‹ ŒuvresChapitre 26 sur 66 · CCCXXVIII · texte numérisé non relu

CCCXXVIII

DU ROI Dp PRUSSE.

▲ Beichttenertdorf , l« a juillet.

Votre muse se rit de moi

Quand pour la paix elle m'implore.

|e la .djé^ir^ , je Tbonorf» ;

M^is je |i*iiQpç^ point la loi

Au Bien-aimé, votre grand roi,

A la Hongroise qu'il adore,

A la Ruisienne que j^abhorre,

A cç tf ipot d'^ppibitiçux

De qui 1^8 secrets merveilleux^

Que Tronchin saif et que j'ignpre, Ne sauraient réparer les cerveaux vicieux

Qu'en leur donnant de l'ellébore.

Vous k la paix tai^f aini|i^,

Vous qu'on d^t avoir l'honneur d'être Le vice-cbambellan du second Bien-aimé, A la paix, s'il se peut , disposez votre mattre.

(T^f à }ui qu'il faut l'adi^^^s^r, ou à l^ d'Amboise ^ font^lig^ «. Kai^ e^ g^ns ont la t^e p|ei»ie de projets ambitieux ; il» sont un peu difficiles ; ils veulent

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être les arbitres des souverains , et c est ce que des gens qui pensent comme moi ne veulent nullement souffrir. J*aime la paix tout autant que vous la désirez ; mais je la veux bonne, solide et honorable. Socrate ou Platon auraient pensé comme moi sur ce sujet , s'ils s'étaient trouvés placés dans le maudit point que j'occupe en ce monde.

Croy^-vous qu'il y ait du plaisir à mener cette chienne de vie, à voir et faire égorger des inconnus, à perdre journellement ses connaissances et ses amis , à voir sans cesse sa réputation exposée aux caprices du hasard , à passer toute Tannée dans les inquiétudes et les appréhensions, à risquer sans fin sa vie et sa fortune?

Je connais certainement le prix de la tranquilHté, les douceurs de la société, les agrémens de la vie, et j'aime à être heureux autant que qui que ce soit. Quoique je désire tous ces biens , je ne veux cependant pas les acheter par des bassesses et des infamies. La philosophie nous apprend à faire notre devoir , à servir fidèlement notre patrie au prix de notre sang, de notre repos , à lui sacrifier tout notre être. L'illustre Zadig essuya bien des aventures qui n étaient pas de son goût. Candide de même ; ils prirent cependant leur mal en patience. Quel plus bel exemple à suivre que celui de ces héros?

Croyez - moi , nos habits écourtés valent vos talons rouges, les pelisses hongroises et les justaucorps verts des Roxelans. On est actuellement aux trousses de ces derniers, qui, parleur balourdise, nous donnent beau jeu. Vous verrez que je me tirerai encore d'embarras cette année , et que je me déUvrerai des verts et des blancs.

Il faut que le saint Esprit ait inspiré à rebours cette

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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1759. aa I

créature bénite par sa sainteté ' ; il paraît avoir bien du plomb dans le derrière. Je sortirai d autant plus sûrement de tout ceci, que j'ai dans mon camp une vraie, héroïne ) une pucelle plus brave que Jeanne d'Arc. Cette divine fille est née en pleine Yestphalie, aux environs de Hildesheim. J'ai de plus un fanatique Tenu de je ne sais où , qui jure son dieu et son grand diable que nous taillerons tout en pièces.

Voici donc comme je raisonne. Le bon roi Charles chassa les Anglais des Gaules à l'aide d'une pucelle; il est donc clair que par les secours de la mienne nous vaincrons les trois dames; car vous savez que dans ]fi paradis les saints conservent toujours un peu de tendre pour les pucelles. J ajoute à ceci que Mahomet avait son pigeon, Sertorius sa biche, votre enthousiaste des Cévennes sa grosse Nicole, et je conclus que ma pucelle et mon inspiré me vaudront au moins tout autant.

Ne mettez point sur le compte de la guerre des malheurs et des calamités qui n'y ont aucun rapport.

L'abominable entreprise de Damiens, le cruel assassinat intenté contre le roi de Portugal, sont de ces attentats qui se commettent en paix comme en guerre ; ce sont les suites de la fureur et de l'aveuglement d'un zèle absurde. L'homme restera, malgré les écoles de philosophie, la plus méchante bête de l'univers; la supersùtion, l'intérêt, la vengeance, la trahison, ingratitude, produiront jusqu'à la fin des siècles des scènes sanglantes et tragiques, parce que les passions, et très rarement la raison , nous gouvernent. Il y aura toujours des guerres, des prpcès,des dévastations, des

* Le pape Rczzonico (Clément XTII) avait enroyé une épie bénite et on bonnet doublé d*agnas au maréchal Dann , qui avait en la bêtise de te prêter à cette facétie digne da treizième siècle. {Éd, de KehL)

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a 2 a CORRESPOlfDAirCE

péttéé, deè tfeiriblcfmens de terre, deé ban^piéroiites. C*est strr tés mdtièi^ qac roulent tôntei le» ftntialéé de Taniveré;

Je crois, ptiié^é ëèlà est ainsi, c[u*il faut que cela soit n&essaire. Maître Panglôss vous en dira la raisoti/ Pour moi, qui n'ai pas Thotineur d être docteur, je vous don fessé mdti ignorance. II tne parait cependant que m un être bienfesant avait fait lunivers, il hmis aurait rendue pltii heureux que nous ne le sôniAies. Il n'y a que régîdft de Zenon pour les calamités, et les côtfrotrnés du jafrdin d*Épicure pour la fortune.

• Prèlèscz votre laitage , faîtes cuver votre vin et faueher vos prés sans vous inquiéter si Tannée sera abon^nte ou stérile. Le gentïlhoniine du Bien-aimé m'a promis , tout vieux liôn qu'il est, de donner un c6up' âë pâté k fin/. . . J'attends son li^fe. Je vous entoie en attendant un Akalia èotitre ia sainteté , qui , je ni'en flatté , ë^éra voti*è béatitude.

Je mé rèéommaiidfe â la lifuse du généra! dés capu^ cins, dé fârcbitêcte de 1 eglîse de Ferrie^, du prieur des filles du Sâint-Sàcremént, et de ta glbti^ rfiôiidâîne dû pape Rezzonico, de laf pùcelle Jeanne, efc.

Eh vérité je n'y tiénî pltis. TaîirieraSs âutafift ^rfér du corrite de SabrnéS , dû cfcevalrer de Tuscîttlùin , et du marqtùîs d'Andes. Léd tîtrëé né sont que la déct^k&ëii des sots ; les grands hommes h'ornt besoinf qu^ de leur nom.

Àdîeû ; santé et prospérité à l'àùtcufr dé td HènHaêé, au plus malin et au ^lus séduièàfit dés bëâbi es{)Hts ^i ont été et qui seront dattis lé tttoMè. P^âle. FÉDÉtiiCm

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AVBC LE Rm DE PRUSSE. — 1759. a23

DU feOI DE PRÙSSK.

Du Ringsvorinek, le 18 juillet.

Voas êtes eH vérité une singulière crëxtiire ; quand il me prend envie de voue gronder, tous itië dites demi mots, et le reproche expire au bout de ma plume.

Àyec l'iieureux talent de plaire.

Tant d*art , de grâces et d'esprit , hcfrêqaé m. màSitt m'aigvit.

Je pard<^ui4 tout à yohaire> Et sens qae de mon cœur contrit n a désarmé la colère.

Vmlà eùttatie rann me traiter! Pour votre nièce ^ qu'elle me bfâle on me ratisse, celâi m'est ^^et . indiffèrent Ne pensez pas non plus cfue je sob auisi sensible que vous Timagiriez à ce que vos évéques en ic ou en aê diseot de mtA. J*ai le sort de tons let jeteurs quijotfeAt en pnblk; ils sont favorisés deé un^, et vilipendés des autres. 11 £am se préparer à des satires ^ à d^ caleto^ mes, et à une multitude de mensonges qu'on débite s|ir notre compte; mais cela ne trouble en rien ma trôâqailfité. Je vais mon chemin ; je ne fait rien ef»m*e la voix iatérieuref de nia coiiscience f et je làë soucie trM peu de quelle façon mes actiofas se peigneiit dans la cerveUe d'étresr quelquefcis très peu pensans, à dtstci pieds, saufs pfaunes.

Paisse vovft êtes si bon Prassîèn (oe doiit je me fé^ HcSte)^ je cfois devoir vous foire part de ce qui se jMifte ici.

L'homme à toque et à épée papale s'e^ placé stti^ let confins de k Saxe et de la R»hèhe; Je me suîsr inis

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vis-à-vis de lui dans une position avantageuse eu tout sens. Nous en sommes à présent à ces coups d'échec qui préparent la partie. Vous qui jouez si bien ce jeu , vous savez que tout dépend de la manière dont on a entablé. Je ne saurais vous dire à quoi ceci mènera. Les Russes sont pendus au croc. Dohna n*a pas dit : Sta^ sol y comme Josué, de défunte mémoire; mais Ha, ursus;eiVo\m s'est arrêté.

En voilà assez pour votre cours militaire. J'en viens à la fin de votre lettre.

Je sais bien que je vous ai idolâtré tant que je ne vous ai cru ni tracassier, ni mécbant ; mais vous m'avez joué des tours de tant d'espèces. . . N'en parlons plus ; je vous ai tout pardonné d'un cœur chrétien. Après tout , vous m'avez fait plus de plaisir que de mal. Je m'amuse davantage avec vos ouvrages que je ne me ressens de vos égratignures. Si vous n'aviez point de défauts , vous rabaisseriez trop l'espèce humaine , et l'univers aurait raison d'être jaloux et envieux de vos avantages.

A présent on dit : « Voltaire est le plus beau génie « de tous les siècles ; mais du moins je suis plus doux , « plus tranquille, plus sociable que lui. » Et cela console le vulgaire de votre élévation.

Au moins je vous parle comme ferait votre confesseur. Ne vous en fôchez pas, et tâchez d'ajouter à tous vos avantages les nuances de perfection que je souhaite de tout mon cœur pouvoir admirer en vous;

On dit que vous mettez Socrate en tragédie; j'ai de la peine à le croire. Gomment faire entrer des fenmies dans la pièce? l'amour n'y peut être qu'un froid épisode; le sujet ne peut fournir qu'un bel acte cinquième ; Id Phédon de Platon une belle scène, et voilà tout.

Je suis revenu de certains préjugés , et je vous avoue

AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1759. aa5

que je ne trouve pas du tout Famour déplacé dans la tragédie, comme dans le duc de Foix, dans Zaïre ^ dans JLure; et quoi qu'on en dise, je hé lis jamais Bérénice sans répandre des larmes. Dites que je pleure mal à propos ; pensez-en ce que vous voudrez; mais on ne me persuadera jamais qu'une pièce qui me remue et qui me touche soit mauvaise.

Voici une multitude d'affaires qui nie surviennent. Vivez en paix; et si vous n'avez d'autre inquiétude que celle de mon ressentiment, vous pouvez avoir l'esprit en repos sur cet article. Foie. Fj^déric.

DE M. DE VOLTAIRE

Auguste.

Vous ii*étes pas ce fils d*un insensé.

Huilé dans Reims, et par TAnglais pressé ^ Que son Agnès, si ^dèle et si sage, Aima toujours, ayant tant caressé Tantôt un moine, ei tantôt un beau page. A Jeanne d*Arc vous n'avez point recours , Sou pucelage et son baudet profane Et saint Denis sont de faibles secours y Le vrai Denis , le bcros de nos jours , Je le connais , et je sais quel est Fané.

Pour la Pucelle , en vérité ,

Il faut que vous alliez dans Vienne

Au tribunal de chasteté.

Allez , que rien ne vous retienne ;

Et retournez à Sans-Souci ,

Quand dans vos coursés étemelles

Vous aurez vu chez Tennemi

Et des héros et des pucelles.

Vos vers sont charnians, et si votre majesté a battu •e« ennemis, ils sont encore meilleurs; mais pour vôtre Akakia papal, je le trouve très adroit; il est fait de façon

COBRBSP. AVSG LES SOUVSRAIUS. T. II. l5

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aSl6 COERESPOITDAIfCE

que les trois quarts des protestans le crcôront véritable : il y a là de quoi faire rire les gens qui ont le nez fin y et de quoi animer les sots de bonne foi de la confession in, met y uber. J attends quelques pièces édBfiantes qu'un sage de mes amis doit m envoyer d*Orient. Je les ferai parvenir à votre majesté ; mais )*ai peur qu elle ne soit pas de loisir cette fip de campagne, et qu'elle soit si occupée à donner sur les oreilles aux Arabes, Bulgares, Roxelans, Scythes et Massagètes, qu'elle n*ait pas de temps à donner à la philosophie et à la destruction de Yinfl ... Je prendrai la liberté de recommander en mourant cette inf, . . à sa majesté par mon testament. Elle est plus son ennemi qu elle ne croit : sa pucelle et son fanatique «ont quelque chose ; mais cette pucelle et ce fanatique ne réformeront pas l'Occident, et Frédéric était fait pour l'éclairer. J'aurai l'honneur de lui en parler

plus au long.

Le aa septembre.

La duchesse de Saxe^otha m'envoie votre lettre , etc. Comme je viens d'être étrangement ballotté par la fortune , les correspondances ont toutes été interrompues. Je n'ai point reçu votre paquet du ap ; c'est même avec bien de la peine que je fais passer cette lettre , si elle est assez heureuse de passer.

Ma position n'est pas si désespérée que mes ennemis le débitent. Je finirai encore bien ma campagne; je n'ai pas le courage abattu ; mais je vois qu'il s'agit de paix. Tout ce que je peux vous dire de positif sur cet article, c'est que j'ai de l'honneur pour dix; et que, quelque malheur quilaa'arrive , je me sens incapable de faire une

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AVEC LE aOl DE PRUSSE. — 1759. ^27

action qui blesse le moins du monde ce point si sensible et si délicat pour un homme qui pense en preux chevalier, et si peu considéré de ces infâmes politiques qui pensent comme des marchands.

Je ne sais rien de ce que vous avez voulu me faire savoir; mais, pour faire la paix, voilà deux conditions dont je ne me départirai jamais : i^ de la faire conjointeipent avec mes fidèles alliés; 2^ de la faire honorable et glorieuse. Voyez-vous ! il ne me reste que l'honneur ; je le conserverai au prix de mon sang.

Si on veut la paix, qu'on ne me propose rien qui répugne à la délicatesse de mes «entimens. Je suis dans les convulsions des opératiojM militaires ; je suis conmie les joueurs qui sont i»a% le malheur, et qui s'opiniàtrent contre la Fortune. Je Fai forcée de revenir à moi plus d'une fois, comme une maîtresse volage. J'ai affaire à de si sottes gens , qu'il faut nécessairement qu'à la fin j'aie l'avantage sur eux ; mais qu'il arrive tout ce qui plaira à sa sacrée majesté le Hasard , je ne m'en embarrasse pas. J'ai jusqu'ici la conscience nette des malheurs qui me sont arrivés^ La bataille de Minden, celle de Cadix, et la perte du Canada, sont des argumens capables de rendre la raison aux Français , auxquels l'ellébore autrichien l'avait brouillée. Je ne demande pas mieux que la paix, mais je la veux non flétrissante. Aprèr avoir corobauu avec succès contre toute l'Europe, il serait bien honteux de perdre par un trait de plume ce que j'ai maintenu par l'épée.

Voilà ma façon de penser ; vous ne me trouverez pas à l'eau-rose ; mais Henri IV, mais Louis XIV, mes ennemis même que je peux citer, ne l'ont pas été plus que moi, &i j'éiais né particulier, je céderais tout pour

Famour d^ ||i paix; mais il faut prendre lesprit de son

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aa8 CORBESPONDAWCE

état. Voilà tout ce que je peux vous dire jusqu'à présent. Dans trois ou quatre semaines la correspondance sera plus libre , etc. Fedsric.

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