CCCXXXII
Dq camp près de WiUdmCF, le 17 noiFembre.
Grand merci de la tragédie de Socrate. Elle devrait confondre le fanatisme absurde , vice dominant à présent en France, et qui, ne pouvant exercer sa fureur ambitieuse sur des sujets de politique , s acharne sur les livres et sur les apôtres du bon sens.
Les frocards, les mitres, les chapeaux d*écarlate, , Lisent en frémissant le drame de Socrate ; L'atrahilaire amas de doctemrs , de cagots , De la raison humaine implacables bourreaux , En pâlissant de rage, en bou£Qssant leur rate. D'absurdes zélateurs vont soulever les flots. Si des Athéniens vous empruntez le dos Pour porter à ceux-ci quelques bons coups de patc, Les contre-coups sont tous sentis par vos bigots.
Déjà leur cabale est accrue Du concours imposant des Mélites nouveaux j Pédantesques tyrans, la honte des barreaux. On s'empresse, on opine, et la troupe incongrue,
En vous épargnant la ciguë,
Pour mieux honorer vos travaux , Élève des bûchers, entasse des fagots.
Le brasier étincelle, et déjà part la flamme
Qu'allume la main de Tinfame
Pour consumer ce bel esprit.
Ce brillant précepteur d'un peuple qu'il éclaire ;
Mais au lieu de griller Voltaire, Ils ne pourront rôtir que son malin écrit.
Je vous en fais mes condoléances. Cependant, tout pesé , tout bien examiné , il vaut mieux le livre que
Gbogk
rhomme. Vous devez bien croire que je ne me joindrai pas à ces gens-là; et si vous vous plaignez que je vous mords y c'est à mon insu, ou du moins sans intention. Pensez, je vous prie, que je suis environné d ennemis, pressé de toutes parts : l'un me pique, l'autre m'éclabousse; ici Ton m'insulte; enfin la patience succombe. L'instinct d'un sentiipent trop vif l'emporte sur la voix de la raison ; la colère irritée s'enflamme , et je suis dans quelques momens
' Comme un sanglier écumant
Qui résiste et qui se défend Contre les durs assauts d'une meute aguerrie.
On le poursuit avec furie;
Il attaque , il blesse , il pourfend , .
Et donne, à propos, de sa dent
Des coups à la race ennemie
Qui le suit de loin en jappant.
Trop irrité, dans sa colère
II braye le fer inbnmain , £t brouillant les objets qu'il trouve en son chemin , Un innocent agneau loi parait un cerbère.
L'homme» ainsi que cet animal,
SU souffire, irrité par le mal, Livre à l'instinct des sens sa faible intelligence.
Sons le despotisme £sita]
De la sanguinaire Vengeance,
Souvent son aveugle fureur
Confond le crime et l'innocence.
Le sage qui voit son erreur
Le plaint, la déplore et soupire;
Détournant ses pas sans rien dire , U fuit d'un malheureux l'esprit rempli d'aigreur.
Laissez-moi donc ronger mon .frein tant que durera cette pénible campagne, et attendez qu'un ciel serein ait succédé à tant d'obscurs nuages. Votre imagination brillante me promène à "N^enne 5 vous m'introduisez au conseil de chasteté; mais sachez que l'expérience
Googk
a3o CORRESPOWDAÎTCE
m'apprend ce que c est de se frotter à de méchantes
femmes.
Hélas ! peDsez«TOUs qu'à mon âge ,
Le corps en rot , l'esprit volage ,
L'on cherche , d'amour agité ,
De Vénus le doux badinage,
Les plaisirs et la volupté ?
Ce temps heureux , c'est bien dommage !
Loin de moi s'est précipité;
Et les eaux du fleuve Léthé
En ont même efiacé l'image.
La tendre fleur du pucelage»
Ni l'empire de la beauté,
Sur un vieillard lîourbé, voûté,
Ne gagnent qu'un faible avantage.
Le conseil de la chasteté
Devient par force mon partage;
Continence est nécessité;
A cinquante ans en est trop sa^e.
Je n'ai point eu, cette campagne-ci j de virion béatifique dans le goût de celle de Moïse. Le* bàtbares Cosaques et Tartares, gens infâmes, à considérei' en tout sens, ont brûlé et ravagé des contrées, et commis des inhumanités atroces. Voilà tout ce que j'ai vU d'eux. Ces tristes spectacles ne me mettent pas de bonne humeur,
La Fortune inconstante et fière
Ne traite pas ses courtisans
Toujours d'une égale manière.
Ces fous nommés 1léi*os, et é[m courent les champs,
Couverts de sang et de ^nssière.
Voltaire , n'ont pas , tous les ans ,
La faveur de voir le derrière
De levùct ennemis mtolens.
Potir les humilier» la qidnteilse déeise Quelquefois les oblige eux-méme à le montrer : Oui , nous l'avons tourné dans un jour de détresse ;
Les Russes ont pu s'y mirer.
Cette glace pour eux n'a point été traîtresse ;
Googk
AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1759. aSi
On les a TUS , pleins d'allégresse ,
S*y pavaner et s'admirer.
Voilà le sort de ma vieillesse !
Cependant cet homme bénit
Par l'antechrist siégeant à Rome,
Ce Fabius, ce plaisant homme
Qui sur sa tête réunit
De la vanité la plus folle
Le brillant et frêle symbole ,
Commence à décamper de nuit.
Je n'ose dire qull s'enfuit ;
Jusqu'ici sa pudeur nous cache
Cette attitude qui le fôche.
Mais comptez sur moi : nous verrons
Dans peu ces culs dodus et ronds ,
Sans fieiçon , sans tant de grimaces ,
Sans honte nous montrer leurs faces :
lofais certain duc , s'illustrant à jamais,
Sauvera l'empire français.
Sans capitaine, sans finance,
Sans Amérique, sans prudence t Jusqu'en ses fbndemens sapé par les Anglais. Couvrant tous ses sujets d'un voile de décence , Et l&chant quelques mots remplis de cotnplaisance, Des cieux sur notre sphère il conduira la paix ; Moi, quittant le harnais et le casque et l'épée {ji De trop de sang humain trempée,
Je partirai soudain d'ici ;
rirai, consolant ma vieillesse
Par l'étude de la sagesse,
M'ensevelir à Sans-Souci.
Ce lieu me vaut les Délices. Par illusion , je croirai ▼irre hors du grand monde , et quelquefois j'y serai solitaire.
Jouissez de votre ermitage; ne troublez pas les cendres de ceux qui reposent au tombeau ; que la mort au moins mette fin à vos injustes baines. Pensez que les rois , après s*être long-temps battus, font enfin la paix. Ne pourrezvous jamais la faire? Je crois que tous seriez capable,
a3a CORRESPONDANCE
comme Orphée, de descenjire aux enfers , jion pas ^our fléchir Pluton, non pas pour ramener la belle Emilie, mais pour poursuivre dans ce séjour de douleur un ennemi que votre rancune n*a que trop persécuté dans ce monde *. Sacrifiez-moi votre vengeance, ou plutôt immolez-la à votre propre réputation ; que le plus grand génie de la France soit aussi lliomme le plus généreux de sa nation. La vertu, votre devoir, vous parlent par ma bouche; n y soyez pas insensible, et faites une action digne des belles maximes que vous débitez avec tant d'élégance et de force dans vos ouvragç^.
Nous touchons à la fin de notre campagne ; elle sera bonne ; et je vous écrirai , dans une huitaine de jours , de Dresde, avec plus de tranquillité et de suite qu*à présent.
Adieu ; négociez , travaillez , jouissez , écrivez en paix ; et que le dieu des philosophes , en vous inspirant des sentimens plus doux , vous conserve comme le plus bel organe de la raison et de la vérité. Federig.
CCCXXXIIiw.
(aÉPETITIOir DE LA. LETTRE PAÉCÉDBlfTS.) .
Grand merci de la tragédie de Sacrale : elle devrait confondre Fabsurde fanatisme de vos évéques et de vos moines. Ces gens ne pouvant exercer leur despotisme ambitieux sur des sujets de politique , s'acharnent sur les ouvrages que les apôtres du bonjsens publient
Les fronts tondus , mitres et couverts d'écarlate, Liront en frémissant le drame de Socrate : Je vois se soulever ces docteurs, ces cagots, ' Des rayons du bon sens implacables rivaux. * Maapcrtuis, qui venait de monrîr k Bâle. (i^. deK^
AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 175^. a33
Quand pour tous dilater la rate ,
En leur donnant un coup de pâte.
Du peuple athénien tous empruntes le dot , Ht le sentiront trop, ces malheureux bigote!
Voyez-Tous leur cabale, accrue
Des Mélites de tos barreaux.
Déplorer qu'en ces temps nooreaux
La bonne mode s'est perdue D'employer à leur gré le hr et la cigué? Lear vengeance restreinte à de moindres trayaux
Ne peut entasser des fagote
A l'honneur de la troupe élue;
On les élève et l'on y frit Un ennemi de Dieu , pour le bien de son ame. De joie en ce moment la Sorbonne se p&me, Et pour TOUS mieux servir de fagote renchérit; Le feu prend, il s'élève un tourbillon de flamme
Qu'allume la main de l'infâme,
Pour consumer ce bel esprit
Qui la persifle et nous éclaire;
Mais au lieu de rôtir Voltaire , Elle ne peut brûler que son maliii écrit.
Je TOUS en fais mes condoléances. Cependant tout bien examiné, il vaut infiniment mieux qu'on brûle l'ouvrage que Fauteur. Je ne sais sur quel. fondement vous m'accusez de vous mordre : c'en serait bien le temps! environné comme je le suis d'ennemis , pressé partout : l'un îne pique, l'autre m'éclabousse; gare qu'un troisième ne me renverse. Il est pardonnable en cas pareil d'avoir de Humeur et l'esprit aigri. Je suis à présent
Comme un Sanglier écumant.
Qui sans s'ébranlw se défend Contre les durs assaute d'une meute aguerrie ,
Qui sur lui s'élance en furie :
n attaque, il blesse, il pourfend; Il donne, à propos, de sa dent Des coups à la race ennemie; Plus il en met hors de combat ,
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a 34 CORRESPOITDANCE
Et plus cette engeance aboyante
Par un nombreux concourt^ t'an^pnente.
Il soutient ce cntel débat; Mais la fureur remporte, et fougueux dans son ire, 11 ne voit ni connaît la gran<^ur du danger.
Et s'enfonce sans y songer L'homicide épieu sur lequel il expire.
Laissez-moi donc ronger mon frein tant que durera cette pénible guerre. Votre imagination poétique me promène flatteusement jusqu'à Vienne, Vous m'introduisez au conseil de chasteté : sachez que je n ai pas besoin de ce conseil , et que l'expérience m'a suffisamment appris ce qu'on doit craindre quand on se frotte à de méchantes femmes.
Hélas ! pensez-Yous qu*à mon âge *
L'on cherche, dWour agité,
Le corps en feu, l'esprit volage.
De Vénus le doux badinage.
Les plaisirs et la yolupté ?
Ce temps heui^eux, c'est bien dommage!
Loin de moi s'est précipité,
Et les eaux du fleute Létké
En ont même eHaoé l'imageé
La tendre fleur du pucelage.
Ni l'empire de la beauté.
Sur un vieillard courbé, voûté ,
N'ont plus de prise et d'avantage.
Le conseil de la chasteté
Devient par force mon partage;
Continence est nécessité ;
A cinquante ans on est trop sage.
Je n'ai point eu cette campagne de vision béatifique. Malheureusement les Tart£u:es , Russes et Cosaques n'ont pas voulu me montrer le dêtrière : en revanche, ils ont brûlé, ravagé et pillé des contrées et dévasté beaucoup de pays.
La Fortune inconstante «t fière Ne traite pas ses courtisans Chaque jour d'égale manière;
Et non» n'aTons pas toiu lét àot
La fayeur de voir le derrière
De celte vaste fourmilière,
Moitié héros , flioitié brigands,
Qui Tiennent désoler aos ehamps.
Le hasard très sourent décide une bataille.
Si je lui dois plus d*un beau jour,
A rennemi, par représaille,
n m'a iait montrer à mon tour
ToH( le reyers de la médaille.
Cependant cet homme bénit
Par Tantechrist siégeant à Rome ,
Ce Fàbins , ce plaisant homme ;
Lui qui naguère se munit
D'une toque, brillant symbole
De gloire et de vanité folle,
Commence à décamper de nuit.
Je ne tous dis pas qu^ nous ftiit;
Mais si le ciel nous fait la grâce Q«*il nous mont/e au plus tôt Tc^posé de sa Itice, Alors un certain duc, s'illustrant 'à jamais. Armé de son trident, comme on nous peint Neptune, Apaisera d'un mot la tempête importune; Cest lui qui sauTcra votre empire français ,
Sans capitaine, sans finance.
Sans Canada, sans préToyance, Jusqu'en ses fondemens sapé par les Anglais;
Il leur dira plein de décence :
Par saint George et par sa croyance.
Bonnes gens d'Albion , accordez-nous la paix.
Quand cette nouvelle échappée
Sortira des antres secrets
Des politiques cabinets ,
Je quitte et le casque et Tépée ,
Et, m'envolant soudain d'ici.
J'irai, confortant ma vieillesse
Par l'étude de la sagesse ,
n'ensevelir à Sans-Souci.
En attendant y jouissez en paix de vqtre solitude. Ne troublez plus les cendres des grands hommes. Que la
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mort mette fin à votre- injuste haine, et que Maupertuis trouve au moins un asile dans le tombeau. Songez que les rois, après s'être long-temps battus, font la paix. Je crois que vous descendriez aux enfers comme Orphée, non pas pour en ramener l'immortelle Emilie, mais pour persécuter dans ce séjour ( supposé qu'il existe ) un homme que votre rancune a poursuivi violemment dans ce monde-ci. Immolez cette haine qui vous flétrit , et fait tort à votre réputation. Que le plus beau génie de la Fraruce soit le plus généreux des hommes : c est la vertu, c est le devoir, qui vous parlent par ma bouche ; ne soyez pas insensible à cette voix; pratiquez les beaux sentimens que vous exprimez en vers avec tant d'élégance et de force. Croyez-moi, un exemple de magnanimité persuade pljis que tous les beaux préceptes qu'étale la tragédie. Que le dieu des philosophes vous inspire des sentimens plus doux et plus modérés , et que le dieu de la santé vous conserve pour l'ornement des belles lettres et du Parnasse !