‹ ŒuvresChapitre 33 sur 66 · CCCXXXIX · texte numérisé non relu

CCCXXXIX

A Badeberg, le ai joiii.

Je reçois deux de vos lettres à la fois , Y}ïne du io de mai, l'autre du 3 de juin. Vous me remerdez de ce que je vous rajeunis : j'ai donc été dans l'erreur de bonne foi. L'année 1718 a paru votre Œdipe : vous aviez alors dix-neuf ans , donc...

Nous allions livrer bataille hier; l'ennemi, qui était ici, s'est retiré sur Radeberg, et mon coup se trouve manqué. Voilà des nouvelles que vous pouvez débiter par toute la Suitserie, si vous le voulez.

Yous me parlez toujours de la paix : j'ai fait tout ce que j'ai pu pour la ménager entre la France et l'Angleterre, à mon inclusion. Les Français ont voulu me jouer, et je les plante là : cela est tout simple. Je ne ferai point de paix sans les Anglais , et ceux-là n'en feront point sans moi. Je me ferais plutôt châtrer que de prononcer encore la syllabe de paix à vos Français.

Qu'est-ce que signifie cet air pacifique que votre duc affecte vis-à-vis de moi? Vous ajoutez qu'il ne peut pas agir selon sa façon de penser. Que m'importe cette façon de penser, s'il n'a point le libre arbitre de se conduire en conséquence .'^ J'abandonne le tripot de Versailles au patelinage de ceux qui s'amusent aux intrigues. Je n'ai pointde temps à perdre à ces futilités; et, dussé-je périr, je m'adi-esserais plutôt au grand-mogol qu'à Louis-le- Bien-Âinjé , pour sortir du labyrinthe où je me trouve.

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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1760. t a 53

Je n*ai rien dit contre lui. Je me repens amèrement d'en avoir écrit en vers plus de bien qu*il n*en mérite. Et si pendant la présente guerre, dont je le regarde comme le promoteur, je ne Fai pas épargné dans quelques pièces c'est qu'il m'a outré ^ et que je me défends de toutes mes armes , quelque mal affilées qu'elles soient. Ces rogatons ne sont d'ailleurs connus de personne. Je ne comprends donc rien à ces personnalités, à moins que par là vous ne désigniez la Pompadour.

Je ne crois cependant pas quun roi de Prusse ait des ménagemens à garder avec une demoiselle Poisson, surtout si elle est arrogante , et qu'elle manque à ce qu'elle doit de respect à des têtes couronnées.

Voilà ma confession, voilà tout ce que je pourrais dire à Minos , à Rhadamante , si j'étais obligé de comparaître à leur tribunal. Mais on me fait parler souvent sans que j'aie ouvert la bouche. On peut avoir mis sur mon compte des choses auxquelles je n'ai pas pensé. Ce sont des tours dont la cour de Vienne s'est souvent servie , et qui dans plus d'une occasion lui ont réussi.

Cette tracasserie, dans le fond, ne vaut pas la peine que j'en parle davantage. Vous faut- il des douceurs? à la bonne heure. Je vous dirai des vérités. J'estime en vous le plus beau génie que les siècles aient porté ; j'admire vos vers, j'aime votre prose, surtout ces petites pièces détachées de vos Mélanges de littérature. Jamais aucun auteur avant vous n'a eu le tact aussi fin, ni le goût aussi sûr, aussi déUcat que vous l'avez. Vous êtes charmant dans la conversation ; vous savez instruire et amuser en même temps. Vous êtes la créature la plus séduisante que je connaisse , capable de vous faire aimer de tout le monde quand vous le voulez. Vous avez tant de grâces dans l'esprit, que vous pouvez offenser et

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a 54 CORRESPOITDANCE

mériter en même temps Findulgence de ceux qui vous connaissent. Enfin vous seriez parfait si vons n'étiez pas homme.

Contentez-vous de ce panégyrique abrégé. Voilà toutes les louanges que vous aurez de moi aujourd'hui. J'ai des ordres adonner, des lieux à reconnaître, des dispositions à faire et des dépêches à dicter.

Je recommande M. le comte de Toumey à la protection de son ange gardien , de la très sainte et immaculée vierge, et du chevalier puîné du p.... P^ale. Fj^deric.

Le 3i octobre.

Je vous suis obligé de la part que vous prenez à quelques bonnes fortunes passagères que j'ai escroquées au hasard. Depuis ce temps, les Russes ont fait une furation dans le Brandebourg : j'y suis accouru , ils se sont sauvés tout de suite, et je me suis tourné vers la Saxe, où les affaires demandaient ma présence. Nous ^vons encore deux grands mois de campagne par devers nous; celle-ci a été la plus dure et la plus fatigante de toutes: mon tempérament s'en ressent, ma santé s'affaiblit, et mon esprit baisse à proportion que son étui menace ruine.

Je ne sais quelle lettre on a pu intercepter, que j'écrivis au marquis d'Argens : il se peut qu'elle soit de moi; peut-être a-t-elle été fabriquée à Vienne.

Je ne connais le duc de Choiseul ni d'Èvc ni d'Adam. Peu m'importe qu'il ait des sentimens pacifiques ou guerriers. S'il aime la paix , pourquoi ne la fait-il pas ? Je suis si occupé de mes affaires que je n'ai pas le temps de

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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 17^0. a 55

penser à celles des autres. Mais laissons là tous ces illustres scélérats , ces fléaux de la terre et de Thumanité.

Dites-moi, je vous prie, de quoi vous avisez-vous d écrire l'histoire des loups et des ours de la Sibérie ? et que pourrez -vous rapporter du czar,^ qui ne se trouve dans la vie de Charles XII? Je ne lirai point l'histoire de ces barbares , je voudrais même pouvoir ignorer qu'ils habitent notre hémisphère.

Votre zèle s'enflamme contre les jésuites et contre les superstitions; vous faites bien de combattre coptre l'erreur; mais croyez-vous que le monde changera? L'esprit humain est faible ; plus des trois quarts des hommes sont faits pour l'esclavage du plus absurde fanatisme. La crainte du diable et de l'enfer leur fascine les yeux, et ils détestent le sage qui veut les éclairer. I^e gros de notre espèce est sot et méchant ; j'y recherche en vain cette image de Dieu dont les théologiens assurent qu'elle porte l'empreinte. Tout homme a une bête féroce en soi; peu savent l'enchaîner; la plupart lui lâchent le frein lorsque la terreur des lois ne les retient pas.

Vous me trouverez peut-être trop misanthrope. Je suis malade, je souffre, et j'ai affaire à une demi-douzaine de coquins et de coquines qui démonteraient un Socrate, un Antonin même. Vous êtes heureux de suivre le conseil de Candide , et de vous borner à cultiver votre jardin. Il n'est pas donné à tout le monde d'en faire autant : il faut que le bœuf trace un sillon , que le rossignol chante, que le dauphin nage, et que je fasse la guerre.

Plus je fais ce métier et plus je me persuade que la fortune y a la plus grande part. Je ne crois pas que je le ferai long-temps : ma santé baisse à vue d'œil, et je pourrais bien aller bientôt entretenir Virgile de la Henriade, et descendre dans ce pays où nos chagrins, nos plaisirs

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a 56 CORRESPONDANCE

et nos espérances ne nous suivent plus , où votre beaiu génie et celui d'un goujat sont réduits à la même valeur, où enfin on se retrouve dans 1 état qui précéda la naissance.

Peut-être dans peu voiis pourrez vous amuser à faire mon épitaphe. Vous direz que j*aimai les bons vers et que j en fis de mauvais; que je ne fus pas assez stupide pour ne pas estimer vos talens ; enfin , vous rendrez de moi le compte que Babouc rendit de Paris au génie Ituriel.

Voici une grande lettre pour la position où je me trouve. Je la trouve un peu trop noire , cependant elle partira telle qu'elle est ; elle ne sera point interceptée en chemin , et demeurera dans le profond oubli où je la condamne.

Adieu ; vivez heureux , et dites un petit henedicite en faveur des pauvres philosophes qui sont en purgatoûrc.

FÉDéRIC.

A Berlin , le i*' janyier 1765^.

Je vous ai cru si occupé à écraser Yinf,..^ que je n'ai pu présumer que vous pensiez à autre chose. Les coups que vous lui avez^ portés l'auraient terrassée il y a longtemps, si cette hydre ne renaissait sans cesse du fond de la superstition répandue sur toute la face de la terre. Pour moi , détrompé dès long -temps des charlataneries qui séduisent les hommes , je range le théologien , l'astrologue, l'adepte et le médecin dans la même catégorie.

J'ai des infirmités et des maladies : je me guéris moimême par le régime et par la patience. La nature a voulu que notre espèce payât à la mort un tribut de deux et

' On n'a rien trouvé de 1761 à 1765.

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AVEC LE ROI DE PllUSSE. — fjSS. IkS*]

demi pour cent. G*e8t une loi immuable contre laquelle la faculté s'opposera vainement; et quoique j'aie très grande opinion de Thabileté du sieur Tronchin , il ne pourra cependant pas disconvenir qu'il y a peu de remèdes spécifiques, et qu'après tout des herbes et des minéraux piles ne peuvent ni refaire ni redresser des ressorts usés et à demi détruits par le temps.

Les plus habiles médecins droguent le malade pour tranquilliser son imagination , et le guérissent par le régime; et comme je ne trouve pas que des élixirs et des potions puissent me donner la moindre consolation , dès que je suis malade, je me mets à un régime rigoureux, et jusqu'ici je m'en suis bien trouvé.

Vous pouvez donc consoler l'Europe, de la perte importante qu'elle croyait faire de mon individu (quoique Je la trouve des plus minces ) ; car, quoique je ne jouisse pas d'une santé bien ferme ni bien brillante , cependant je vis, et je ne suis pas du sentiment que notre existence vaille qu'on se donne la peine de la prolonger, quand même on le pourrait.

D'ailleurs, je vous suis fort obligé de la part que vous prenez à ma santé, et des choses obligeantes que vous me dites. Je regrette que votre âge donne de justes appréhensions de voir finir avec vous cette pépinière de grands hommes et de beaux génies qui ont signalé le siècle de Louis XIV. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Fbdbric.

JL Sans-Soaci , le a4 octobre.

Si je n'ai pas l'art de vous rajeunir, j'ai toutefois le désir de vous voir vivre long-temps pour l'ornement et

CORHBSP. AVBO I.B8 SOVVBRAlirS. T. II. IJ

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a58 CORRESPONDANCE

rinstructîon de notre siècle. Que serait-ce des belléé letts-es si elles tous perdaient ? Vous n'avez point de successeur. Virez donc le phis long-temps que cela sera possible.

Je vois que vous avez à coeur rétablissement de la petite colonie dont vous m'avez parlé '. Je suis embarrassé comment vous répondre sur bien des articles. Cette maison de Mailan dont v-ous me parfez, proche de Clèves^ a été ruinée par les Français ; et , autant que je me le rappelle, elle a été donnée en propriété à quelqu'un qui s'est engagé de la rétablir pour son usage. Les fermes que j'ai eh ce pays -là s'amodient, et je ne saurais passer un contrat avec un autre fermier qu'après que l'échéance du bail sera terminée.

Cela n'empêchera pas que votre colonie fie s'établisse ; et je crois que le moyen le plus simple serait que ces gens envoyassent quelqu'un à Clèves pour voir ce qui serait à leur convenance, et de quoi je puis disposer en leur faveur. Ce sera le moyen le plus court, et qui abrégera tous les malentendus auxquels râoigpement des lieux et llgnorance du local pourraient donner lieu.

Je vous félicite de la bonne opinion que vous avez de Fhumanité. Pour moi, qui par les devoirs de mon état connais beaucoup cette espèce à deiix pieds sans plumes, je vous prédis que ni vous ni tous les philosc^hes du monde ne corrigeront le genre humain de la siq>erstition à laquelle il tient. La nature a mis cet ingrédient dans la composition de l'espèce : c'est une crainte , c'est une faiblesse , c'est iine crédulité , une précipitation de ju-

* tt i*kgitsait d'établir à. dèves nne petiM colonie de pfailoiopfaet fi-ançois qui y poarraient dire librement la véi^ ^ sans craindre ni ministres, nf prestes , ni parlomensi (Éd. de Xeht.)

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AVEC LE ROI DE PBUSSB. — 1765. %Sg

gemenl; , qui par un penchant ordinaire entraîne les hommes dans le système du menreiUeux.

Il est peu d'ames philosophiques et d une trempe assez forte pour détruire en elles les profondes racines que les préjugés de l'éducation y ont jeté^. Vous en voyez dont le bon sens est détrompé des erreurs popu** laires, qui se révoltent contre les absurdités, et qui^ à l'approche de la mort^ redeviennent superstitieux par crainte, et meurent en capucins : vous ea voyez d'autres dont la façon de penier dépend de leur digestion bonne ou mauvaise.

Il ne suffit pas , à mon sens , de détromper les hommes; il faudrait pouvoir leur inspirer le courage d'esprit, ou la sensibilité et la terreur de la mort triompheront des raisonnemens les plus forts et les plus méthodiques.

Vous pensez, parce que les quakers et les sociniens ont établi une religion simple, qu'en là simpUfiant encore davantage on pourrait sur ce plan fonder une nouvelle croyance. Mais j'en reviens à ce que j'ai déjà dit, et suis presque convaincu que si ce troupeau se trouvait considérable , il enfanterait en peu de temps quelque superstition nouvelle, à moins qu'on ne choisît, pour le composer, que des âmes exemptes de crainte et de faiblesse. Gela ne se trouve pas communément.

Cependant je crois que la voix de \a. raison , à force de s'élever contre le fanatisme , pourra rendre la race future plus tolérante que celle de notre temps; et c'est beaucoup gagner.

On vous aura l'obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus cruelle, de la plus barbare folie qui les ait possédés, et dont les suites font horreur.

Le £an;»tisme et la rage de l'ambition ont ruiné des

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260 CORaESPONDANCK

contrées florissisnteft dans mon pays. Si vous êtes curieux du total des dévastations qui se sont faites , tous saurez qu'en tout j'ai fait rebâtir huit mille maisons en Silésie; en Poméranie et dans la nouvelle Marche, six mille cinq<;ents : ce qui fait, selon Neveton et d*Alembart, quatorze mille cinq cents habitations.

La plus grande partie a été brûlée par les Russes. Nous n'avons pas fait une guei^e aussi abominable; et ' il n'y a de détruit de notre part que quelques maisons dans les. villes que nous avons asftégées, dont le nombre certainement n'approche pas de mille. Le mauvais exemple ne nous a pas séduits; et j'ai deoe coté -là ma conscience exempte de tout reproche.

A présent que tout est tranquille et rétabU , les philosophes, par préférence, trouveront des asiles chez moi, partout où ils voudront, à plus forte raison l'ennemi de Baal, ou de ce culte que dans le pays où vous êtes on appelle la prostituée de Babylone.

Je vous recommande à la sainte garde d'Epicure, d'Aristippe, de Locke , de Gassendi, de Bayle et de toutes ces âmes épurées de piéjugés , que leur génie inunortel a rendues des chérubins attachés à l'arche de la vérité.

Fbdérig.

Si vous voulez nous faire passer quelques livres dont vous parlez, vous ferez plaisir à ceux qui espèrent en celui qui délivrera son peuple du joug des imposteurs.

CCCXLin.

A Berlin , \t 8 janvier 17661.

Non, il n est point de plus plaisant vieillard que vous. Vous avez conservé toute la gaieté et l'aménité de votre

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AVEC LB ROI DE PEUSSE. — X76Ô. a6l

jeuneaêe. Votre lettre sur les miracles ma fait pouffer de rire. Je ne m'attendais pas à m y trouver, et je fus surpris de m*y voir placé entre les Autrichiens et les cochons. Votre esprit est encore jeune, et tant qu'il restera tel y il n'y a rien à craindre pour le corps. L'abondance de cette liqueiur qui circule dans les nerfs et qui anime .le cerveau. pcouye que vous avez encore des ressources pour vivre*,

Si vous m'aviez dit, il y a dix ans , ce que vous dites en finissant votre lettre, vous seriez encore ici. Sans doute que les hommes ont leurs faiblesses, sans doute que la. perfection n est point leur partage, je le ressens moi^nême, et je suis convaincu de l'injustice qu'il y a d'exiger des autres ce qu'on ne saurait accomplir et à quoi soi-même on ne saurait atteindre. Vous deviez commencer par là , tout était dit , et je vous aurais aimé avec vo^ défauts, parce que vous avez assez de grands talens pour couvrir quelques faiblesses..

Il n'y a que les talens. qui distinguent les^^ grands hommes, du vulgaire. On peutsemploherde commettre des crimes; mais on ne peut corriger un tempérament qui produit dç certains. défauts, conune la terre la plus fiertile, en même temps fuselle porte le froment, fait éclore l'ivraie. L'infi . . ne donne que des herbes venimeuses; il vous est réservé de l'écraser avec votre redoutable massue, avec le ridicule que vous répandez sur. elle y et qui porte plus de coups que tous les argument. Peu. d'hommes savent raisonner, tous craignent le ridicule.

Il est certain que ce qu'on appelle honnêtes gens en tout pays conunence à penser. Dans la superstitieuse Bohème, en Autriche, ancien siège du fanatisme, les personnes, de mise commencent à ouvrir les yeux. Lef

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a6a CORRESPONDANCE

hnages de» saints n'ont plu» ce culte dont elle» avaient joui autrefoi». Quelque» barrière» que la cour oppose à rentrée de» bons ouvrage», la vëritë perce nonobstant toute» ce» sévérités. Quoique le» progrès ne soient pas rapides , c'e»t toutcfoi» un grand point que de voir un certain inonde qui déchire le bandeau delà »uper»tition.

Dan» no» pay» prote»tan» on va phi» vite ; et peutêtre ne faudra-t-il plus qu'un siècle pour que les animosités qui naquirent de» parties suh uùxzque et sub una , et la Sorbonne, soient entièrement éteintes. De ce vaste domaine du fanatisme , il ne reste guère que la Pologne, le Portugal, r£q)agne et la Bavière, où la crasse ignorance et l'engourdissement des esprit» maintiatiûait encore la superstition.

Pour vos Genevois, depuis que vous y êtes , ils sont non seulement mécroyans, ils sont encore devenus tous de beaux esprits ; ils font de» conversations entières en antithèses et en épigrammes. C'est un miracle par vous opéré. Qu'est-ce que ressusciter un mort en comparaison de donner .de l'imagination à qui la nature en a refusé ? En France , aucun conte de balourdise qui ne roule sur un Suisse; en Allemagne, quoique nous ne passions pas pour les plus dâcouplés , nous plaisantons cependant la nation helvétique. Vous avez tout changé. Vous créez des êtres où vous résidez : vous ête» le Prométhée de Genève. Si vou» étiez demeuré ici , nous seriens à présent quelque chose. Une fatalitéjqui préside aux choses de la vie n'a pas voulu que nous jouissions de tant d'avantages.

A rpeine eùtes^vous quitté votre patrie que la belle littérature y tomba en langueur ; et je crains que la géométrie n'étouffe en ce pays le peu de germe qui pouvait reproduire les beaux arts. Ile bon goût fut

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AVEC LE ROI DE FAUSSE. — I766. a63

enterré à Rome dans les tombeaux de Virgile, d'Ovide et d'Horace : je crains que la France, ea vous perdant, n éprouve le sort des Romains.

Quoi qu'il arrive , j'ai été votre contensporain. Vous durerez autant que j'ai à vivre, et je m'embarrasse peu du goût , de la stérilité ou de l'abondance de la postérité.

Adieu ; cultivez votre jardin , car voill ce qu'il y a de plus èage. Fédbric.

DE M. DE VOLTAIRE

1" février.

Sire, je vous fais très tard mes remerciemens , mais p'est que j'ai été sur le point de ne vous en faire jamais aucun. Ce rude hiver ra'a presque tué ; j'étais tout près d'aller trouver Bayle, et de le félicita d'avoir eu un éditeur qui a encore plus de réputaticHi que lui dans plus d'un genre ; il aurait sûrenieat plaisanté avec moi de ce que votre majesté en a usé avec lui comme Jurieu; elle a tronqué l'artide Dcwid. Je vois bia^i qu'on a iioprimé l'ouvrage sur la seconde édition de Bayle. C'est bien dommage de ne pas rendre à ce David toute la justice qui lui est due ; c était un abominable Juif , lui et ses psaumes. Je connais un roi plus puissant que lui et plus généreux, qui , à mon gré, fait de meilleurs vers. Celui-là ne fait point danser les collines comme des béliers . et les béliers comme des collines. Il ne dit point qu'il faut écraser les petits ^ifans contre la muraille, au nom du Seigneur ; il ne parle point éternellement d'aspics et de basilics. Ce qui me plaît surtout de lui , c*est ^e dans toutes ses épitres il n'y a pas une seule peiBsée qui ne soit vraie; son imagination ne s'égarç

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a64 CORRESPONDA.NCE

point. La justesse est le fonds de son esprit; et en effet, sans justesse il n'y a ni esprit ni talent.

Je prends la liberté de lui envoyer un caillou du Rhin pour un boisseau de diamans. Voilà les seuls marchés que je puisse faire avec lui.

Les dévotes de Versailles n'ont pas été trop contentes du peu de confiance que j'ai en sainte Geneviève ; mais le monarque philosophe prendra mon parti.

Puisque les aventures deNeuchâtel l'ont fait rire, en voici d'autres que je souhaite qui l'amusent. Gomme ce sont des affaires graves qui se passent dans ses états , il est juste qu'elles soient portées au tribunal de sa raison.

Il y a en France un nouveau procès tout semblable à celui des Galas ; et il paraîtra dans quelque temps un mémoire signé de plusieurs avocats , qui pourra exciter la curiosité et la sensibilité. On verra que nos papistes sont toujours persuadés que lesprotestans égorgent leurs enfans pour plaire à Dieu. Si sa majesté veut avoir ce mémoire, je la supplie de me faire dire par quelle voie je dois l'adresser. J'ignore s'il le faut mettre à la poste , ou le faire partir par les chariots d'Allemagne.

GCGXLV.

A Potsdam , le a5 février.

J'aurais été fâché de vous savoir sitôt en la compagnie de Bayle. Hâtez-vous lentement à faire ce voyage , et souvenez-vous que vous faites l'ornement de la littérature française dans ce siècle où les lettres humsûnes commencent à dépérir. Mais vous vivrez long-temps : votre vieillesse est comme l'enfance d'Hercule. Ge dieu

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AVEC LE EOI DE PRUSSE. — 1766. a65

écrasait des serpens dans son berceau; et vous, chai|[é d'années, vous écrasez Yinf...

Vos vers sur la mort du dauphin sont beaux. Je crois qu'ils ont attaqué sainte Geneviève mal à propos, parce que la reine et la moitié de la cour ont fait des vœux ridicules au cas que le dauphin en réchappât. Vous n'ignorez pas sans doute la sainte conversation de l'évêque de Beauvais avec Dieu , qui lui répondit : Nous verrons ce que nous auons à faire.

Dans un temps où les évéques parlent à Dieu , et où les reines font des pèlerinages, les ossemens des bergères l'emportent sur les statues des héros, et on plante là les philosophes et les poètes. Les progrès de la raison humaine sont plus lents qu'on ne le croit. En voici la véritable cause : presque tout le monde se con* tente d'idées vagues des, choses ; peu ont le temps de les examiner et de les approfondir. Les uns , garrcAtés par les chaînes de la superstition dès leur enfance, ne veulent ou né peuvent les briser ; d'autres, livrés aux frivolités, n*ont pas un mot de géométrie dans leur tête, etjouissentdela vie, sans qu'un moment de réflexion interrompe leurs plaisirs. Ajoutez à cela des âmes timides, des fenunes peureuses ; et ce total compose la société. S'il se trouve donc un homme sur mille qui pense, c'est beaucoup. Vous et vos semblables écrivez pour lui ; le reste se scandaUse, et vous damne charitablement. Pour moi gui ne vous scandalise point , je ferai mon profit honnête du mémoire des avocats et de toutes les bonnes pièces que vous voudrez m'envoye/.

Je crois qu'il faut que toute la correspondance de la Suisse passe par Francfort-sur-le-Mein pour nous par- T^ur. Je n'en suis cependant pas informé au juste. Ah ! si du moins vous aviez fait quelque séjour à Neuchâtel,

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206 GORRESPONDJUTCE

Tcnis aumz donné <le reqH:it au modérateur et à sa sainte séquelle. A présent ce canton est comme la Béotie en comparaison de Fa:iiey et des lieux où vous habitez, et nous comme les Lapons. N'ouUîez pas ces Lapons ; ils aimait vos ouvrages , et s^intéressent à votre conservation,. Fbdéeic.

CCCXLVI,

A Potsdam , le 7 auguste.

Mon neveu ma écrit qu'il se proposait de visiter en passant le philosophe de Ferney. Je lui envie le plaisir qu il a eu de vous enteiidre. Mon nom étsût de trop dans vos convenaftions ; et vous aviez tant de matières à traiter, que leur d)ondance ne vous imposait pas la nécessité d*avoir recours au philosophe de Sans-Souà pour fournir à vos entretiens.

Vous me parlez d*une colonie de philosophes qui se proposent de s'établir à Glèves : je ne m'y oppose poiat; je puis leur accorda tout ce qu'ils demandent, au bois près que le séjour de leurs compaEtrïotes a presque entièrement détruit dans ces forêts , toutefois à condition qu'ils ménagent ceux qui doivent être ménagés^ et qu'en imprimant ils observent de la déc^ioe dans leurs écrits.

La scène qui s'^st passée à Alid:>eville est tragique : mais n'y a-t-îl pas de la faute de ceux qui ont été punis ? faut-il heurter de front des préjugés que le temps a consacrés dans l'esprit des peuples ? Et «i l'on veut jouir de la liberté ^ penser, faut -il insulter à la croyance établie? Quiconque ne veut point remuer, est rarement pelvécHité. Souvenez-vous de ce mot de Fontenelle ; « Si

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« j'avais la main pleine de vérités , je pmserab plus « cTune fois avant de Touvrir. »

Le vulgaire ne mérite pas d'être éclairé ; et si votre parlemcait a sévi contre ce malheureux jeune homme qui a frappé le signe que les chrétiens révèrent comme le symbole de leur salut, accusez-en les lois du royaume '. C'est selon ces lois que tout magistrat fait serment de juger ; il ne peut prononcer la sentence que selon ce qu'elles contiennent ; et il n'y a de ressource pour l'accusé qu'en prouvant qu'il n'est pas dans le cas de la loi.

1^ vous me demandiez si j'aorab prononcé un arrêt au^ dur, je vous dirais que non, et que, selon mes lumières naturelles , j'aurais proportionné la punition au délk. Tous avez brisé une statue, je vous condamne à la rétablk : vous n'avez pas ôté le chapeau (devant le curé de la paroisse 'qui portait ce que vous savex, «ài bien î je vous condamne à vous présenter quinse jours consécutif ^ans chapeau à r'église : vous avez lu les ouvrages de Voltaire ; oh çà , monsieur le jeune bemne , il est bon de vous former le jugement^ pour cet effet, on vous enjoint, d'étudier la Somme At saint Thomas et le ^guide-âne de monsieur le curé. L'étourdi aurait peutêtre été puni plus sévèrement de cette manière qu3 ne l'a élé par les juges; x^ar l'ennui est un Mède, et la mort itai moment.

<^e k ciel ou la destinée écaite cette mort de veine -êdie , et «que vous édadriez 'doucement et paisiblemeat ce sîèoie qijtô vous illustrez ! Si vous venez à Glèves , j'aurai

^ I n*existait aacune loi en France d'après laquelle on pût condamner Je cbevalîer de La Barre; et ce qoi le prouve , c'est que depuis vingt ans aocon des mettibres du tribunal que cet arrêt a «ouven d^opprobre , n'a osé la citer ; mais il est vrai qu'ils en ont supposé l'existence ; ce qui pronve on une ignorance honteuse de la législation , on un fenalisme porté jtsqa'i lu démcnca. ÇSd, de K.)

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encore le plaisir de vous revoir et de vous assurer de Fadmiration que votre génie m'a toujours inspirée. Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

FsDsaiG.

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