CCCXLVII
▲ Potidam , le z3 auguste.
Je compte que vous aurez déjà reçu ma réponse* à votre avant-dernière lettre. Je ne puis trouver l'exécu* tion d'Abbeville aussi affreuse que l'injuste supplice de Galas. Ce Galas était innocent; le fanatisme se sacrifie cette victime, et rien dans cette action atroce ne peut servir d'excuse aux juges. Bien loin de là, ils se soustraient aux formalités des procédures, et ils condamnent au supplice sans avoir des preuves , des convictions, des témoins.
Ge qui vient d'arriver à Abbeville est d une nature bien différente. Vous ne contesterez pas que tout citoyen doit se conformer aux lo^s de son pays : or il y a des punitions établies par les législateurs pour ceux qui troublent le culte adopté par la nation. La discrédon , la décence, surtout le respect que tout citoyen doit aux lois, obligent donc de ne point msulter au culte reçu, et d'éviter le scandale et l'insolence. Ge sont ces lois de sang qu'on devrait réformer , en proportionnant la punition à la faute; mais tant que ces lois rigoureuses demeureront établies , les magistrats ne pourront pas se dispenser d'y conformer leur jugement.
Les dévots en France crient contre les philosophes, et les accusent d être la cause de tout le mal qui arrive. Dans la dernière guerre, il y eut des insensés qui prétendirent que V Encyclopédie était cause des infortunes
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qu*e88uyaient les armées françaises. II amye pendant cette effervescence que le ministère de Versailles a besoin d'argent, et il sacrifie au clergé qui en promet, des philosophes qui n'en ont point et qui n'en peuvent donner. Pour moi, qui ne demande ni argent ni bénédictions, j'offre des asiles aux philosophes, pourvu qu'ils soient sages et qu'ils soient aussi pacifiques que le beau titre dont ils se parent le sous-entend; car toutes les vérités ensemble qu'ils annoncent ne valent pas le repos de Famé , seul bien dont les hommes puissent jouir sur l'atome qu'ils habitent. Pour moi, qui suis un raisonneur sans enthousiasme , je désirerais que les hommes fussent raisonnables, et surtout qu'ils fussent tranquilles.
Nous connaissons les crimes que le fanatisme de religion a feît commettre. Gardons -nous d'introduire le fanatisme dans la philosophie ; son caractère doit être la douceur et la modération. Elle doit plaindre la fin tragique d'un jeune homme qui a commis une extravagance ; elle doit démontrer la rigueur excessive d une loi faite dans un temps grossier et ignorant ; mais il ne faut pas que la philosophie encourage à de pareilles actions , ni qu'elle fronde des juges qui n'ont pu prononcer autrement qu'ils l'ont fait.
Socrate n'adorait pas les Deos majores et minores gentium; toutefois il assistait aux sacrifices publics. Gassendi allait à la messe, et Newton au prône.
La tolérance, dans une société, doit assurer à chacun la liberté de croire ce qu'il veut ; mais cette tolérance ne doit pas s'étendre à autoriser leffronterie et la licence de jeunes étourdis qui insultent audaciensement à ce que le peuple révère. Voilà mes sentimens, qui sont conformes à ce qu'assurent la Uberté et la sûreté publique, premier objet de toute législation.
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a'JO CORRESPONDANCE
Je parie que vous pensez en lisant ceci : Cela est bien allemand y cela se ressent bien du flegme d'une nation qui n a que des passions ébauchées.
Nous scMumes, il est vrai, une espèce de végétaux en comparaison des Français : aussi n avons-nous produit ni léntsalem déUi^réey ni Henrlade. Depuis que lempereur Cbarkmagne s'avisa de nous faire chrétiens, en nous égorgeajst, nous le sommes restés; à quoi peut -être a contrUsué notre ciel toujours chargé de nuages, et les fiimas de nos longs hivers.
Enfin prenez -nous tels que nous sommes : Ovide s accoutuma bien aux mœurs des peuples de Tomes; et j ai assez de vaine gloire pour me persuader que la province de Clèves vaut mieux que le lieu où le Danube se jette par sept bouches dans la mer Noircv Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne g^de.
CCCXLVIIL
Je crois que vous avez déjà reçu les letti^e» que je vous ai écrites sur le sujet des émigrans. II ne dépend que des philosophes de partir et d établir leur séjour dans le lieu de mes états qui leur conviendra le mieux. Je n'entends plus parler de Tronchin; je le crois parti, et supposé qu'il soit encore ici^ cela ne le rendra pas plus instruit de ce qui se passe chez moi et de ce que je vous écris. Quant à ceux de Berne, je suis trèsresohi à les laisser brûler des livres, s'ils y trouvent du plaisir, parce que tout le monde est maître chez soi ; et qu'im* porte à nous autres qu'ils brûlent M. de Fleury ? N*avezvous pas fait passer par les flammes les cantiques de Salomon pour les avoir mis en b^ux vers français?
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AVHC LB ROI Dfi PRUSSE. — 1766. H'JÏ
Lonque les magistrats et les théologiens se mettent en train de brûler, ils jetteraient la BAle au feu, s'ils la rencontraient sous leurs mains. Toutes ces choses qui Tiennent d arriver aux Galas, aux Sirven, et en dernier liea à Abbeville, me font soupçonner que la justice est mal administrée en France, qu'on se précipite souvent dans les procédures , et qu'oh s'y joue de la vie des hommes. Le président Montesquieu était prévenu pour cette jurisprudence qu'il avait sucée avec le lait ; cela ne m'empêche pas d'être persuadé qu'elle a grand besoin d'être réformée, et qu'il ne faut jamais laisser aux tribunaux le pouvoir d'exécuter des sentences de mort, avant qu'elles n'aient été revues par des tribunaux suprêmes et signées par le souverain. Cest une chose pitoyable que de casser des arrêts et des sentences quand les victimes ont péri ; il faudrait punir les juges et les restreindre avec tant d'exactitude, qu'on n'eût pas désormais de pareilles rechutes à craindre. Sancho Pança ëtak un grand jurisconsulte ; il gouvernait sagement son île de Bsrataria ; il serait à souhaiter que les présicBavx eussent toujours sa belle sentence sous les yeux; ils respecteraient au mc»ns davantage la vie des malheureux, s'ils se rappelaient qu'il vaut mieux sauver un coupable que de perdre un innocent. Si je me le rappelle bien, c'est à Toulouse où il y a une messe fondée pour la pie qui couvre encore de honte la mémoire des magfîstrats iHCOnsîdéf es qui firent exécuter une fille innocente, accusée tfun vol qu'une pie apprivoisée avait tm ; mais ce qui me révolte le plus est cet. usage barbare de «lonner la question aux gens coupdamnés, avan* de les mener au supplice : c'est une cruauté en puref perte et qui fait horreur aux âmes compatissantes qui ont encore conservé quelque sentiment d'hwmaniié.
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a7a CORRESPONDANCE
Nous voyons encore chez les nations que les lettres ont le plus polies, des restes de l'ancienne férocité de leurs mœurs. H est bien difficile de rendre le genre humain •bon, et d'achever d'apprivoiser cet animal le plus sauvage de tous. Gela me confirme dans mon sentiment, que les opinions n'influent que faiblement sur les actions des hommes; car je vois partout que leurs passions l'emportent sur le raisonnement. Supposons donc que vous parvinssiez à faire une révolution dans la façon de penser, la secte que vous formeriez serait peu nombreuse, parce qu'il faut penser pour en être, et que peu de personnes sont capables de suivre un raisonnement géométrique et rigoureux. Et ne comptez -vous pour rien ceux qui par état sont opposés aux rayons de lumière qui découvrent leur turpitude? Ne comptezvous pour rien les princes auxquels on a inculqué qu'ils ne régnent qu'autant que le peuple est attaché à la religion ? Ne comptez-vous pour rien ce peuple qui n'a de raison que les préjugés , qui hait les nouveautés en général et qui est incapable d'embrasser celles dont il est question , qui demandent des têtes métaphysiques et rompues dans la dialectique pour être conçues et adoptées? Voilà de grandes difficultés que je vous propose , et qui , je crois , se trouveront éternellement dans le chemin de ceux qui voudront annoncer aux nations une religion simple et raisonnable.
Si vous avez quelque nouvel ouvrage dans votre portefeuille, vous me ferez plaisir de me l'envoyer; les livres nouveaux qui paraissent à présent font regretter ceux du commenc^nent de ce siècle. L'histoire de l'abbé Velli est ce qui a paru de meilleur; car je n'appelle pas des livres tout ce tas d'ouvrages faits sur le commerce et sur l'agriculture, par des auteurs qui n'ont jamais vu ni
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AVEC IiB ROI DE PRUSSE. — X766. H'J^
vaisseaux ni charrues. Vous n'avez plus de poètes dra* matiques en France, plus de ces jolis vers de société dont on voyait tant autrefois. Je remaieque un esprit d'analyse et de géométrie dans tout ce qu'on écrit ; mais les belles lettres sont sur leur déclin ; plus d orateurs célèbres, plus de vers agréables, plus de ces ouvrages charmans qui fesaient autrefois une partie de la gloire de la nation française. Vous avez le dernier soutenu cette gloire; mais vous n'aurez point de successeurs. Vivez donc longtemps, conservez votre santé et votre belle humeur, et que le dieu du goût, les Muses et Apollon, par leur puissant secours, prolongent votre carrière et vous rajeunissent plus réellement que les filles de Pelée n'eurent intendon de rajeunir leur père! j'y prendrai plus de part que personne. Au moins ayant parlé d'Apollon , il ne m'est plus permis, sans commettre un mélange profane, de vous recommander à la sainte garde de Dieu.
DU ROI i3E PRUSSE.
A Breslaa , le i**^ septembre.
Vous aurez vu par ma lettre précédente, que des philosophes paisibles doivent s'attendre d'être bien reçus chez moi. Je n'ai point vu le fils de l'Hippocrate moderne, et ne lui ai point parlé. Je ne sais ce qui peut être transpiré du dessein de vos philosophes ; je m'en lave les mains. Je suis ici dans une province où l'on préfère la physique à la métaphysique ; on cultive les champs, on a rebâti huit mille maisons, et l'on fait des milliers d'enfans par an , pour remplacer ceux qu'une fureur politique et guerrière a fait périr.
Je ne sais si, tout l^ien considéré, il n'est pas plus
COBBB8P. ATEC LES SOUVERAIirS* T. H. l3
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avantageux de travailler à la population qu'à faire dé mauvais argumens. Les seigneurs et le peuple, occupés des soins de leur rétablissement , vivent en paix; et ils sont si pleins de leur ouvrage, que personne ne fait attention au culte de son voisin. Les étincelles de haine de religion , qui se ranimaient souvent avant la guerre , sont éteintes; et Tesprit de tolérance gagne journellement dans la façon de penser générale des habitans. Croyez que le désœuvrement donne lieu à la plupart des disputes. Pour les éteindre en France, il ne faudrait que renouveler les temps des défaites de Poitiers et d'Azincourt; vos ecclésiastiques et vos parlemens , fortement occupés de leurs propres affaires, ne penseraient qua eux, et laisseraient le public et le gouvernement tranquilles.
Vos ouvrages sont répandus ici, et entre les mains de tout le monde. Il n'y a point de peuple, point de climat où votre nom ne perce, point de société policée où votre réputation ne brille.
Jouissez de votre gloire , et jouissez-en long-temps. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Federic.
A Sans-Sonci, le i3 septembre.
Vous n'avez pas besoin de me recommander les philosophes : ils seront tous bien i*ecus, pourvu qu'ils soient modérés et paisibles. Je ne peux leur donner ce que je n'ai pas. Je n'ai point le don des miracles, et ne puis ressusciter les bois du parc de Glèves , que les Français ont coupés et brûlés; mais d'ailleurs ils y trouveront asile et sûreté.
Il me souvient d'avoir lu dans ce livre brûlé dont
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1766. a-jS
VOUS me parlez , qu'il était imprimé à Berne ; les Bernois ont donc exercé une juridiction légitime sur cet ouvrage. Os ont brûlé des conciles, des controverses, des fanatiques et des papes; à quoi j applaudis fort, en qualité d'hérétique. Ce ne sont que des niaiseries, en comparaison de ce qui vient de se passer à Abbeville. Hôtir des hommes passe la raillerie; jeter du papier au feu, c*est humeur.
Vous devriez, par représailles, faire un q^uOo-dorfek Ferney, et condanlner aux flammes tous les ouvrages de théologie et de controverse de votre voisinage, en rassemblant autour du brasier des théologiens de toute secte pour les régaler de ce doux spectacle. Pour moi, dont la foi est tiède, je tolère tout le monde, à condition qu'on me tolère, moi, sans m'emharrasser même de la foi des autres.
Vos missionnaires dessilleront les yeux à quelques jeunes gens qui les liront ou les fréquenteront. Mais que de bêtes dam le monde qui ne pensent point! que de personnes livrées au plaisir, que le raisonnement fatigue ! que d'ambitieux occupés de leurs projets ! Sur ce grand nombre, combien peu de gens aiment à s'instruire et à s'éclairer ! Le brouillard épais qui aveuglait l'humanité aux dixième et treizième siècles est dissipé ; cependant la plupart des yeux sont myopes; quelques uns ont les paupières collées.
Vous avez en France les convulsionnaires ; en Hollande on comiait \e%finsj ici \e$plétîstes. Il y aura de ces espèces-là tant que le monde durera, comme il se trouve des chênes stériles dans les forêts , et des frelons près des abeilles.
Croyez que si des philosophes fondaient un gouvernement, au bout d'un demi-siècle le peuple se forgerait
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a ^6 CORRESPONDANCE
des superstitions nouvelles ^ et qull attacherait son culte à un objet quelconque qui frapperait les sens ; ou il se ferait de petites idoles, ou il révérerait les tombeaux de ses fondateurs, ou il invoquerait le soleil, ou quelque absurdité pareille l'emporterait sur le culte pur et simple de l'Être suprême.
La superstition est une faiblesse de l'esprit humain; elle est inhérente à cet être : elle a toujours été , elle sera toujours. Les objets d'adoration pourront changer conune vos modes de France; mais que m'importe qu'on se prosterne devant une pâte de pain azyme , devant le bœuf Apis , devant l'Arche d'alliance , ou devant ime statue ? Le choix ne vaut pas la peine ; la superstition est la même , et la raison n'y gagne rien. ' Mais de se bien porter à soixante-dix ans , d'avoir l'esprit libre , d'être encore l'ornement du Parnasse à cet âge , comme dans sa première jeunesse , cela n'est pas indifférent. C'est votre destin : je souhaite que vous en jouissiez long- temps , et que vous soyez aussi heureux que le comporte la nature humaine. Sur ce ,-je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Fbdbric
DU RÔl DE PRUSSE.
A Sans-Souci , le 3 novembre.
Je ne suis pas le seul qui remarque que le génie et les talens sont plus rares en France et en Europe dans notre siècle , qu'à la fin du siècle précédent. Il vous resfe trois poètes, mais qui sont du second ordre : La Harpe, Marmontel et Saint-Lambert. Les injustices qui se font à Abbeville n'empêchent pas qu'un Parisien de génie nV chève une bonne tragédie. v
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n est sans doute affreux d*égorger des innocens avec le glaive de la loi ; mais la nation en rougit ; mais le gouvernement pensera sans doute à prévenir de tels abus, n iaut encore considérer que plus un état est vaste , plus il est exposé à ce que des subalternes abusent de Tautorîté qui leur est confiée. Le seul moyen de Tempêcher est d'obliger tous les tribunaux du royaume de ne mettre en ei;écution les arrêts de mort qu'après qu un conseil suprême a reVu les procédures et confirmé leur sentence. Il me semble que le jeune poète auteur du Triumvirat udi pas plus que soixante-treize ai s. J'en juge ainsi , parce qu'un commençant ne connaît ni ne sent des nuances aussi fines qu'il en est dans le caractère d'Octave; que les deux actes que j'ai lus sont sans déclamation, et d'une simplicité qui ne plaît qu'après avoir épuisé toutes les fusées de la rhétorique. En supposant même qu'un jeune homme ait fait cet ouvrage, il est sûr qu'un sage l'a retouché et refondu. Vous m'en avez donné trop et trop peu pour vous arrêter en si beau chemin. Je vous compare aux rois : il en coûte à obtenir leur premier bienfait; celui-là donné , on les accoutume à donner de mène.
J'ai lu votre article /tt&/i avec plaisir. Cependant j'aurais désiré que vous eussiez plus ménagé cet abbé de La Bletterie ; tout dévot , tout janséniste qu'il est , il a le premier rendu hommage à la vérité; il a rendu justice, quoique avec des ménagemens qu'il lui convenait de garder ; il a rendu justice , dis-je , au caractère de Julien. Il ne la point appelé apostat II faut tenir compte à un janséniste de sa sincérité. Je crois qu'il aurait été plus adroit de lui donner des éloges, comme on applaudit à un enfant qui commence à balbutier, pour l'encourager à mieux faire.
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Le passage d'Ammien Marcellin est iiHerpolé sans doute : vous n'avez, pour vous en convaincre, qu'à lire ce qui précède et ce qui suit. Ces deux phrases se lient si bien , que la fraude saute aux yeux. C était le bon temps dans les premiers siècles : on accommodait les ouvrages à son gré. Josèphe s'en est ressenti également. L'Évangile de Jean de même. Tout ce qui m'étonne , c'est que messieurs les correcteurs ne se soient pas aperçus de certaines incongruités qu'ils auraient pu rectifier avec un coup de plume , comme la double généalogie , la prophétie dont vous faites mention , et nombre d'erreurs de noms de villes, de géographie, etc. etc. : les ouvrages marqués au sceau de l'humanité , c'est-àdire pleins de bévues , d'inconséquences , de contradictions , devaient ainsi se déceler eux-mêmes. L'abrutis§ement de l'espèce humaine, durant tant de siècles, a prolongé le fanatisme. Enfin vous avez été le Belféro^ phon qui a terrassé cette chimère.
Vivez donc pour achever d'en disperser les restes. Mais surtout songez que le repos et la tranquillité d'esprit sont les seuls bien dont nous puissions jouir durant notre pèlerinage , et qu'il n'est aucune gloire qui en approche. Je vous souhaite ces biens , et je jure par Epicure et par Aristide que personne de vos admirateurs ne s'intéresse plus que moi à votre félicité. Fbdéric.
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A Sanft-Soaci , le a5 novembre.
Cet extrait du Dictionnaire de Bayle dont vous me parlez est de moi. Je m'y étais occupé dans un temps où j'avais beaucoup d'affaires : l'édition s'en est ressentie.
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^ AVEC L£ ROI DE FBUSSfi. — 1766. 279
On en prépare à présent une nouvelle, ou les arti- I clés des courtisanes seront remplacés par ceux d'Ovide et de Lucrèce , et dans laquelle on restituera le boa article de David.
Je vous envoie, comme vous le souhaitez , cet extrait informe , et qui ne répond point à mon dessein. Il sera suivi de la nouvelle édition, dès qu'elle sera achevée. Mais ce ne sont que de légères chiquenaudes que j ap« pliqae sur le nez de IV/t/i.. ^ il n'est donné qu'à vous de l'écraser.
Cette //j^. . a eu le sort des catins ; die a été honorée tant qu'elle était jeune ; à présent, dans sa décrépitude, chacun l'insulte. Le marquis d'Argens l'a assez maltraitée dans son Julien. Cet ouvrage est onoins incorrect que les autres, cependant je n'ai pas été content de la sortie qull a faite à propos de rien contre Maupertuis. II ne faut point troubler la cendre des morts. Quelle gloire y a-t-il de combattre un homme que la mort a désarmé ? Maupertuis sans doute a fait un mauvais ouvrage ; c'est une plaisanterie gravement écrite. Il aurait dû l'égayer pour que personne ne pût.s'y tromper. Vous prîtes la chose au tragique; vpus attaquâtes sérieusement un badinage; et avec votre redoutable massue d'Hercule vous écrasâtes un moucheron.
Pour moi, qui voulais conserver la paix dans la inwon, je fis tout ce que je pus pour vous empêcha d'^later. Malgré tout ce que je vous disais, vous en devîntes le perturbateur; vous composâtes un libelle presque sous mes yeux, vous vous servîtes d'une permission que je vous avais donnée pour un autre ouvrage pour imprimer ce libelle. Enfin vous avez eu tous les torts du monde vis-à-vis de moi; j'ai Souffert ce qui pouvait se souffrir', et je supprime tout ce que votre
a8o CORRESPONDAirCE
conduite me Uonna d'ailleurs de juste» sujets de plainte ,
pareç que je me sens capable de pardonner.
Vous n'avez rien perdu en quittant ce pays. Vous voilà à Ferney entre votre nièce et des occupations que vous aimez , respecté comme le dieu des beaux arts , comme le patriarche des écraseurs , couvert de gloire , et jouissant , de votre vivant , de toute votre réputation ; d'autant plus qu'éloigné au delà de cent lieues de Paris, on vous considère comme mort^ et Ton vous rend justice.
Mais de quoi vous avisez-vous de me demander des vers ? Plutus a-t-il jamais requis Vulcain de lui fournir de l'or ? Téthys a-t-elle jamais sollicité le Rubicon de lui donner son filet d eau P Puisque dans un temps où les rois et les empereurs étaient acharnés à me dépouiller, un misérable s'alliant avec eux me pilla mon livre; puisqu'il a paru , je vous en envoie un exemplaire en gros caractère. Si votre nièce se coiffe à la grecque ou â l'éclipsé , elle pourra s'en servir pour des papillotes.
J'ai fait des poésies médiocres : en fait de vers, les médiocres et les mauvais sont égaux. Il faut écrire comme vous , ou se taire.
Il n'y a pas long-temps qu'un Anglais qui vous a va a passé ici ; il m'a dit que vous étiez un peu voûté, mais que ce feu que Prométhée déroba ne vous manque point C'est Thuile de la lampe : ce feu vous soutiendra. Vous irez à l'âge de Fontenelle en vous moquant de ceux qui vous payent des rentes viagères , et en fesant une épigramme quand vous aurez achevé le siècle. Enfin , comblé d'ans, rassasié de gloire et vainqueur de Yinf..., je vous vois monter FOlympe, soutenu par les génies de Lucrèce , de Sophocle , de Virgile et de Locke , placé entre Newton et Epicure, sur un nuage brillant de clarté.
Pensez à moi quand vous entrerez dans votre gloire,
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AVEC LE ROI DE FRUSSE. — 1766. a8l
et dites comme celui que vous savez : Ce srnr tu seras assis à ma table. ,
Sur ce , je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et cligne garde. FÉDiaic.
Je TOUS fais mes remerciemens pour la belle tragédie que je viens de recevoir, et pour les ouvrages intéressans que j'attends encore et qui ne tarderont pas d'arriver. Jai donné commission de chercher 1* Abrégé de Fleury, s'il s'en trouve à Berlin, pour vous l'envoyer. On prétend qu'un docteur Emesti a réfuté cet ouvrage • mais ce qu'il y a de plaisant, c'est qu étant luthérien il s est vu nécessité de plaider la cause du pape , ce qui a fort édifié la cour de Saxe.
Je vous envoie en même temps un poème singulier pour le choix du sujet, ce sont les réflexions de l'empereur Maro-Aurèle, mises en vers. J'aime encore la poésie. Je n'ai que de faibles talens, mais comme je ne barbouille du papier que pour m'amuser, aussi peu importe-t-il au public que je joue au whist ou que je lutte contre la difficulté de la versification ; ceci est plus facile et moins hasardeux que d'attaquer Vhydre de la superstition. Vous croyez que je pense que le peuple a besoin du frein de la religion pour être contenu ; je vous assure que ce n'est pas mon sentiment; au contraire, l'expérience me range entièrement de l'opinion de Bayle. Une société ne saurait subsister sans lois , mais bien sans religion , pourvu qu'il Y ait un pouvoir qui par des peines afflictives contraigne la multitude à obéir à ces lois ; cela se confirme par l'expérience des sauvages qu'on a trouvés dans les îles Marianes, qui n'avaient aucune idée métaphysique dans leur
a8a CORRESPOND AKCE
tête ; cela se prouve encore plus par le gouvernement chinois où le théisme est la religion de tous les grands de l'état. Cependant , comme vous voyez que dans cette vaste monarchie le peuple s*est abandonné à la superstition des bonzes, je soutiens qu'il en arriverait de même ailleurs , et qu* un état purgé de toute superstition ne se soutiendrait pas long-temps dans sa pureté, mais qu^ de nouvelles absurdités reprendraient la place des anciennes , et cela au bout de peu de temps. La petite dose de bon sens répandue sur la surface de ce globe est, ce me semble , suffisante pour fonder une société généralement répandue , à peu près comme celle des jésuites , mais non pas un état. J'envisage les travaux de nos philosophes d a présent comme très utiles , parce qu'il faut faire honte aux hommes du fanatisme et de l'intolérance , et que c'est servir l'humanité que «dcxcombattre ces foUes cruelles et atroces qui ont transformé nos ancêtres en bêtes carnassières : détruire le fanatisme, c'est .tarir la source la plus funeste des divisions et des haines présentes à la mémoire de l'Europe , et dont on découvre les vestiges sanglans chez tous les peuples. Voilà pourquoi vos philosophes , s'ils viennent à Clève« , seront bien re^s ; voilà pourquoi le baron de Werder , président delà chambre , a déjà été prévenu de les favoriser pour leur établissement; ils y trouveront sûreté, faveur . et protection ; ils y feront en liberté des vœux pour le patriarche de Ferney; à quoi j'ajouterai un hymne en vers au dieu de la santé et de la poésie, pour qu'il nous conserve longues années son vicaire helvétique , que j'aime cent fois mieux que celui de saint Pierre qui ré^ side à Rûcae. Atbeu.
P. «R Vous me demandez ce qu'il me semble de liousseau de Genève, le peiise qu'il ^est malheureux et à
AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1767. a83
plaindre. Je n'aime ni ses paradoxes ni son ton cynique. Ceux de Neuchàtel en ont mal usé envers lui; il faut respecter les infortunés ; il n'y a que des âmes perverses qui les accablent.
DE M. DE VOLTAIRE
5 janyier 1767.
Sire , je me doutais bien que votre muse se réveillerait tôt ou tard. Je sais que les autres hommes seront étonnés qu'après une guerre si longue et si vive ^ occupé du %(Àn de rétablir votre royaume , gouvernant sans ministres, entrant dans tous les détails, vous puissiez cependant fEiire des vers français ; maïs moi je n'en suis pas surpris, parce que j'ai fort l'honneur de vous connaître : mais ce qui m'étonne, je vous l'avoue, c'est que vos vers soient bons, je ne m'y attendais pas après tant d'années d'interruption. Des pensées fortes et vigoureuses, un coup d'œil juste sur les faiblesses des hommes , des idées profondes et vraies , c'est là votre partage dans tous les temps ; mais pour du nombre et de l'harmonie, et très souvent même des finesses de langage , à trois cents lieues de Paris, dans la Marche de Brandebourg, ce phénomène doit être assurément remarqué par notre Acadénûe de Paris.
Savez-vousbien, sire, que votre majesté est devenue un auteur qu'on épluche ?
JNTotre doyen, mon gros abbé d'Olivet, vient, dans une nouvelle édition de la Prosodie française , de vous Critiquer sur le mot crêpe, dont vous avez retranché impitoyablement le dernier e dans une lettre à moi adressée, et imprimée dans les Œui^res dbi philosophe de Sans- Souci; mais je ne crois pas que cette édition ait été faite
a84 COREESPOOT)AlfCE
»out VOS yeux : quoi qull en «oit , voua voilà devenu un auteur classique, examiné comme Racine par notre doyen , cité devant notre tribunal des mots, et condamné sans appel à faire crêpe de deux syllabes.
Je me joins au doyen , et je vais intenter au philosophe de Sans-Souci une accusation toute contraire. Vous avez donné deux syllabes au mot hait dans votre beau discours du stoïcien :
Votre goât ofiensé htût Tabsinthe amère.
Nous ne vous passerons pas cela. Le verbe AoTr rfaura jamais deux syllabes à l'indicatif ,/e hais^ tu haisj il hait; vous auriez ]{}ieau nous battre encore ,
Nous pourrions bien baîr les infidélité De ceux qui par bumeur ont fait de sots traités ; Nous pourrions bien baîr la fausse politique De ceux qui, s'unissant avec nos ennemis, Ont servi les desseins d'une cour tyrannîque, Et qui se sont perdus pour perdre leurs amis ;
mais nous ne ferons jamais il hait de deux syllabes. Prenez, sire, votre parti là-dessus, et ayez la bonté de changer ce vers ; cela vous sera bien aisé.
Où est le temps , sire , où j'avais le bonheur de mettre des points sur les i à Sans-Souci et à Potsdam ? Je vous
^ assure que ces deux années ont été les plus agréables de ma vie. J ai eu le malheur de faire bâtir un château sur
' les frontières de France, et je m'en repens bien. Les Patagons , la poix résine , l'exaltation de l'ame , et le trou pour aller tout droit au centre de la terre, m'ont écarté de mon véritable centre. J'ai payé ce trou bien chèrement. J'étais fait pour vous. J'achève ma vie danj^. ma petite et obscure sphère, précisément comme vous passez la vôtre au milieu de votre grandeur et de vôtre gloire. Je ne connais que la solitude et le travail ; ma société est com-
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1767. a85
posée de cinq ou six personnes qui me laissent une liberté entière , et avec qui j'en use de même ; car la société sans la liberté est un supplice. Je suis votre Gilles en fait de société et de belles lettres.
Tai eu ces jours^i une très légère attaque d'apoplexie causée par ma faute. Nous sommes presque toujours les artisans de nos disgrâces. Cet accident m'a empêché de répondre à votre majesté aussitôt que je l'aurais voulu.
Le diable est déchaîné dans Genève. Ceux qui voulaient se retirer à Gièves restent. La moitié du conseil et ses partisans se sont enfuis; l'ambassadeur de France est parti incognito , et^est venu se réfugier chez moi.
Tai été obligé de lui prêter mes chevaux pour retourner à Soleure. Les philosophes qui se destinent à l'émigration sont fort embarrassés , ils ne peuvent vendre aucun effet; tout commerce est cessé, toutes les banques sont fermées. Cependant on écrira à M. le baron de Werder conformément à la permission donnée par votre majesté; mais je prévois que rien ne pourra s'arranger qu'après la fin de l'hiver.
fattends avec la plus vive reconnaissance les douze belles préfaces ', monument précieux d une raison ferme et hardie, qui doit être la leçon des philosophes.
Vous avez grande raison, sire; un prince courageux et sage , avec de l'argent , des troupes , des lois , peut très bien gouverner les hommes sans le secours de la religion , qui n'est faite que pour les tromper; mais le sot peuple s'en fera bientôt une, et tant qu'il y aura des fripons et des imbécilles , il y aura des religions. La nôtre est sans contredit la plus ridicule , la plus absurde et la plus sanguinaire qui ait jamais infecté le monde.
* H ft*agit de doaze exemplaires de VAyant-propos mis par le roi ati devant d*aii abrégé de VBUtoire ecciisiasHque de Flenry, en a v. in-S**. Berne, 1767.
[Éd. de Kehl.)
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a86 CORRESPOND ANCB
Votre majesté rendra un service étemel au genre hu« main en détruisant cette infâme superstition , je ne dis pas chez la canaille, qui n'est pas digne d'être éclairée , et à laquelle tous les jougs sont propres ; je dis dkiez les honnêtes gens, chez les hommes qui pensent , chez ceux qui veulent penser. Le nombre en est très grand , c'est à vous de nourrir leur ame; c'est à vous de donner du pain blanc aux enfans de la maison , et de laisser le pain noir aux chiens. Je ne m'afflige de toucher à la mort que par mon profond regret de ne vous pas seconder dans cette noble entreprise, la plus belle et la plus respectable qui puisse signaler l'esprit hui^ain«
Âlcide de rAllemagne,-soyez-en le Nestor : vivez trois âges d'honune pour écraser la tête de l'hydre.
Janvier.
Vous présumez mieux de moi que je ne le fais moi* même; vous me soupçonnez d'être l'auteur d'un Abrégé de l'histoire ecclésiastique et de sa préface. Cela niest guère plausible. Un homme sans cesse occupé de guerres ou d'affaires n'a pas le temps d'étudier l'histoire ecclésiastique. J'ai plus fait de manifestes durant ma vie que je n'ai lu de bulles. J'ai combattu des croisés, des gens avec des toques bénites , que le saint Père avait fortifiés dans le zèle qu'ils marquaient pour me détruire; mais ma plume, moins téméraire que mon épée, respecte les objets qu'une longue coutume a rendus vénérables. Je vois avec étonnement par votre lettre que vous pourriez choisir une autre retraite que la Suisse, et que vous pensez au pays de Clèves. Cet asile vous sera ouvert en tout temps. Comment le refuserais-je à un homme qui a
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tant fait cinicmneur aux lettres , à sa patrie , à lliuinanité , enfin à son siècle? Vous pouvez aller de Suisse a Clèves sans fatigue ; si tous vous enibarcpez à Bàle , vous pouvez iaire ce voyage en quinze jours sans presque sortir de votre lit.
Tai lu avec plaisir la petite brochure que vous m'avez envoyée ; elle fera plus d'impression qu'un gros livre ; peu de gens raisonnent, au lieu que chaque individu est susceptible d'émotion à la narration simple d'un fait. Il ne m'en fallait pas tant pour assister ces malheureux que le fanatisme prive de leur patrie dans le royaume le plus policé de l'Europe j ils trouveront des secours, et même un établissement, s'ils le veulent, qui pourra les soustraire arux atrocités de la persécution et aux longues formalités d'une justice que peut'^tre on ne leur rendra pas. Voilà ce que je puis faire et ce que je m'offre d'exé^ cuter, tant en faveur de l'auteur de la Henriade que de sa nièce, de son jésuite Adam, et de son héréûque Servet. Je prie le ciel qu'il les conserve tous dsms sa sùnte garde.
A Berlin , le x6 janvier.
J'ai lu toutes les pièces que vous m'avez envoyées. Je trouve le Thï/m^inz^ rempli de beaux détails. Les pièces contre Ymj/^ . . sont si fortes , que depuis Celse on n'a rien publié de plus frappant. L'ouvrage de Boulanger est supérieur à l'autre ', et plus à la portée des gens du monde pour qui de longues déductions fatiguent l'esprit , re* lâché et détendu par les %ivoUtés. /
> Quelques ouvrages philosophiques de M. de Voltaire furent publiés d'abord sous les noms de Boulanger, Fréret, Bolingbroke,ct<;.
^88 CORRESPOJlDAirCB
>I1 ne reste plus de refuge au fantôme de l'erreur. Il a été flagellé et frappé sur toutes ses faces, sur tous ses côtés. Partout je yois ses blessures, et nulle part d empiriques empressés à pallier son mal. Il est temps de prononcer son oraison funèbre et de Tenterrer. Vous défaites le charme , et l'illusion se dissipe en fumée. Je crains bien qu'il n'en soit pas ainsi des troubles intestins de Genève. Taugure, selon les nouvelles publiques^, que nous touchons au dénoûment , qui causera ou une révolution dans le gouvernement, ou quelque tragédie sanglante...
Quoi qu'il en arrive, les malheureux trouveront un asile ouvert où ils le souhaitent. C'est à eux à déterminer le moment où ils voudront en profiter.
La cour de France traite ces gens avec une hauteur inouïe, et j'avoue que j'ai peine à concevoir pourquoi sa décision se trouve actuellement diamétralement opposée à celle qu'elle porta sur la même affaire, il jr a trente années. Ce qui était juste alors doit l'être à présent. Les lois sur lesquelles cette république est fondée n'ont point changé; le jugement devait donc être le même. Voilà ce que l'on pense dans le Nord sur cette affaire.
Peut-être dans le Sud fait-on des gloses sur la liberté de conscience sollicitée pour les dissidens. Je me suis fourré dans la comparsa, et je n'ai pas voulu jouer un rôle principal dans cette scène. Les rois d'Angleterre et du Nord ont pris le même parti ; l'impératrice de Russie décidera cette querelle avec la république de Pologne, conune elle pourra. Les dissensions polonaises et les négociations italiennes sont 4 P^u pi'ès de la même espace : il faut vivre long-temps et avoir une patience angelique pour en voir la fin.
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1767. agg
Je TOUS souhaite , ai attendant , la bonne année , santé, tran^iillite ^ bonlieur, et qu* Apollon, ce dieu des vers et de la médecine , vous comble de ses doubles faveurs. Falc Fbdbrig.
A Potsdam , le 10 février.
L'accident qui vous est arrivé attriste tous ceux qui Font appris» Nous nous flattons cependant que ce sera sans suite : vous n avez presque point de corps , vous nèles qu'esprit, et cet esprit triomphe des maladies et des infirmités de la nftture qu'il vivifie.
Je vous félicite des avantages qu'a remportés le peuple de Genève sur le conseil des Deux-Cents et sur les médiateurs. Cependant il paraît que ce succès passager ne sera pas de longue durée. Le canton de Berne et le roi très chrétien sont des ogres qui avalent de petites républiques en se jouant. On ne les offense pas impunément ; et si ces ogres se mettent de mauvaise humeur , c'en est fait à tout jamais de notre Rome calviniste. Les causes secondes en décideront. Je souhaite qu'elles tournent les choses à l'avantage des bourgeois , qui me paraissent avoir le droit pour eux. Au c2a de malheur, ils trouveront l'asile qu'ils ont demandé, et les avantages qu'ils désirent.
Je vous remercie des corrections de mes versj j'en ferai bon usage. La poésie est un délassement pour moi. Je sais- que le talent qu&j'ai est des plus bornés; mais c'est un plaisir d'haHtude dont je me priverais avec peine, qui ne porte préjudice à personne, d'autant plus que les pièces que je compose n'ennuieront jamais le public , qui ne les verra pas.
CORRESP. A.VEC LES SOUVERAIITS. T. II. IQ
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Je vous envoie encore deux contes. C'est un genre différent que j ai essayé pour varier la monotonie des sujets graves, par des matières légères et badines. Je crois que vous devez avoir reçu des Abrégés de Fleury, autant qu'on en a pu trouver chez le libraire.
Voilà les jésuites qui pourraient bien se faire chasser d'Espagne. Ils se sont mêlés de ce qui ne les regardait pas , et la cour prétend savoir qu'ils ont excité les peuples à la sédition.
Ici , dans mon voisinage , l'impératrice de Russie se déclare protectrice des dissidensj les évêques polonais en sont furieux. Quel malheureux siècle pour la cour de Rome î on l'attaque ouvertement en Pologne , on a chassé ses gardes-du-corps de France et de Portugal. Il paraît qu'on en fera autant en Espagne.
Les philosophes sapent ouvertement les f on démens du trône apostolique : on persifle le grimoire du magicien ; on éclabousse l'auteur de sa secte ; on prêche la tolérance ; tout est perdu. Il faut un miracle pour relever l'Église. C'est elle qui est frappée d'un coup d'apoplexie tenible; et vous aurez encore la consolation de l'enterrer et de lui faire son épitaphe , comme vous fîtes autrefois pour la Sorbonne.
L'Anglais Woolston prolonge la durée de l'/zi/.., selon son calcul , à deux cents ans ; il n'a pu calculer ce qui est arrivé tout récemment. Il s'agit de détruire le préjugé qui sert de fondement à cet édifice. II s'écroule de lui-même , et sa chute n'en devient que plus rapide.
Voilà ce que Bayle a commencé de faire ; il a été suivi par nombre d'Anglais, et vous avez été réservé pour l'accomplir.
Jouissez long-temps en paix de toutes les sortes de lauriers dont vous êtes couvert ; jouissez de votre gloire
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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1767. agi
et du rare bonheur de voir qu a votre couchant vo» productions sont aussi brillantes qu'à votre aurore.
Je souhaite que ce couchant dure long-temps , et je vous assure que je suis un de ceux qui y prennent le plus d'intérêt. Fbdbric.