MtMÉ. — 1743. 7

GGII.

DÛ ftÔI DE PRUSSE.

A P6t8dftB|ltf fti afû.

Depuis quand 9 dites-moi yVoltairey Étes^Yous dont dégénéré ?

Chez un philosophe épuré, Qùoi^ la grade ëfficade bjpére!

Par Mi^epoit efNbclrtiié Et tout aspergé d'eau bénite, ijbattu d'un jeûne obstiné, Allez-Tous deyenir ermite ?

D'un ton sa\ptement naaûUard , Et marmottant quelque Mlère, En bâillant lisant le oréviàîre, On TOUS enrôlé à Saint-lVfédard, Atcc indulgence plénièrê.

Je yois Newtott au haut des cieux , Se disputant ayee Saint Piattç^ Auquel , en partage , des deux Pourrait enfin tomber Vôkàke.

Le saintyfesant une oraisofi, Au lieu du compas de Newton, Vous offre une belle relique, V«as édftirc&t ei tous exptique L'cBUTre de la conc^tion ; Tandis qu'au Parnasse Apollon Se plaint, et Toh tftéc grftiîd'pane Qu'on enlèTC au sacré Talion L'élégance de Totre Teine, Et que Ce cygne harmonieux Qui chKmiâit l6l b6rdt de I» Séné, ProÊmera Feau d'HippMfèBtt Pour des prêtres audacieux.

Mais quel objet me frappe, ô dieux !

Locke à k inain , d^espérée , £t de denkfir toute épktf^ef^ Je Tois la triste Châtelet ; Hélas ! mon perfide me troque, Dit-elle , et me plante là n^t , Pour qui ? pour Marie Alacoque !

Googk

8 CX)RR£SPONDAirC£

C'est ce que je présume par la lettre que vous avez écrite à révêque de Sens, et sur ce que toutes les lettres mandent de Paris. Vous pouvez juger de ma surprise et de letonnement dun esprit philosophique, lorsqu'il voit le ministre de la vérité plier les genoux devant l'idole de la superstition.

Les Midas mitres trion^phent, dans ce siècle, des Voltaire et des grands hommes ! mais c*est apparemment le siècle où les ignorans doivent en tous genres être préférés, en France, aux savans et aux habiles gens. O temporal ô mores!

Quarante sarans perroquets, ♦ Tour à tour maîtrâ et yalets De l'usage et de la grammaire , Placés au Parnasse français , Vous en ont donc exclu , Voltaire ?

C'est sans doute par vanité ; Ce refus n'est pas ridicule :

Une aussi brillante clarté Eût de leur fai1)le crépuscule Terni la frivole beauté.

Je crois que la France est le seul pays en Europe où les ânes et les sots puissent à présent faire fortune. Je vous eflvoie l'avant-propos de mes Mémoires; le rejte n'est point ostensible.

Je ne vous écris point aussi souvent que je voudrais ; ne vous en prenez point à moi , mab à tant et tant d'occupations qui me partagent.

Adieu, cher Voltaire; ne m'oubliez point, malgré mon silence, et croyez que sur le sujet de l'amitié je ne pense pas moins à vous qu'autrefois. Fédéric.

Googk

A Potfdam , le i5 Juin.

Qoand yotre ami, tranquille philosophe, Sur ton yaisseau qa*il a soustrait aux yents. Voit à regret Tillustre catastrophe Que le destin fait tomber sur les grands ,

je Toudrais que vous vinssiez une fois à Berlin pour y rester , et que vous eussiez la force de soustraire votre légère nacelle aux bourrasques et aux vents qui l'ont battue si souvent en France. Gomment , mon cher Voltaire , pouvez-vous souffrir que Ton vous exclue ignominieusement de TAcadémie , et qu'on vous batte des mains au théâtre ? Dédaigné à la cour , adoré à la ville, je ne m accommoderais point de ce contraste; et de plue, la légèreté des Français ne leur permet pas d'être jamais constans dans leurs suffrages. Venez ici auprès d'une nation qui ne changera point ses jugemens à votre égard; quittez nn pays où les Belle-Isie, les Chauvelin et les Voltaire ne trouvent point de protection.

Adieu. ^f^ÉRic.

Enyoyez-moi la Pucellcj ou je vous renie.

A Magdehourg , le a5 jcîn.

Oui , votre mérite prosfcrit i Et persécuté par l'envie,

Dans Berlin qui vous applaudit, Aura son temple et sa patrie.

Je suis jusqu'à présent plus errant que le juif que d*Argens fait écrire et voyager. Nouveau Sisyphe , je fais

Googk

JO CORKESPONDAKCE

tourner la roue à laquelle je suis condamné de travailler; et tantôt dans une proTince et tantôt dans une autre , je donne l'impulsion au mouvement de mon petit état, affermissant à l'ombre de la paix ce que je dois aux bras de la guerre , réformant les vieux abus et donnant lieu à de nouveaux ; enfin , corrigeant des foutes et en fesant de semblables. Cette vie tumultueuse pourra durer deux mois si le lutin qui me promène n'a résolu de me lutiner plus long-temps. Je crcris qu'alors je me verrai obligé de faire un tour à Aix pour corriger les ressorts incorrigibles de mon bas-ventre, qui parfois font donner votre ami au diable. Si alors je puis avoir le plaisir de vous y voir , ce me sera très agréable ; car je crois ,

Pour tout malade inquiété,

A Toeil jaune, à Pair hypocondre,

Exilé par la Faculté

Pour se baigner et se morfondre,

£t se tuer pour la santé,

Que Voltaire est un grand remède ;

Que deux mots et son air malin

Savent dissiper le chagrin.

Et que son pouyoir ne le cède

A Hippocrate ni Galien.

De là , si vous voulez venir habiter ces contrées , je vous y promets un établissement dont je me flatte que vous serez satisfait, et surtout d'être au dessus des tracasseries et des persécutions des bigots. Vous avez souffert trop d'avanies en France pour y pouvoir rester avec honneur; vous devez quitter un pays où l'on poignarde votre réputation tous les jours, et où des ididas occupent les premiers emplois.

Adieu, cher Voltaire; mandez-moi, je vous prie, vos sentimens, et soyez sûr des miens. FÉDiRic.

Googk

CGV.

DE M. DE VOLTAIRE

A La Haye , 1« a8 juin.

Sous Tos magnifiques lambris , Très dorés autrefois , piaintenant très pourris , Emblème et monument des grandeurs de ce monde, / " O mon maftréy je tous écris,

Navré d'une douleur profonde.

Je suis dans TOtf-e vieille cour,

Mais je veut une cour nouvelle, Une cour où les arts ont fixé leur séjour,. Une CQur où mon roi les suit et les appeMe,

Et les protège tour à tour.

Enyoyez-moi Pégase, et je pars dès ce jour.

Mon héros a-t-il reçu mes lettres de Paris, dans lesquelles je lui mandais que je mechappais pour lui aller faire ma cour ^ Je les envoyai à David Gérard , et le dessus était à M. Prédérics-Hof. Or, David Gérard n'est pas sans douté assez imbécile pour ne pas sentir quece M. Frédérics-Hof est le plus grand roi que nous ayons, le plus grand homme , celui qui a mon Cœur, celui dont la présence tne rendrait heureux pendant quelques jours.

J'attends donc à La Haye, chez M. de Podevilz, les otdrés de votre humanité, et le forespan de votre majesté.

Que je voie encore une fois le grand Frédéric, et que je ne voie point ce cuistre de Boyer , cet ancien évêque de Mirepoix , qui me plairait beaucoup s*il était plus ancien d'une vingtaine d'années au moins.

Pour vous , grand roi , si votre diable Tous promène au son du tambour Dans Stettin oa dains Magdebourg ,

Googk

Mon bon ange pins Estyorable Va me conduire à votre cour Au son de yotre lyre aimable.

Je suis ici chez votre digne et aimable ministre , qui est inconsolable, et qui ne dort ni ne mange parce que les Hollandais veulent à trop bon marché la terre d un grand roi. Il faut pourtant, sire, s'accoutumer à voir les Hollandais aimer Targent autant que je vous aime.

Quand quitterai-je, bêlas ! cette humide province. Pour voir mon héros et mon prince ?

{JjR reste manque^

A Reinsberg , le 3 juillet.

Je vous envoie le passe-port pour des chevaux avec bien de l'empressement. Ce ne seront pas des Bucéphales qui vous mèneront, ce ne seront pas des Pégases non plus , mais je les aimerai davantage, puisqu'ils amèneront Apollon à Berlin.

Vous y serez reçu à bras ouverts, et je vous y ferai le meilleur établissement qu'il me sera possible.

Je suis sur mon départ pour Stettin, dé là pour laSilésie; mais je trouverai le moment de vous voir et de vous assurer à quel point je vous estime.

Adieu. • Federic»

DE M. DE VOLTAIRE

A La Haye , dans votre vaste et ruiné palais , ce i3 juillet.

Mon roi, je n'ai pas l'honneur d'être de ces héros qui voyagent avec la fièvre quarte ; je deviens manichéen ,

/Googk

AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1743. l3

j'adopte deux principes dans le monde. Le bon principe est rhumanité de mon héros, le second est le mal physique, et celui-là m empêche de jouir du premier.

Souffrez donc, mon adorable monarque, que Tame qui est si mal à son aise dans ce chétif corps ne se mette point en chemin dans Tincertitude de trouver votre majesté. Si elle est pour quelques semaines à Berhn, j'y vole; si elle court toujours, et si du fond de la Silésie elle va à Aix-la-Chapelle , j*iraî l'y attendre dans un bain chaud, qui le sera moins que votre imagination.

Tai rhonneur de lui envoyer une dose d'opium dans ses courses; c*est un paquet de phrases académiques. Sa majesté y verra le discours de Maupertuîs, accompagné de quelques remarques de madame du Ghâtelet. Plût à Dieu que les Français ne fissent pas d'autres fautes que celles que madame du Ghâtelet a crayonnées ! L'empereur aurait la Bohême, et du moins souperait à Munich, au Ueu de manquer de tout à Francfort.

Mais, sire, malgré les nobles retraites de votre ami de Strasbourg, et malgré la faute faite à Dettingen, il paraît que les Français n'ont pas manqué de courage ; les seuls mousquetaires , au nombre de deux cent cinquante , ont percé cinq lignes des Anglais , et n'ont guère cédé qu'en mourant; la grande quantité de notre noblesse tuée ou blessée est une preuve de valeur assez incontestable. Que ne ferait point cette nation si elle était commandée par un prince tel que vous !

Si elle a du courage , son ministère a de la fermeté ; et une nouvelle armée sur la Meuse donnera bientôt aux Provinjces-Unies matière à délibérations.

Je crois le traité entre la Sardaigne et l'Espagne à peu près conclu ; c'est une nouvelle scène sur le théâtre ; et

Googk

l4 CORRESPOITDiJîCE

ce qui $e passe en Suède peut encore chçinger la f^ce du Nord,

Daas ee eboe orageux de cent peuples diyers , Mo» héros triomphant tient la foudre et la lyre. Ses yeux toujours perçs^os , ses yeux toujours ouve)r(s Regardent les erreurs du chétif univers : Il voit trembler Stockbolm , il voit périr l'empire; Il voit les fiers Anglais, ces souverains des mers, Fatfx ({isintéressés qu'un hnx espoir attire , S'eniyrimt sur le IVf ein de succès fort légers » Traîner sous leurs drapeaux , ou plutôt dans leurs fors, Ces Bataves pesans dont la moitié soupire ;

Il voit Broglio qui se retire, Agissant, raisonnant et parlant de tsavers;

Il voit tout et n'en fait que rire, Et je veux avec lui rire à mon tour en vers.

J'ai peur que ceci ne tienne du transport de la fièfre; raats le plus^and de ities transports est le désir de voir votre majesté. Où la verrai-je? où serai-je heureux? serace à Berlin? sera-ce k Aix-la-Chapelle?

Je suis à vos pieds, monarque charmant, homme unique, et j'attends vos ordres pour régler ma marche.

PE M. DE VOLTAIHE.

juillet.

Grand roi , j'aime fort les béfos Lorsque leur esprit s'abandonne' Aux doux passe-temps, aux bons mots; Car alors ils sont en repos , ^ se font de tort à personne.

J'aime César, ce bel esprit.

César dont la main fortunée , A tous les lauriers destinée.

Agrandit Rome, et lui prescrit Ui^ aiitcQ ciel , oi^e autre anpée.

Googk

J*aime Oéiar entre les brat De la maitretse qui lui cède; Je ris et ne me fôche pa& De le Toîr, jeune et plein d'appas, Dessus et dessous Nieomède.

Je Tadinb^ ^v» qn« Caton , Car il est tendre et magnaniine, Éloquent comme Gicéron, Et tantôt gai, tantôt sublime Comme un roi dont je ^s le nom.

Mais je perds un peu d« Intime Qqand il passe le Bubicon»

Et je pleure quand ce grand homme. Bon poète et bon orateur, Ayant tant combattu pour Rome, Combat ^ome pour soor malheur.

Vous êtes plus heureux, sire, après votre prise de la Silésie , que votre devancier après Pharsale. Vous ëcrivcz comme lui des commentaires; vous aimez comme lui la société; vous en faites le charme; vous m'envoyez des vers bien jolis et une préface digne de vous, qui annonce un ouvrage digne de la préface. Je n*y puis plus tenir; le côté de votre aimant m'attire trop fort, tandis que le côté de Faimant de la France me rq)ou88e. S'il y avait dans la Cochinehine un roi qui pensât, qui écrivît et qui parlât comme vous , il faudrait s'embarquer et aller à ses pieds. Tous les gens qui ont une étincelle de goût et de raison doivent devenir des reines de Saba.

Je vous avouerai cependant, grand roi , avec ma franchise impertinente, que je trouve que vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos Mémoires. Pardon, ou plutôt point de pardon; vous laissez trop entrevoir que vous avez négligé l'esprit de la morale pour Tesprit de conquête. Qu*avez-vous donc à vous reprocher? ITaviesHTOus pas des drc^ts très réels sur la Silésie,

Googk

l6 CORRESPONDANCE

du moins sur la plus grande partie; et le déni de justice ne vous autorisait-il pas assez? Je n'en dirai pas davantage; mais sur tous les articles je trouve votre majesté trop bonne, et elle est bien justifiée de jour en jour. Votre majesté est avec moi une «oquette bien séduisante; elle me donne assez de faveurs pour me faire mourir d'envie d'avoir les dernières. Quel temps plus convenable pourrais -je prendre pour aller passer quelques jours auprès de mon héros? Il a serré tous ses tonnerres, et il badine avec sa lyre; ici on ne badine point, et s'il wOnne , c'est sur nous. Ce vilain Mirepoix est aussi dur, aussi fanatique , aussi impérieux que le cardinal de Fleury était doux , accommodant efpoli. Oh ! qu'il fera regretter ^e bon homme ! et que le précepteur de notre dauphin est loin du précepteur de notre roi! Le choi^ que sa majesté a fait de lui est le seul qui ait affligé notre nation ; tous nos autres ministres sont aimés; le roi lest. Il s'applique, il travaille, il est juste, et il aime de tout son cœur la plus aimable femme du monde. Il n'y a que Mirepoix qui obscurcisse la sérénité du ciel de Versailles et de Paris; il répand un nuage bien sombre sur les belles lettres; on est au désespoir de voir Boyer à la place des Fénelon et des Bossuet : il est né persécuteur. Je ne sais par quelle fatalité tout moine qui a fait fortune à la cour a toujours été aussi cruel qu'ambitieux. Le premier bénéfice qu'il a eu après la mort du cardinal vaut près de quatre-vingt mille livres de rente; le premier appartement qu'il a eu à Paris est celui de la reine, et tout le monde s'attend à voir au premier jour sa tête, que votre majesté appelle si bien une tête d'âne, ornée d'une calotte rouge apportée de Rome.

U est vrai que ce n'est pas lui qui a. fait Marie Alacoque; mais, sire, il n'est pas vrai non plus que j'aie

Googk

écrit à Tauteur de Marie Alacoque la lettre qu'on 8*est plu à faire courir soùs mon nom ; je n'en ad écrit qu'une \ à levêque de Mirepoix, dans laquelle je ine suit plaint à lui très vivement et très inutilement des calomnies de ses délateurs et de ses espions. Je ne fléchis point le genou devant Baal ; et autant je respecte mon roi , autant je méprise ceux qui , à Tombre de son autorité ^ abusent de leur place, et qui ne sont grands que pour faire du mal,

j Vous seul , sire, me consolez de tout ce que je vois ; et quand je suie prêt à pleurer sur la décadence des arts , je me dis' : Il y a dans TEurope un monarque qui les aime, qui les cultive, et qui est la gloire de s<»n siècle; je me dis enfin : Je le verrai bientôt, ce monarque charmant, ce roi homme, ce Ghaulieu couronné , ce Tacite , ce Xénophon ; oui, je veux partir; madame du Ghàtelet ne pourra m'en empêcher ; je quitterai Minerve pour Apollon. Vous êtes, sire , ma plus grande passion, et il faut bien se contenter dans la vie.

< Rien de plus inutile que mon très profond respect , etc.

A Potsdam , le ao angutte.

Je ne suis arrivé ici que depuis deux jours; j'y ai trouvé trois de vos lettres.

Le diea de la raison et le dieu des beaux vert Président tous les deux à vos brillans concerts; Vous déridant le front et voulant nous instruire , Vos vers de J'uvénal empruntent la satire. Contre vous le bigot n'aura pas jeu gagné , Et de rhysope au cèdre il n'est rien d'argué.

GOKRBSP. AVEC LES SOUTEBATVS. T. II. 2

Googk

Malheur à Mirepoix si son panégyrique Se prononce jaipais en style académique ! Les Arts qu'il ofi«Bsa , pour venger leurs chagrins , Renverseront sa tombe avec leurs propres mains ; Et la fade oraison que lui fera Neuville Aura même en sa bouche un air de vaudeville.

Je plains ceux qui ont le malheur de vous offenser , car avec quatre hémistiches vous les rendez ridicules adsecula seculorum^

Je ne vais point à Aix, comme je me 1 étais propose. Vous savez que j*ai Thonneur d'être un atome poKtique , et qu'en cette qualité mon estomac est obligé de prendre ses combinaisons des affaires européanes^ œ qui ne l'accommode pas toujours.

Il me semble , mon cher Voltaire , que vous êtes un peu dans le goût de la girouette du Parnasse, et que vous ne vous êtes pas encore décidé sur le parti que vous avez à prendre. Je ne vous dirai rien là-dessus ; car je dois vous paraître suspect dans tout ce que je pourrais vous dire. Le tableau que vous me faites de la Fra^nce est peint avec de très belles couleurs ; mais vous me direz tout ce qu'il vous plaira, une armée qui fuif trois ans de suite , et qui est battue partout où elle se présente, n'est pas assurément une troupe de Césars ni d'Alexandres.

Je nç suis point peint , je ne me fais point peindre i ainsi je ne puis vous donner que des médailles, f^ale.

A Potftdam , le à4 ang^te.

Ce sera donc à Berlin que j'aurai le plaisir de voir l'Apollon français descendre de son Parnasse en ma

Googk

faveur , et s'humaniser un peu avec la canaille prosaïque ! Je vous prie, mon cher Voltaire, apportez avec vous bonne provision d'indulgence, et surtout qu'aucun grammairien ne mesure à la toise la longueur de nos phrases, et ne nous punisse de la sottise d'un solécisme. Vous Terrez une troupe de comédiens qui se forment, une académie naissante, niais surtout beaucoup de personnes qui vous aiment et qui vous admirent.

n n'y a point à Berlin d'âne de Mirepoix. Nous avons un cardinal et quelques évéques dont les uns font l'amour par devant et les autres par derrière, plus versés dans la théologie d'Ëpicure que dans celle de saint Paul, par conséquent bonnes gens qui ne persécutent personne , et qui ne disposent précisément que des charges de marguillier et des places de chantre, auxquelles vous n'aspirez point.

Apportez au moins en venant Cette vierge si découplée Qui brillait plut dans la mêlée Que tout Tot héros d*à présent , Que ce Broglio toujours fuyant, Réduisant sa troupe en fumée; Que Maillebois toujours errant, Hoiant promener son armée; Que Ségur le capituleur.

Et les autres transis de peur.

Je vous montrerai de mes Mémoires ce que je croirai pouvoir vous montrer. Ils sont vrais , et par conséquent d'une nature à ne paraître qu'après le siècle.

Adieu , cher Voltaire ; à revoir. FinÉRic.

Googk

ao CORRESPONDANCE

À Potsdam , le i5 septembre. i

Vous me dîtes tant de bien de la France et de son roi , qu'il serait à souhaiter que tous les souverains eussent de pareils sujets, et toutes les républiques de semblables citoyens. C'est ce qui fait véritablement la force des états 9 lorsqu'un même zèle anime tous les membres y et que l'intérêt public devient l'intérêt de chaque particulier.

U aurait été à souhaiter que la France et la Suède eussent eti des militaires qui pensassent comme vous ; mais il est bien sûr, quoi que vous puissiez dire, que la faiblesse des généraux et la. timidité des conseils ont presque perdu de réputation ces deux nations dont le nom seul inspirait, il n'y a pas un demi-siècle, la terreur à l'Europe.

De quelle façon voyons-nous que la France ait agi envers ses alliés? Quel'exemple pour l'Europe que la paix secrète que fit le cardinal de Fleury à Tinsu de l'Espagne et du roi de Sardaigne ! il abandonna le roi Stanislas, beau-père de Louis XV, et acquit la Lorraine. Quel exemple inouï que la manière dont la ÎFrance abandonne l'empereur, sacrifie la Bavière, e^ réduit ce prince si respectable dans la dernière misère; je ne dis pas dans la misère d'un prince, mais dans la situation la plus affreuse où puisse se trouver un particulier ! Quelles machinations n'ont pas été celles du cardinal en Russie, lorsque nous étions le mieux liés! Quelles propositions n*a-t-on pas faites à Mayence pour ouvrir les routes à la paix, ou pour mieux dire afin d'allumer

Googk

àYEG LE HOI B£ PRUSSE. — 1743. 21

une nouveUe guerre ' Avec quel peu de vigueur parlent les Français lorsqiuls devraient montrer de la fermeté ^ et, lors même quil en paraît quelque étincelle dans leurs discours, combien peu les opérations militaires y répondent-elles!

Cependant cette nation est la plus charmante de l'Europe ; et si elle n'est pas crainte, elle mérite qu'on Taime. Un roi digne de la comipander, qui gouverne sagement, et qui s'acquiert Testime de l'Europe entière , peut lui rendre son ancienne splendeur que les firoglio et tant d'autres, plus ineptes encore, ont un peu éclipsée.

C'est assurément un ouvrage digne d'un prince doué de tant de mérite, que de rétablir ce que les autres ont gâté ,* et jamais souverain ne peut acquérir plus de gloire que lorsqu'il défend ses peuples contre des ennemis furieux, et que, fesant changer la situation des affaires, il trouve le moyen de réduire ses adversaires à lui demander la paix humblement.

i Tadmirerai tout ce que fera ce grand honune , et personne de tous les souverains de l'Europe ne sera moins jaloux que moi de ses succès.

i Mais je n'y pense pas,. de voua parler politique; c'est précisément présenter à sa maîtresse une coupe de médecine. Je crois que je ferais beaucoup mieux de vous parler poésie; mais ne peut pas qui veut; et lorsque vous m'écrivez des vers et que j'y dois répondre , vous me revenez comme un échanson qui , ayant le talent de boire, porte de grands verres en rasade à un fluet qui tout au plus peut supporter de l'eau. '

Adieu, cher Voltaire; veuille le ciel vous préserver des insomnies, de la fièvre et des fâcheux ! FiniRic. \

Googk

a 2 CORRESPONDANCE

C*est TOUS qui savez captiver Mon cœar aux autres rois rebelle; C'est vous en qui je dois trouvât Une douceur toujours nouvelle :

Cest chez vous qu'il faut achever Ma vieille histoire universelle, Dépueeler, enjoliver»

Dans vingt chants Jeanne la Pucelle, Et surtout à jamais braver Des dévots Tinfame séquelle.

Je partirai donc, mon adorable maître, pour revenir, dès que j'aurai mis ordre à mes affaires. Je vous parle avec ma franchise ordinaire. J'ai cru ra'apercevoir que je vous serais moins agréable si je venais ici avec d'autres , et je vous avoue qu'appartenant uniquement à votre majesté , j'aurai l'ame plus à l'aise.

Je n'ambitionne point du tout d'être chargé d'affaires comme Destouches et Prior, deux poètes qui ont fait deux paix entre la France et l'Angleterre. Vous ferez ce qu'il vous plaira avec tous les rois de ce monde , sans que je m'en mêle ; mais je vous conjure instamment de m'écrire un mot que je puisse montrer au roi de France.

Vous lui reprochez, dans la lettre que vous daignâtes m'écrire d^Potsdam, qu'il laisse l'empereur dans la dernière misère, et qu'il faitàMayence des insinuations contre vos intérêts. Depuis cette lettre écrite , votre majesté a su que le roi de France a donné des subsides à l'empereur, et vous ne doutez pas, je crois à présent, que ce H^t7;el, qui a négocié ou plutôt brouillé à

Googk

AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1743. aj

Mayence , ne soit un téméraire qui serait puni si tous le vouliez. Soyez donc un peu plus content, et daignez, je vous en conjure, m'écrire seulement quatre lignes en général.

Je ne demande autre chose sinon que vous êtes satisfait aujourd'hui des dispositions de la France, que personne ne vous a jamais feit un portrait aussi avantageux de son roi, que vous me croyez d'autant {dus que je ne vous ai jamais trompé , et que vous êtes bien résolu à vous lier avec un prince aussi sage et aussi ferme que lui.

Ces mots vagues ne vous engagent à rien , et j*ose dire qu'ils feront un très bon eiïet; car si on vous a fait des peintures peu honorables. du roi de France, je dois vous assurer qu'on vous a peint à lui sous les couleurs les plus noires, et assurément on n'a rendu justice ni à l'un ni à l'autre. Permettez donc que je profite de cette occasion si naturelle pour rendre l'un à l'autre deux monarques si chers et si estimables. Us feront de plus le bonheur de ma vie ; je montrerai votre lettre au roi , et je pourrai obtenir la restitution d'une partie de mon bien que le bon cardinal m'a ôté; je viendrai ici dépensa ce bien que je vous devrai.

Soyez très persuadé du bon elFFet qu'elle fera : je ne serai point suspect, et ce sera le second de mes beaux jours que celui où je pourrai dire aurOi tout ce que je pense de votre personne. Pour le pretnier de mes jours, ce sera celui ou je viendrai m'établir à vos pieds , et commencer une nouvelle vie qui ne sera que pour vous.

Googk

nA GORHESPOlfDAlfGE

ccxin.

DE M, DE VOLTAiftE AU BOI DB PaUSSE,

▲TBG LB8 KiPOirSBS DB GBLUI-GI BV MAKGB.

' Votre majesté auraitTcUe assez de bonté pour mettre en marge ses réflexioi^s et ses ordres?

yOLTAIRE.

1* Votre majesté saura que le sîeor Basseconr, premier boorgmestre d'Amsterdam, est yenu prier M. de Layille, ministre de France, de faire des propositions de paix. LayilliB a répondu que à les Hollandais ayai^nt des ofiEre^ à fiûre , le roi soo^ maître pourrait les écouter.

9® N'est-il pas clair que le parti pacifique remportera infailliblement e;n Hollande, puisque Bassecour, Tun des plus déterminés à la guerre, commence à parler de paix ? ^est-il pas clair que la France montre de la yigueur et de la sagesse ?

3* Dans ces circonstances , si TOtre majesté parlait en maître , si elle donnait l'exemple aux princes de l'Elmpire d'assembler une aimée de neutralité, n'arracherait-elle pas le sceptre de l'Europe des mains des Anglais qui TOUS brayent , et qui parlent Hautement de yous d'une manière ré- Toltante, aussi bien que le parti des Bentinck, des Fagel, des Obdam ? Je les ai entendus, et je ne yous dis rien que de très y éritable.

Page 1