CCLXXIII
DE M. DE VOLTAIRE
Sire, vos réflexions valent bien nûeux que mon ou^ vrage *. J'ai eu bien raison de dire quelque part que vous étiez le meilleur logicien que j'aie jamais oitendu. Vous m'épouvantez; j'ai bie*i peur pour le genre humain et pour moi que vous n'ayez tristement raison. Il serait affreux pourtant qu'on ne pût pas se tirer de là.
* Le poème 4e la Religion ruttunllf.
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — l'jSl. l53
Tâchez , sire , de n'avoir pas tant raison,* car encore fautil bien, qaand vous faites de Potsdam un paradis terrestre, que ce monde-ci ne soit pas absolument un enfer. Un peu d'illusion, je vous en conjure. Daignez m'aider à me tromper honnêtement. Au bout du compte, les sottises sont traitées ici comme elles le méritent; mus j'ai eûfoncé le poignard avec respect. Le véritable but de cet ouvrage.est la tolérance, ^ votre exemple à suivre. La religion naturelle est le prétexte, et quand cette religion naturelle se bornera à être bon père, bon ami, bon voisin, il n'y aura pas grand mal. Je me doute bien que l'article des remords est un peu problématique; mais encore vaut-il mieux dire avec Cicéron, Platon, Marc-Aurèle, etc., que la nature nous donne des remords, que de dire avec La Mettrie qu'il n'en faut point avoir»
Je conçois très bien qu'Alexandre, nommé général des Grecs, n'ait point eu plus de scrupule d'avoir tué des Persans à Arbelles, que votre majesté n'en a eu d'avoir envoyé quelques impertinens Autrichiens ^ans l'autre monde. Alexandre fesait son devoir en tuant des Persans à la guerre; mais certainement il ne le fesait pas en assassinant son ami après soupe.
Au reste, il s'en faut beaucoup que l'ouvrage soit achevé. Je profite déjà des remarques dont vous daignez m'honorer. Je supplierai votre majesté de vouloir bien me le renvoyer avant qu'elle parte pour la Silésie, Il est difficile de définir la vertu, mais vous la faites bien sentir. Vous en avez; donc elle existe : or ce n'est pas la religion qui vous la donne; donc vous la tenez de la nature, comme vous, tenez d'elle votre rare esprit qui luffit à tout, et devant lequel mon ame se prosterne.
Je remercie votre majesté autant que je l'admire.
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1 54 CORRESPONDANCE l
DE M. DE VOLTAIRE
Sire, votre majesté m'a faTorisë de quatre volumes du plus parfait galimatias qui soit jamais sorti d'une tète théologique. L'auteur doit descendre en droite ligne de saint Paul, et être proche parent du père Gastel.
En qualité de théologien de Belzébuth, oserai -je interrompre vos travaux par un mot d'édification sur l'athéisme, que je mets à vos pieds? J'ai choisi ce petit morceau parmi les autres, connue un des plus orthodoxes.
Je ne fais que dire ce que votre majesté pense, et ce qu'elle dirait cent fois mieux. Si elle daignait me corriger, je croirais alors l'ouvrage digne d'elle. Je souhaite pouvoir le finir, en amuser votre majesté quelquefois , et mourir de la mort des justes , avec votre bénédiction.
DE M. DE VOLTAIRE
Sire, j'ai lu, la nuit et ce matin, depuis le Grand- Électeur jusqu'à la fin , parce qu'on ne peut pas lire deux moitiés à la fois. Quand vous n'auriez fait que cela dans votre vie, vous auriez une très grande réputation. Mais cet ouvrage unique en son genre , joint aOx autres , et, par parenthèse, à cinq victoires et tout ce qui s'ensuit, fait de vous l'homme le plus rare qui ait jamais existé. Je remercie mille fois votre majesté du beau présent qu'elle a daigné me faire. Mon Dieu ! que tout cela est net, élégant, précis, et surtout philosophique!
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1751. l55
On Toit un génie qui est toigours au dessus de son sujet. Lliistoire des mœurs, du gouvernement et de la religion est un cl\ef-d'œuvre. SJ j'avais une chose à souhaiter et une grâce à vous demander, ce serait que le roi dé France lût surtout attentivement larticle de la religion, et qu'il envoyât ici l'ancien évêque de Mirepoix.
Sire, vous êtes adorable. Je passerais n^es jours à vos pieds. Ne me faites jamais de niches. Si des rois de Danemarck, de Portugal, d'Espagne, etc. , m'en fesaient , je ne m'en soucierais guère; ce ne sont que des rois. Mais vous êtes le plus grand honune qui peut-être ait jamais régna.
£t notre sixième chant! sire, Taurons-nous?
Maro-Aurèle autrefois disait Des clioses dignes de mémoire ; Tons les jom^ même il en fesait, Et sans jamais s*en faire accroire.
Certain amateur de sa gloire ,
Un jour à soupe hii parlait
D'un des beaux traits de son histoire.
Mais qn'arriYa-t-il ? Le héros N'écouta qu'avec répugnance.
Il stt tut, et ce beau silence Fut encore un de ses bons mots.
Pardonnez, sire, à de» cœurs qui sont pleins de vous. J'ose, pour nae justifier , supplier votre majesté de .daigner seulement jeter un c6up d œil sur les lignes marquées par un tiret, de cette lettre de M. de Chauvelin , neveu du fameux garde des sceaux. Ne soyez
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l56 CORRESϻONDAWCE
fâché, ni contre lui gui écrit de l'abondance du cœur,
ni contre moi qui ai la témérité de tous envoyer sa lettre.
II faut bien, après tout, que votre majesté connaisse ce
que pensent les hommes de l'Europe qui pensent le
mieux.
Je supplie votre majesté de me renvoyer ma lettre, car je ne veux pas perdre à la fois vos bonnes grâces et la lettre de M. de Chauvelin.