CCLXVIII
DE M. DE VOLTAIKE.
Sire, votre majesté j<nnt à ses grands talens cefaii de connaître les hommes. Mais , pour moi , je ne comprends pas comment dans une reti^te (royale à la vérité^ mais encore plus philo8opiiique( dans lacpelle On n'a rien à
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AVEC LE RÔl JDE MUSSE. — I75i. if^i
se disputer, et c[Ui deyrait être l'asile de la paix, le ^Kable peut encore semeir sa zizanie. Pourquoi soulevat-on d'Arnaud contre moi? pourquoi le rendit-on méchant? pourquoi corrompit-on mon secrétaire? pourquoi m'a^t-oh attaqué auprès de tous par les rapports les plus bas et par les détails les plus vils? pourquoi vous fit-oii dire, dès le 29 novembre, que j'avab îMâietë pour quatre-vingt mille écus de billets de la Stère *y tandis que je n'ai ai jamais eu un seul , et qu'ayiUit été publiquement sollicité par le Juif Hirschell d'en jur^idre comme les autres, et ayant consulté le ^ur Kircfaeisen sur la nature de ces effets , j'avais dès lé a4 ti^Vembre révoqué mes lettres de change, et défaidu k Hirschell de prendre pour moi un seul billet en questiôii ? Pourquoi dicta-t-oii à Hirschell une lettré calomnieuse adressée à votre majesté, lettre dont tous les poihts sont reconnus autant de mensonges par un jugement authentique? Pourquoi osa-t-on dire k votre majesté que FaTrét nécessaire dé la personne dé ce Juif, arrêt sans lequel j'aurais perdu dix irtille éfcus de lettres de diangë , arrêt fait selon toutes les règle» , était contre toutes les règles ? Patdon, sii^e : que votre grand cœnt me permette de continuer. Pourquoi poursuivre ainsi auprès dé tous uti malheureux étranger, un malade, un solitaire y qui ii'est ici que pour vous seul, à qui vous tenez Ueu de tout sur là tei*re, qui a renoncé à tout pour vous étendre et bôUr vous litc, <Jue son cœur seul a conduit à vos pieds , qui n'a jamais dit Un séul mot qui
* H est TTaûemblable que stère est le mot allemand stêuer mal prononcé; On appela iUuerseheine des billets £adts en Saxe pour payet les contribntidrn impfMébs à ce pa^v piMidaM; la goerre At sept aiis; ce» biHel^ fofent dans le tetaops fm objet d'agiotage; et c'est probableiÀenk sm» ce fapport qae l'achat vraE on faux de ces billets fit quelque tort à Toltaire dans Tesprit de )Mdénc. {NoU de M. BoUsohadè)
pût blesser personne, et qui, malgré ce qu'il a essuyé, ne se plaindra de personne? Pourquoi m avait-on pré<& ces persécutions , prédictions que vous avez lues , et que votre bonté me promit de détourner et de rendre inutiles ? Pourquoi a-t-on forcé d'Argens de partir? pourquoi raa-t-on accablé si cruellement? Voilà, je vous le jure, un problème que je ne peux résoudre.
Ce procès que jai eu, que j'ai gagné dans tous ses points , n'ai-je pas tout tenté pour ne le point avoir? On ma forcé à le soutenir, sans quoi j étais volé de treize mijk écus ; tandis que je soutiens depuis huit mois à Paris la dépense d'une grosse maison , et que par le désordre où j ai laissé mes affaires , comptant passer deux mois à vo^ pieds , je souffre depuis cinq mois , sans le dire , la saisie de tous mes revenus à Paris. Cependant on m'a fait passer auprès de votre majesté pour un homme bassement intéressé. Voilà pourquoi , sire, j'avais prié d'Arget de se jeter pour moi à vos pieds, et de vous suppUerde supprimer ma pension, non pas assurément pour rejeter vos bienfaits dont je suis pénétré, mais pour convaincre votre majesté qu'elle est mon unique objet. Suis-je venu chercher ici de l'éclat, de la grandeur, du crédit? Je voulais vivre dans une solitude , et admirer quelquefois votre personne et vos ouvrages , travailler, souffrir patiemment les maux où la nature me condamne, et attendre doucement la mort. Voilà ce que je ^ésire encore. Je ne serai pas plus solitaire auprès de Potsdam que dans votre palais de Berlin. Si d'Arget vous a parlé des prières que j'osais vous faire pour cet arrangement, je TOUS supplie, sire, de les oublier, et de me pardonner les propositions que j'avais hasardées. Je vivrai très bien auprès de Potsdam avec ce que votre majesté daigne ih'àccordèr. J'y resterai sous le bon plaisir de votre ma-
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — l?^!- l45
jesté ju8q[u'au printemps, et alors j'irai faire un tour à Paris pour mettre un ordre certain pour jamais dans mes affaires. Tose me flaUer que Tassurance de ne pas déplaire à un grand homme pour qui seul je vis, je sens et je pense , «adoucira la maladie dont je suis tourmenté , laquelle demande du repos , et surtout la paix de l'ame ; sans quoi la vie est un supplice. Permettez-moi donc , sire , d*aller m établir au Marquisat jusqu au printemps ; j*irai dans quelques jours, dès que la lie du procès sera bue et que tout sera fini. Voilà la grâce que je supplie votre majesté detiaigner faire à un homme qui voudrait passer à vos pieds le peu de jours qui lui restent.
J'avais, sire, minuté Cette lettre pour la transcrwe d une manière plus respectueuse ; mais m^ souffrances ne me permettent pas de la recommencer, et j*espère que votre majesté aura assez de compassion de mon accablement pour daigner recevoir ma lettre avec bonté dans letat où je la lui présente, ayec le plus profond respect et le plus tendre attachement.
DE M. DE VOLTAIRE
Février.
Sire , je conjure votre majesté de substituer la compassion aux sentknens de bonté qui m'ont enchanté, et qui m'ont déterminé à passer à vos pieds le rest^ de ma vie. Quoique j aie gagné ce procès , je fais encore offrir à ce Juif de reprendre pour deux mille écus les diamans qull in a vendus trois mille, afin de pouvoir me retirer dans la maison que votr^ majesté permet que j'habite auprès de Potsdam. L'état où je suis ne me permet guère de me montra et j'ai besoin de faire des r^nèdes à la campagne pendant plus d'un mois. Permettez-moi de m'y
COBBESP. AYEC LES. «f^UVEBAOS. T. II. lO
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1 46 CORRESPO!iDA?fCE
aller établir la première semaine de mars , et de rester jusqu'au 5 ou au 6 mars dans votre château. C'est un homme assurément très malade qui vous demande cette grâce. Songez aussi ique c'est un homme qui n'a eu , en renonçant à sa patrie, que votre seule personne pour objet, et dont rattachement ne peut être douteux. Puisque vous avez la bonté de me dire les choses qui vous ont déplu , cette bonté même m'assure que je ne vous déplairai plus. Il est bien sûr que je ne me suis pas donné à vous pour ne pas chercher à vous rendre ma conduite agréable , et que quand on est conduit par le cœur, les devoirs sont bien doux.
Permettez - moi , sire , de dire à votre majesté que j'avais beaucolip connu Gross à Paris; qu'il m'était venu voir à Berlin , et que j'allai le prier de me faire venir un ballot de livres et de cartes de géographie que M. de Razomowski me devait envoyer. Je ne savais pas yn mot de son rappel. Ce fut lui qui me l'apprit; et quand il m'en dit la raison, je me mis à rire. Je lui dis en vérité ce qui convenait en pareille occasion à un homme qui apprenait cette aventure de sa bouche. C'est Tunique fois que je lui aie parlé , et l'unique ministre que j'aie vu , et je peux assurer votre majesté que je n'en verrai aucun en particulier.
Pardonnez-moi si je vous ai présenté des lettres de madame de Bentinck : je ne vous en présenterai plus.
A l'égard de la société, j'ose dire, sire, que je ne crois pas y avoir mis la moindre apparence d'aigreur ni de trouble. S'il y avait même quelqu'un dont je pusse avoir à me plaindre , je jure à votre majesté que tout sei;ait oublié dans un instant , et que le bonheur d'être dans vos bonnes grâces me rendrait agréables ceux mêmes qui, étant mal instruits de l'affaire du Juif, ^u-
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AVEC LE aOI DE PRUSSE. — I75l. it^
raient trop pris parti contre ^oi. Je ne crois pas qu'il puisse être revenu à votre majesté que j*aie jamais dit un seul mot qui ait pu déplaire à personne. Daignez être très sûr que jamais je ne mettrai même la moindre froideur dans le commerce avec aucun de ceux qui TOUS approchent; et sur cela je n'aurai pas à me vaincre. Pour le Juif, daignez, sire, vous informer des juges sH y a un homme plus inique et de plus mauvaise foi sur la terre. Il refuse, tout condamné qu'il est, les mille écus que je lui ofire de gagner. Mais cela ne m'empêchera pas de profiter de la grâce que votre majesté daigne me faire, et d'habiter la maison près de Potsdam dont votre majesté est encore suppliée de me laisser la jouissance jusqu'au printemps. Je sacrifierai tout pour venir goûter le repos auprès du séjour que vous rendez célèbre par tout ce que vous y faites. Daignez me laisser espérer que je verrai vos dernières productions. Il n'y a point pour moi de consolation plus chère. Vous ne pouvez pas assurément douter, sire, que je ne sois ten^ drement attaché à votre personne, et j'ose dire que je le suis à un point , que j'espère que votre majesté me pardonnera tout.
DE M. DE VOLTAIRE
Ce samedL
Stte, toutes choses mûrement considérées, j'ai fidt une lourde faute d'avoir un procès contre un Juif, et j'en demande bien pardon à votre majesté, à. votre philosophie et à votre bonté. J'étais piqué, j'avais la rage de prouver que j'avais été trompé. Je l'ai prouvé , et ^rès avoir gagné ce malheureux procès, j'ai donné à ce maudit Hébreu plus que je ne lui avais offert d'abord ,
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pour reprendre ses maudits diamans qui ne conviennent point à un honune de lettres. Tout cela n empêctie pas que je ne vous aie consacré ma vie. Faites de moi tout ce qu'il vous plaira. J'avais mandé à son altesse royale madame la margrave de Bareith que frère Voltaire était en pénitence. Ayez pitié de frère Voltaire. Il n'attend que le moment de s'aller fourrer dans la cellule du Marquisat. Comptez, sire, que frère Voltaire est un bon homme, qu'il n'est mal avec personne, et surtout tju'il prend la liberté d'aimer votre majesté de tout son cœur. Et à qui montrerez-vous les fruits de votre beau génie , si ce n'est à votre ancien admirateur ? Il n a plus de talent, mais il a du goût, il sent vivement, et votre imagination est faite pour son ame. Il est tout pétri de faiblesses, mais assurément sa^plus grande est pour vous. Il n'est point intéressé comme on vous l'a dit, et il ne cherche dans votre majesté que vous-même. Il est bien malade, mais vos bontés lui rendront peut-être la santé ; éq un mot, sa vie est entre vos mains. V.
J'apprends que votre majesté me permet de m'établir pour ce printemps au Marquisat Je lui en rends les plus humbles grâces. Elle fait la consolation de ma vie.
CCLXXr
DE M. DE VOLTAIRE
A ce qu'on appdle le Marquisat, ce Sjuk^.
Du fond du désert que jliabite , Pécris à mon héros errant.
Vous courez , sire, et je niédite ; Mais TOUS pensez plus en courant Que moi dans mon logis d*ermite D'un œil surpris , d'un œil jaloux , L'Europe entière vous observe»
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Vous courez ; mais Mars et Minerve Voyagent en poste avec vous.
Je songe, dans mon ermitage,
A faire encore un peu d'usage
De mon esprit trop épuisé ;
A goûter , sans être blasé ,
Ce qui reste de ce breuvage ;
A m'armer pour le long voyage
Dont m'avertit mon corps usé ;
A voir d'un œil apprivoisé
La fin de mon pèlerinage.
Mais , bêlas ! il est plus aijsé •
D'être ermite que d'être sage.
La plupart des gens ne sont ni lun ni lautre* On court , on aînae les grandes villes comme si le bonheur était là. Sire, croyez -moi, j'étais fait pour vous; et puisque je vis seul quand vous netes plus à Potsdam, apparemment que je n y étais venu que pour vous ; ceci soit dit en passant.
J'envoie à votre majesté ce dialogue de Marc-Aurèle. J*ai tâché de l'écrire à la manière de Luden. Ce Lucien efft naïf, il fait penser ses lecteurs, et on est toujours tenté d'ajouter à ses dialogues. Il ne veut point avoit d esprit. Le défaut de Fontenelle est qu'il en veut toujours avoir; c'est toujours lui qu'on voit, et jamais ses héros; il leur fait dire le contraire de ce qu'ils devraient dire; il soutient le pour et le contre; il ne veut que briller. Il est vrai qu'il en vient à bout; mais il me semble qu'il fatigue à la longue, parce qu'onf sent qu'il n'y a presque rien de vrai dans tout ce qu'il vous présente. On s'aperçoit du charlatanisme, et il rebute. Fontendle me paraît dans cet ouvrage le plus agréable joueur de passe-passe que j'aie jamais vu. C'est toujours quelque chose, et ceta amuse.
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l5o CORRESPOiœÀNCE
Je joins àMarc-Aurèle deux rogatons que votre majesté n'a peut-être pas vus, parce qu'ils sont imprimés à la suite d'un grimoire sur le carré des distances, lequel n'est point du tout amusant.
Mais, en récompense des chifFons que j'envoie, j'attends le sixième chant de votre Art * : j'attends le toit du temple de Mars. C'est à vous seul à bâtir ce temple, comme c'était à Ovide de chanter l'Amour, et à Horace de donner la Poétique. Sire, faites des revues, des ports, des heureux.
Sous Yot aimables lois je me flatte de Fétre. Aux yeux de rayenir tous serez un grand roi, Et, grâce à Totre gloire , on Toudra me connaître. On dira qoelcpie jour, si Ton parle de moi : « Voltfiire ayait raison àfi choisir un tel maître. »
CCLXXII, • "^
DE M, DE VOLTAIRE
Ce mardi.
Sire, si je ne suis pas court, pardonnez-moi.
Hier le fidèle d'Arget m'apprit avec douleur qu'on parlait dans Paris de votre poème. Je viens de lui mon^ trer les dix-huit lettres que je reçus hier; elles sont de Cadix, n n'y est pas question der vers.
Permettez que je montre à votre majesté les six der-r nières lettres de ma nièce, l'unique personne avec qui je suis en correspondance; elles sont toutes six numé^ rotées de sa main. Elle me parle avec confiance de vous et de tout. Si je lui avais écrit un mot du poème , elle en parlerait. Je ne lui ai pas même envoyé l'énigme que j'avais faite et que je vous aî montrée, de peur qu'elle ne 1^ devinât.
f Le poème de VArt de la guerre
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Ce ne sont pas les confidens de vos admirables amusemens ^ui en parlent. Je réponds de d'Arget et de moL
Daignez jeter les yeux sur les endroits soulignés de ces lettres où il est question de votre majesté, de d'Argens, de Potsdàm, d'Hamon, etc. Votre majesté'' ny perdra rien. Elle verra mon innocence , mes sentimens et mes desseins.
Il y a onze mois que je suis parti; je comptais en passer deux à vos pieds.
Je peux avoir en France un privilège d'imprimer le Siècle de Louis XIF. Je suis prêt à l'imprimer à Ber- Kn, si cela vous (ait plaisir^ et je le demande à votre majesté.
Je ne vous flatte pas (que je sache), çt vous savez , par mes hardiesse» sur vos beaux ouvrages , si jVme et li je dis la vérité. Je vous admire comme le plus grand homme de l'Europe, et j'ose vous chérir comme le plus aim^leé Ne croyez pas que je sois ici pour une troisième raison.
Vous savez que je suis sensible ; spyez sx^r que je le suis avec enthousiasme à toutes vos bontés, et que votre personne fait le bonheur de ma vie.
Après vous, j'aime le travail et la retraite. Qui que ce soit ici ne se plaint de moi. Je demande à votre majesté une grâce pour ne point altérer ce bonheur que je lui doi<, c'est de ne me point chasser de l'appartement qu'elfe a^daigné me donnera BerUn, jusqu'à mon voyage à» Paris.
Si j'en sortais, on mettrait dans les gazettes que votre majesté m'a chassé d% chez elle , que je suis mal avec elle; ce serait une nouvelle amertume, un nouveau procès, une nouvelle justification aux yeux de l'Europe, qui a les yeux fixés sur vos moindres démarches. . .
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et sur les miennes, parce que je vous approche. Ten sortirai dès qu'il viendra quelque prince, dont il faudra loger la suite, et alors la chose sera honnête.
J'ai eu le malheur d'être traité par Chaxot comme le curé de Meckelbourg. On a dit alors que votre majes^ ne souffrirait plus que je logeasse dans son palais d^ Berlin. Je n'ai pas proféré la moindre plainte contre Chazot. Je ne me plaindrai jamais de lui ni de quiconque a pu l'aigrir. J'oublie tout; je vis tranquille; je souffre mes maladies avec patience , et je suis trop heureux auprès de vous.
^i votre majesté voulait seulement s'informer du comte de Rothembourg et de M. Jarrige comment je me suis conduit dans l'affaire d'Hirschell , elle verrait que j'ai agi en homme digne de sa protection , et^ digne d'être venu auprès de luL
Mon nom ira peut-être à la suite du vôtre à la posr térité, c(»nme celui de l'affranchi de Cicéron. J'eji^re qu'en attendant, le Cicéron, l'Horace et le Marc-Aurèle de l'Allemagne me fera achever ma vie en l'admirant et en le bénissant.
Je supplie votre majesté de daigner me renvoyer les lettres,