‹ ŒuvresChapitre 44 sur 66 · CO&RESP. AVEC I.E$ SOUVERAIITS. T. II · texte numérisé non relu

CO&RESP. AVEC I.E$ SOUVERAIITS. T. II

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53o " CORRESPONDANCE ^

Leurs meilleurs ouvrages sont sur le droit public. Quant à la philosophie, depuis le génie de Leibnitz, et la grosse monade de Wolf , personne ne s'en mêle plus. Ils croient réussir au théâtre , mais jusqulci rien de parfait n'a paru. L'Allemagne est actuellement comme était la France du temps de François I*"^. Le goût des lettres commence à se répandre : il faut attendre que la nature fasse naître de vrais génies, comme sous les ministères des Richelieu et des Mazarin. Le sol qui a produit un Leibnitz en peut produire d'autres.

Je ne verrai pas ces. beaux jours de ma patrie, mais j'en prévois la possibilité. Vous me direz que cela peut vous être très indifférent, et que je fais le prophète tout à mon aise en étendant, le plus que je le peux , le terme de ma prédiction. C'est ma façon de prophétiser, et la plus sûre de toutes, puisque personne ne me donnera le démenti.

Pour moi je me console d'avoir vécu dans le siècle de Voltaire; cela me suffit. Qu'il vive, qu'il digère, qu'il soit de bonne humeur, et surtout qu'il n oublie pas le soUtaire de Sans-Souci. Fàle, Fsdéric,

CCCCLXXXn.

^ A Potsdam , le 27 joiOet.

Je pars dans quinze jours pour faire la tournée de la Silésie : je ne peux être de retour que le 6 de septembre. Si Morival veut se rendre vers ce temps-ci , il pourra s'adresser au colonel Goccei, qui me le présentera* Tai saisi avec empressement cette occasion de vous faire plaisir, et en même temps de fixer le sort d'un homme qu'une étourderie de jeunesse a perdu pour jamais dans

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sa patrie. Gomme les hommes abusent de tout, les lois qui devaient constater la sûreté et la liberté des peuples, infectées en France du poison du fanatisme, sont devenues cruelles et barbares. Mais la France est un pays civilisé ! comment concilier un pareil contraste ?

Gomment ce sol qui a produit des De Thou , des Gassendi, des Descartes, des Fontenelle, des Voltaire, des d'Alembert, a-t-il produit des furieux assez imbéciles pour condamner à mort des jeunes gens qui ont manqué de faire la révérence devant la statue d un garçon charpentier juif? La postérité trouvera cette énigme plus difficile à deviner que celle du sphinx qu'OEdipe expliqua. Je vous avoue de même que la sainte Ampoule et ses otages, et la guérison des écrouelles, ne font guère honneur au xviii* siècle.

On parlait ces jours derniers de ces soi-disant miracles opérés par les rois très chrétiens , et milord Maréchal conta que pendant sa mission en France il y avait vu des étrangers qui lui paraissaient Espagnols ; que par attachement pour cette nation, où il avait passé une partie de sa vie , il leur avait demandé ce qu'ils venaient faire à Paris, et que lun d'eux lui répondit : Nous avons su , monsieur, que le roi de France a le don de guérir les écrouelles, nous sommes venus pour nous faire toucher par sa majesté; mais pour notre malheur nous a^eons appris qu'il est actuellement en péché mortel , et nous voilà obligés de nous en retourner infructueusement.

Vous aurez déjà reçu une longue lettre au sujet de Lekain. Il doit partir dans peu pour jouer à Versailles une tragédie de M. Guibert , le tacticien. Je n'ai point vu ce drame. Lekain prétend que la reine de France protège la pièce ; ce qui doit en assurer le succès. Ge monsieur Guibert veut aller à la gloire par tous les chemins t

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532 COR R ESPOND ANGE

recueillir les applaudissemens des années, des théâtres et des femmes , c est un moyen sûr d'aller à l'immortalité'.

Sans doute que ce qu'il a vu à Ferney Fa encouragé dans cette carrière périlleuse, où, de mille qui l'enfilent, un seul à peine remporte la palme. Il est louable de se proposer de grands exemples et un grand but , et M. Guibert en retirera infailliblement quelque avantage. On ne connaît ses propres talens qu'après en avoir fait l'essai.

Vo$ preuves sont faites depuis long-temps; il ne vous faut qu'un peu ménager l'huile de la lampe, pour qu'elle brûle long-temps encore. C'est à quoi je m'intéresse plus que madame Denis et votre ménagère suisse, qui vous fait quitter l'ouvrage quand elle craint qu'il ne nuise à votre santé. Elles n'ont qu'une idée confuse de ce que vaut le patriarche de Ferney, et j'en ai une précise. Pour trouver un Voltaire dans l'antiquité , il faut rassembler le mérite de cinq ou six grands hommes, d'un Cicéron , d'un Virgile, d'un Lucien et d'un Salluste; et dans la renaissance des lettres , c'est la même chose : il faut englober un Guichardin , un Tasse, un Arétin , un Dante, un Arioste , et encore ce n'est pas assez : dans le siècle de Louis XIV, il manquera toujours pour l'épopée quelqu'un qui rende l'assemblage complet.

Voilà comme on pense de vous sur les bords de la mer Baltique , où l'on vous rend plus de justice que dans votre ingrate patrie.

N'oubliez pas ces bons Germains qui se souviennent toujours avec plaisir de vous avoir possédé autrefois, et qui vous célèbrent autant qu'il est en eux. Fale.

Féderig.

Je viens de recevoir la Diatribe à Fauteur des Épiémérides. On dît que cet ouvrage vient de Ferney; et

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je crois y reconnaître l'auteur au style , qu'il ne saurai^ déguiser;

CCCCLXXXIIL

DE M. DE VOLTAIRE

A Ferney, du 29 juillet. ■

Sire, il n'y a point de vertu , soit tranquille, soit agisr sante, soit douce, soit fière, soit humaine, soit héroïque, qui ne soit à votre usage. Vous voilà occupé du soin d'amuser votre famille , après avoir donné une cinquantaine de batailles. Vous faites paraître devant vous Lekain et Aufresne. Paul-Emile disait que le même esprit servait à ordonner une fête et à battre le roi Persée. Vous êtes supérieur à tout dans la guerre et dans la paix.

Je vous remercie de vouloir bien occuper un petit coin de votre immensité à protéger d'Etallonde Morival, et à réparer le crime de ses assassins ; cela était digne de votre majesté. Le grand Julien , le premier des hommes après Marc-Aurèle, en usait à peu près ainsi : et d'ailleurs il ne vous valait pas.

La bonté que vous avez pour Morival est un grand exemple que vous donnez à notre nation. Elle commence à se débarbouiller : presque tout notre ministère est composé de philosophes. L'abbé Galliani a soutenu que Bx»ne ne pourrait jamais reprendre un peu de splendeur que quand il y aurait un pape athée. Du moins, il est bien certain qu'un athée, successeur de saint Pierre , vaudrait beaucoup mieux qu'un pape superstitieux.

Nous espérons en France que la philosophie qui est aupiès du trône sera bientôt dedans; mais ce n'est qu'une

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espérance : elle est souvent trompeuse. U y a tant de gens intéresses à soutenir Terreur et la sottise, il y a tant de dignités et de richesses attachées à ce métier, qu'il est à craindre que les hypocrites ne remportent toujours sur les sages. Votre Allemagne elle-même n at-elle pas fait des souverains de vos principaux ecclésiastiques? quel est Télecteur et Vévéque parmi vous qui prendra le parti de la raison contre une secte qui lui donne'quatre ou cinq millions de rente? il faudrait bouleverser la terre entière pour la mettre sous l'empire de la philosophie. La seule ressource qui reste donc aux sages , c'est d'empêcher que les fanatiques ne deviennent trop dangereux : c'est ce que vous faites par la force de votre génie , et par la connaissance que vous avez des hommes.

Vivez long-temps y sire, et donnez de nouveaux exemples à la terre.

Des gazettes ont dit que Poellnitz était mort : c'est dommage; cela me fait craindre pour milord Maréchal, qui vaut mieux que lui, et qui ne s'éloigne pas de son âge. Pour moi, je suis soutenu par les consolations que vous daignez me donner; et ma plus grande, en mourant , sera de songer que je vous laisse dans le monde plein de vie et de gloire.

Je supplie votre majesté de daigner me mander si je dois renvoyer Morival à Vesel ou l'adresser à Potsdam.

Qu'elle daigne agréer mes remerciemens, mon admiration et mon respect.

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ecccLxxxiv.

Lekain , dans vos jours de repos , Vous donne une volupté pure.

On le prendrait pour un héros , Vous les aimez même en peinture.

Cest ainsi qu'Achille enchanta Les beaux jours de votre jeune âgew Marc-Aurèle enfin l'emporta.

Chacun se plait dans son image.

Le plus beau des spectacles, sire, est 'de voir un grand homme entouré de sa famille, quitter un moment tous les embarras du trône -pour entendre des vers, et en faire, le moment d'après, de meilleurs que les nôtres. Il me parait que vous jugez très bien TAUemagne , et cette foule de mots qui entrent dans une phrase, et cette multitude de syllabes qui entrent dans un mot, et ce goût qui n est pas plus formé que la langue; les Allemands sont à laurore : ils seraient en plein jour, si vous aviez daigné faire des vers tudesques.

C'est une chose assez singulière que Lekain et mademoiselle Clairon soient tous deux à la fois auprès de la maison de Brandebourg. Mais tandis que le talent de réciter du français, vient obtenir votre indulgence à Sans-Souci, Gluck vient nous enseigner la musique à Paris. Nos Orphées viennent d'Allemagne, si nos Roscius vousTiennent de France. Mais la philosophie, d'où vientelle .î* de Potsdam, sire, où vous Favez logée, et d'où vousjavez envoyée dans la plus grande partie de l'Europe.

Je ne sais pas encore si notre roi marchera sur vos traces, mais je sais qu'il a pris pour ses ministres des

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536 CORRESPOWDAirCE

philosophes, à un seul près, qui a le malheur^ d'être dévot*.

Nous perdons le goût , mais nous acquérons la pensée ; il y a surtout un monsieur Turgot, qui serait digne de parler avec votre majesté. Les prêtres sont au désespoir. Voilà le commencement d'une grande révolution. Ce* pendant on n'ose pas encore se déclarer ouvertement; on mine en secret le vieux palais de l'imposture fondé depuis 1775 années : si on lavait assiégé dans les formes, ou aurait cassé hardiment Finfame arrêt qui ordonna l'assassinat du chevalier de La Barre et de Morival. On en rougit, on eu est indigné, mais on s'en tient là, on n'a pas eu le courage de condanmer ces exécrables juges à la peine du talion. On s'est contenté d'offrir une grâce dont nous n'avons point voulu. Il n'y a que vous de vraiment grand. Je remercie votre majesté avec des larmes d'attendrissement et de joie. J'ai demandé à votre majesté ses derniers ordres, et je les attends pour renvoyer à ses pieds ce Morival, dont j'espère quelle sera très contente.

Daignez conserver vos bontés pour ce vieillard qui ne se porte pas si bien que Lekain le dit.

CCCCLXXXV.

A PoUdam , le i3 aagoste.

C'est à vous qu'il faut attribuer tout le bien qu'on aurait voulu faire à Morival. Le protecteur des Calas et de Sirven méritait de réussir de même en faveur du premier. Vous avez eu le rare avantage de réformer, de votre retraite, les sentences dk'uelles des juges de votre

! n. le comte de Moi.

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patrie , et de faire rougir ceux qui , placés près du trône , auraient dû vous prévenir. Pour moi , je me borne dans mon pays à empêcher que le * puissant n'opprime le faible , et d'adoucir les sentences qui quelquefois me paraissent trop rigoureuses. Gela fait une partie de mes occupations. Lorsque je parcours les provinces , tout le monde vient à moi; j'examine par moi-même et par d'autres toutes les plaintes , et je me rends utile à des personnes dont j'ignorais l'existence avant d'avoir reçu leurs mémoires. Cette révision rend les juges plus attentifs, et prévient les procédés trop durs et trop ri- |[oureux.

Je félicite votre nation du bon choix que Louis XVI a fait de ses ministres. « Les peuples , a dit un ancien , « ne seront heureux que lorsque les sages seront rois. » Vos ministres , s'ils ne sont pas rois tout-à-fait , en possèdent l'équivalent en autorité. Votre roi a les meilleures intentions : il veut le bien; rien n'est plus à* crainçlre pour lui que ces pestes des cours qui tâcheront de le corrompre et de le pervertir avec le temps. Il est bien jeune ; il ne connaît pas les ruses et les raffinemens dont les courtisans se serviront pour le faire tourner à leur gré , afin de satisfaire leur intérêt , leur haine et leur ambition. Il a été dans son enfance à l'école du fanatisme et de l'imbécilUté : cela «toit faire appriéhender qu'il ne manque de résolution pour examiner par lui-même ce qu'on lui a appris à adorer stupidement.

Vous avez prêché la tolérance : après Bayle, vous êtes sans contredit un des sages qui ont fait le plus de bien à l'humanité. Mais si vous avez éclairé tout le monde, ceux que leur intérêt attache à la superstition ont rejeté vos lumières; et ceux-là dominent encore sur les peuples.

Pour moi, en fidèle disciple du patriarche de Ferncy,

je suis actuellement en négociation avec mille familles mahométanes, auxquelles je procure des établissemens et des mosquées dans la Prusse occidentale. Nous aurons des ablutions légales, et nous entendrons chanter hilliy kalla, sans nous scandaliser. C'était la seule secte qui manquât dans ce pays.

Le vieux Poellnitz est mort comme il a vécu , c'est-à dire en friponnant encore la veille de son décès. Personne ne le regrette que ses créanciers. Pour notre resr pectable et bon milord , il se porte à merveille; son ame honnête est gaie et contente. Je me flatte que nous le conserverons encore long-temps. Sa douce philosophie ne Toccupe que du bien. Tous les Anglais qui passent ici vont chez lui en pèlerinage. Il loge vis-à-vis de Sans- Souci, aimé et estimé de tout le monde. Voilà une heureuse vieillesse.

Tout ce que vous dites de nos évêques teutons nest que trop vrai. Ce sont des porcs engraissés des dîmes de Sion. Mais vous savez aussi que, dans le saint empire roniain, lancien usage, la Bulle dor, et telles autres antiques sottises, font respecter les abus établis. On les voit : on lève les épaules, et les choses continuent leur train.

Si Ion veut diminuer le fanatisme, il ne faut pas d abord toucher aux évêques; mais si l'on parvient à dîm?nuer les moines, surtout les ordres mendians, le peuple se refroidira; celui-là, moins' superstitieux, permettra aux puissances de ranger les évêques selon qu'il' conviendra au bien de leurs états. C'est la seule marche à suivre. Miner sourdement et sans bruit l'édifice de la déraison , c'est lobliger à s'écrouler de lui-même. Le pape, vu la situation où il se trouve, est obligé de donner des brefs et des bulles tels que ses chers fils les

AVEC LE HOI DE PRUSSE. — 1775. SSq

exigent de lui. Ce pouvoir, fondé sur le crédit idéal de la foi , perd à mesure que celle-ci diminue. S'il se trouve à la tête des nations quelques ministres au dessus des préjugés vulgaires, le saint père fera banqueroute. Déjà ses lettres de change et ses billets au porteur sont à demi décrédités. Sans doute que la postérité jouira de Tavantage de pouvoir penser librement, quelle ne verra point, comme nous, des horreurs telles qu'en a produit Toulouse, Abbeville, etc. Les Morival de cet heureux siècle n'auront point à craindre les barbaries exercées sur les Morival d'aujourd'hui. Vous n'avez qu'à me l'envoyer directement ici : je le considère comme une victime échappée au glaive du sacrificateur, ou , pour mieux dire, du bourreau.

.Je pars pour la Silésie. Je ne pourrai être de retour ici que le 4 ou le 5 du mois prochain : ainsi il aura tout le temps d'arranger son voyage. Dans quelque lieu que je me trouve, mes vœux seront les mêmes pour le patriarche de Femey, et faute de pouvoir l'entendre, che* min fesant, je m'entretiendrai avec ses ouvrages. F'ale.

Fédéric.

P* S. Vous voyagerez avec moi sans vous en apercevoir , et vous me ferez plaisir sans qu'il vous en coûte , et je vous bénirai en chemin comme de coutume,

CCCCLXXXVI.

DE M. DE VOLTAIRE

A Ferney, 3i aogiute.

Sire, je renvoie aujourd'hui aux pieds de votre majesté votre brave et sage officier d'Étallonde Morival , que vous avez daigné me confier pendant dix-huit mois. Je vous réponds qu'on ne lui trouvera pas à Potsdam

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54o CORRESPONDANCE

lair évaporé et avantageux de nos prétendus marquis français. Sa conduite et son application continuelle à

I étude de la tactique et à Fart du génie , sa circon^ection dans ses démarches et dans ses paroles , la douceur de ses mœurs , son bon esprit , sont d'assez fortes preuves contre la démence aussi exécrable qu'absurde de la sentence de trois juges de village qui le condamna, il y a dix ans , avec le chevalier de La Barre , à un supplice que les Busiris n'auraient pas osé imaginer.

Après ces Busiris d'Abbeville, il trouve en vous un Solon. L'Europe sait que le héros de la Prusse a été son législateur; et c'est comme législateur que vous avez protégé la vertu livrée aux bourreaux par le fanatisme.

II est à croire qu'on ne verra plus en France de ces atrocités affreuses qui ont fait jusqu*ici un contraste si étrange et si fréquent avec notre légèreté ; on cessera de dire : Le peuple le plus gcU est le plus barbare.

Nous avons un ministère très sage, choisi par un jeune roi non moins sage , et qui veut le bien. C'est ce que votre majesté remarque dans sa dernière lettre du i3. La plupart de nos fautes et de nos malheurs sont venus jusqu'ici de notre asservissement à d'anciennes coutumes honorées du nom de lois, malgré notre amour pour la nouveauté. Notre jurisprudence criminelle , par exemple , est presque toute fondée sur ce qu'on appelle le droit canon y et sur les anciennes procédures de l'inquisition. Nos lois sont un mélange de l'ancienne barbarie mal corrigée par de nouveaux règlemens. Notre gouvernement a toujours été jusqu'à présent ce qu'est la ville de Paris, un assemblage de palais et de masures, de magnificence et de misères , de beautés admirables et de défauts dégoûtans. Il n'y a qu'une ville nouvelle qui puisse être régulière.

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Votre majesté daigne me mander qu'elle daigne voya* ger avec mes faibles ouvrages. Je voudrais bien être à leur place , malgré mes quatre-vingt-deux ans. Je suis obligé de vous dire que plusieurs de ces enfans qu'on baptise de mon nom ne sont pas de moi. Je sais que vous avez une édition de Lausanne en quarante-deux volumes , entreprise par deux magistrats et deux prêtres qui ne m'ont jamais consulté. Si par hasard le vingttroisième volume tombait sous votre main , vous y verriez une trentaine de petites pièces de vers tout-à-fait dignes du cocher de Vertamont. On n'est pas obligé d'avoir autant de goût à Lausanne qu'à Potsdam.

Ce qui est de moi ne mérite guère plus vos regards. La manie des éditeurs m'a enseveli dans des monceaux de papier. Ces gens-là se ruinent par excès de zèle. Je leur ai écrit cent fois qu'on ne va pas à la postérité avec un si lourd bagage. Ils n'en ont tenu compte , ils ont défiguré vos lettres et les miennes qui ont couru dans le monde. Me voilà en in-folio^ rongé des rats et des vers comme un père de l'église.

Votre majesté verra donc mes éternelles querelles avec les Larcher , et frère Nonnotte, et frère Fréroij , et frère Paulian, ces illustres ex-jésuites. Ces belles dis» putes doivent étrangement ennuyer le vainqueur de tant de nations et l'historien de sa patrie. Les jésuites m'ont déclaré la guerre dans le temps même que vos frères les rois de France et d'Espagne les punissaient. C'étaient des soldats dispersés après leur défaite , qui volaient un pauvre passant pour avoir de quoi vivre.

Les jésuites devaient me persécuter en conscience; car, avant qu'on les chassât de France et d'Espagne, je les avais chassés de mon voisinage. Ils s'étaient emparés, sur la frontière de Berne, du bien de sept gen-

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54îi CORRESPONDANCE

tilshommes nommés messieurs de Crassi, tous frères, tous au service du roi de France, tous mineurs, tous très pauvres. J eus le bonheur de consigner l'argent nécessaire pour les faire rentrer dans leur terre usurpée par les jésuites. Saint Ignace ne m'a point pardonné cette impiété. Depuis ce temps Fréron refait la Henriade avec La Beaumelle. Paulian écrit contre l'empereur Julien et contre moi, Nonnotte m'accuse en deux gros volumes d'avoir trouvé mauvais que le grand Constantin ait autrefois assassiné son beaù-père, son beau-frère, son neveu , son fils et sa femme. Tai eu la faiblesse de répondre quelquefois à ces animaux-là; les éditeurs ont eu la sottise de réimpirimer ces pauvretés dont personne ne se soucie.

Je prie votre majesté de faire de ces fatras ce que je lui ai vu faire de tant de livres; elle prenait des ciseaux , coupait toutes les pages qui l'ennuyaient, conservait celles qui pouvaient l'amuser, et réduisait ainsi trente volumes à un ou deux : méthode excellente pour nous guérir de la rage de trop écrire.

Voilà donc, sire, le baron de Poellnitz mort; il écrivait aussi. C'est par là qu'il faut que nous finissions tous , les Fréron, les Nonnotte et moi. Il n'en restera rien du tout. Il n'y a que certains noms qui se sauveront du néant; conune, par exemple, un Gustave -Adolphe, et i^i«iUtre très supérieur, à mon avis, dont je baise de loin les mains victorieuses, qui ont écrit des choses si ingénieuses et si utiles, qui protègent l'innocence, et qui répandent les bienfaits*

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CCCCLXXXVII.

DU ROI DE PRUSSK

A Potsdam , le 8 septembre.

Je TOUS suis très obligé du plaisir que vous m*ayez £ait en mon voyage de Silésie. Il faut avouer que vous êtes de honne compagnie , et qu'on s'instruit en s'amusant avec vous. Voltaire et moi nous avons fait tout le tour de la Silésie, et nous sommes revenus ensemble.

Quant à Lekain :

Dans ces beaux vers qu'il nous déclame ,

Avec plaisir je reconnais

La force, la noblesse et Tame

De Tauteur de ces grands portraiu.

Il sait , par d'invincibles charmes ,

Me communiquer ses alarmes :

Il émeut , il perce le cœur

Par la pitié , par la terreur ,

Et mes yeux se fondent en larmes.

Ah ! malheur au cœur inhumain

Que rien n'ébranle et rien ne touche !

Le mortel ou yain ou farouche

Ne Toit nos maux qu'avec dédain^

Ëst-on lait pour être impassible ?

J'existe par le sentiment ,

Et j'aime à sentir vivement

Que mon cœur est encor sensible.

Voilà dans l'exacte vérité le plaisir que m'ont fait les représentations de vos tragédies. Lekain a sans doute aidé dans le récit et dans l'action : mais quand même un moins bon acteur les eût représentées , le fond l'aurait emporté sur la déclamation. Je pourrais servir de souffleur à vos pièces : il y en a beaucoup que je sais par

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cœur. Si je ne fais pa» autrement fortune en ce monde, ce métier sera ma dernière retsource. Il est bon d avoir plus d'une corde à son arc.

Je ne suis pas au fait de la cour de Versailles , et je ne sais qu'en gros ce qui s'y passe. .Je ne connais ni les Turgot, ni les Malesherbes : s'ils sont de vrais philosophes, ils sont à leur place. H ne faut ni préjugé ni passion dans les affaires; la seule qui soit permise est celle du bien public. Voilà comme pensait Marc-Aurèle, et comme doit penser tout souverain qui veut remplir son devoir.

Pour votre jeune roi, il est ballotté par une mer bien orageuse; il lui faut de la force et du génie pour se faire un système raisonné, et pour le soutenir. Maurepas est chargé d'années : il aura bientôt un successeur , et il ^udra voir alors sur qui le choix du monarque tombera , et si le vieux proverbe se dément : Dis-moi qui tu hantes y et je dirai qui tu es.

Je viens de voir en Silésie un monsieur de Laval- Montmorenci et un Clermont-Gallerande, qui m'ont dit que la France commençait à connaître la tolérance, qu'on pensait à rétablir l'édit de Nantes , si long-temps supprimé. Je leur ai répondu tout uniment que c'était moutarde apl'ès dîné. Vous me prendrez pour d'Argenson*la-Paix, qui s'exprimait en proverbes triviaux en traitant d'affaires; mais une lettre n'est pas une négociation , et il est permis de se dérider quelquefois en société. Vous ne voudriez pas sans doute que j'affectasse l'air empesé de vos robins, ou de nos graves députés de Batisbonne. Les uns sont les bourreaux des La Barre, les autres font des sottises d'un autre genre, avec leurs visitations.

Vous avez raison de dire que nos bons Germains en

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sont encore à TauTore des connaissances. L'Allemagne est au point où se trouyaient les beaux arts du temps de François I^. On les aime^^n les recherche; des étrangers les transplantent chez nous : mais le sol n*est pas encore assez préparé pour les produire de lui-même. La guerre de trente ans a plus nui à FAllemagne que ne le croient les étrangers. Jl a fallu conmiencer par la culture des terres^ ensuite par les manufactures , enfin par un faible commerce. A mesure que ces établissemens s'affermissent naît un bien-être qui est suiri de l'aisance, sans laquelle les arts ne sauraient prospérer. Les Muses veulent que les eaux du Pactole arrosent les pieds du Parnasse. Il faut avoir de quoi vivre pour s'instruire et penser librement. Aussi Athènes l'emporta-t-ellê sur Sparte en fait de connaissances et de beaux arts.

Le goût ne se communiquera en Allemagne que par une étude réfléchie des auteurs classiques , tant grecs que romains et français. Deux ou trois génies rectifieront la langue, la rendront moins barbare, et naturaliseront chez eux les chefe-d'œuvre des étrangers.

Pour moi, dont la carrière tend à sa fin, je ne verrai pas ces heureux temps. J aurais voulu contribuer à leur naissance; mais qu'a pu faire un être tracassé les deux ders de sa course par des guerres continuelles, obligé de réparer les maux qu'elles ont causés, et né avec des talens trop médiocres pour d'aussi grandes entreprises ? La philosophie nous vient d'Epîcure; Gassendi, Newton et Locke l'ont rectifiée; je me fais honneur d'être leur disciple, mais pas davantage.

Cest vous qui, dessillant les yeux de Tunivers, Remplissez dignement cette Taste carrière,

Soit en prose ou soit en vers.

Vous avez dans la nuit hit briller la lumière œanssp. at»c lu souviEAtirs. t. it. 35

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546 ' GOKftBSPORDAHCS

Délitré les mortelt de leur vaine terreur : La Raiton dans to« maict a confié ion. foudre ; Vous avez réduit en poudre Et le Fanatisme et l'Erreur.

G*eft à Baylo votre précurseur, et à tous sans doi^, que U gloire est due de cette reyolution qui se fait daàs ks «iprîtSi Mais disons la Terité i elle n'est pas ocHuplète, bi dévots ont leur parti, et jamais on ne laohèrera que par une force majeure; cest du gouyemement qise doit ^lEirtir la sentence qui écrasera Xinf. « • Des ministres édairiés peuvent y contribuer beaucoup, mais il faut que la yalotité du souverain s*y joigne. Sans doute cela se fera avec le temps; mais ni vous ni moi ne serons spectateurs de ce moment tant désiré.

Tattends ici d'Etallonde. Vous aurez à présent reçu mes réponses, et je Je cro^ en chemin. Je li^ai pour lui, ou pour vous, ce qui dépendra de moi. C'est un martyr de la $uper«titioin, qui mérite d'être sanctifié par la philosophie.

Ne me tirçz point de Terreur où je suis. l'en croîs li^kain. Je veux, j'espère, je désire que nous vous conservipns le plus long-temps possible. Vous ornes trop votre siècle pour que je puisse être indifférent sur vo^re sujet. Vivez, et n'oubliez pas le solitaire de Sans^ Souci. Voie. Fédbrig.

J'ai honte devons envoyer des vers; c'est jeter une goutte d'^au bourbeuse dans une claire fontaine. Mais j'effacçraî mes solécisijùes en fesant du biéfa i dwm Etallundus^ martyr de la philosophie.

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^ AVEC LB IK>I DE PRISSE. — l^^B. 547

CeCCLXXXVIIL

A Potkbm, 1« aO «eptembrçn

La meilleure recommandation de MoriTal sera s'il in'apprend ijrfîra laiwé le patriardhe déFèraey en parfitite Mirté. Môrival sera longuement mterrogé sûr ce sujet, car il y à des êtres privilégiés de la nature dont ks moin^es détsdls deviennent intéressà&s. J'apprendrai dé kii les progrès de la foire qui s'établit là-bas, l'augmentation du commerce des montres, l'édification d'un nbuvèati théâtre, et tout ce qù*il sait du philosophe chez ïecjuel il a passé dix-^huit mois; temps le plus remarquable et le plus précieux de la vie de Morival.

Ensuite je viendrai à sa propte histoire, dont je ne sais que ce qui se trouve dans uii mémoire de Loiseau. H est Vriaî qpe ce jugement d'Abbevilie révolte l'humanité, que l'inquisition de Rome aurait été moins sévère; mais les hommes se croient tout permis quand ils pensent combattre pour la gloire de Dieti : ils souillent les autels d'un être bienfesunt du sang des victimes innoceAtes.

S ces horreurs peuvent s excuser , c'est dans l'effervescence de quelque nouveau fenatisme : mais ces fureurs deviennent plus atroces encore, quand elles se commettent de sang froid et dans le sileiice des passions. La postérité aura peine à croire que le dix-huitième siècle ait vu le fanatinne le plu» absurde étouffer les ci^is de la raison, de là hature et de l'humanité. Morival est heureux d'être échappe des griffes de ces anthropophages sacrés : il vaut mieux habiter avec une

horde de Laporo qu'avec ces monstres d*Abbeville. Un

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548 CORRESPOVDAHCE

roi dont les vues sont droites , un ministère sage comme celui que vous ayez présentement en France , empêcheront sans doute Fexécution des juganens iniques. Ils ne voudront pas que les lois de la France et de la Tauride soient les mêmes. Cependant ils auront toujours contre eux le clergé armé du saint nom de la reli^on catholique , apostolique et romaine. Il me semble voir sortir un évêque de cette troupe de prêtres, qui, sadressant an seizième des Louis , lui dit :

« Sire, voi|i êtes le seul roi dans Funivers qui portiez « le ûtre de très -chrétien; le glaive dont Dieu arma « votre bras vous est donné pour défendre l'église. La « religion est outragée, elle réclame votre assistance. Il « iaut que le sang du coupable soit versé en expiation « de loffense , et pour le premier et le plus ancien « royaume du monde. »

Je vous assure., quand même tous les encyclopédistes se trouveraient présens à cette harangue, qu'ils n arracheraient pas des mains des prêtres la victime que ces barbares auraient résolu d'immoler.

Si d aussi horribles scandales se commettent moins ailleurs qu*en France , il faut l'attribuer à la vivacité de votre nation , qui se porte toujours aux extrêmes. Ce n'est pas seulement en France où l'on trouve un mélange d'objets dont les uns excitent l'admiration , et les autres le blâme ; je crois qu'il en est de même partout : Thomme étant imparfait lui-même , comment produiraitil des ouvrages parfaits?

Votre royaume a été subjugué par les Romains, les Saliens, les Francs, les Anglais, et par la superstition: ces conquérans ont tous promulgué des lois , ce qui a fait un chaos de votre jurisprudence. Pour bien faire, il faudrait détruire et réédifier. Ceux qui lentrepren-

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AVEC LB ROI DE PRUSSE. — i??^. 5^9

dront trouveront contre eux la coutume , les préjugeB, et tout le peuple attaché aux anciens usages sans savoir les apprécier , et qui croit qu'y toucher et bouleversa le royaume c est la même chose.

Vous approuvez , à ce que je crois , le gouvernement de la Pensylvanie tel qu'il est établi à présent : il n'existe que depuis un siècle ; ajoutez-en encore cinq ou six à sa durée , et vous ne le reconnaîtrez plus , tant Finstabilité est une des lois permanentes^ de cet univers. Que des philosophes fondent le gouvernement le plus sage, il aura le même sort. Ces philosophes mêmes ont-ils toujours été à Tabri de l'erreur? N'en ont-ils pas débité aussi ? Témoin les formes substantielles d'Aristote , le galimatias de Platon , les tourbillons de Descartês , les monades de Leibnitz. Que ne dirai-je pas des paradoxes dont Jean Jacques a régalé l'Europe, si cependant on peut compter parmi les philosophes celui qui a bouleversé la cervelle de quelques bons pères de famille, au point de donner à leurs enfans l'éducation d'Emile !

Il résulte de tous ces exemples que, malgré les bonnes intentions et les peines qu'on se donne, les hommes ne parviendront jamais à la perfection en quelque genre que ce soit.

Mais je me suis abandonné au flux de ma plume : j'ai la logodiarrhéej et je barbouille inutilement du papier pour vous dire des choses que vous savez mieux que moi. Je n'ai qu'une seule excuse : c'est que si on ne devait vous écrire que des choses que vous ignorez , on n'aurait rien à vous dire. Cependant en f oici une.

Vous voulez savoir de quoi nous nous sommes entretenus en voyageant en Silésie : vous saurez donc que vous m'avez récité Mérope et Mahomet ^ et que lorsque les cahçts de la voiture étaient trop violens, j'ai appris

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55o CORRESPOND AJfCB

par cœur les morceaux qui m ont le plus frappa. C'est ainsi que je me suis occupé en route, en m'écriasit .parfois : Qtte béni soit cet heureux gétiie, qui, présent ou absent, me cause toujours un égal plaisir!

n y a long-tetqps que j ai lu et relu vos enivres. Les pièces polémiques qui s y trouvent peuvent avoir, été nécessaires dans les temps qu'elles ont été écrites ; mais les Desfonjtaines, les Fréron, les Paulîan, les La Beau^ melle n*empécheront jamais que la Henriade, Œdtpe y Brutus , Ziure, Ms^ray Mérope, Sémiramis, le Duc de Foixy Ore^tCy Mahomet ^ n aillent grandement à la postérité, et qu'on ne les mette au nômbï^e dés ouvrages classiques dont Athènes, Rome, Florence et Paris ont eitibelH la lit^aiure. d'est une vérité dont tous les connaisseurs conviennent, et non pas un compliment que je vous fais. Kdle. Fédbric.

CGCGLXXXIX,

A Potftdam , le %% octobre.

La goutte m'a tenu lié et garrotté pendant quaitre ter maines : s'entend que je Fai eue aux deux pieds , aux deux genoux, aux deux msûns, et, par surcroît dejhveur , au coude. A ^présent la fièvre et les douleurs ont cessé, et je ne souffre plus que d'un grand épuisement de forces. Pendant cet accès j'ai reçu de Femey deux lettres charmantes ; mais eussent-eUes été dug^and Demiourgos, je n'aurais pu nlême dicter la réponse. J'sû lié. connaissance atec Apollon, dieu de la médedne,* ^ais Apollon, dieu du Parnasse, si jamais il m Inspire, jieme communiquera ses doKis qu'après que mon corps aura repris assez de forces pour èù communiquer à mon cerveau.

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Di9Uê Etallundus vient d'arriver : c'est uo enfant arraché aux griffes de Yir^. • • et aux flammes de Vinquisi-^ tion. Il a été très bien reçu, parce qu'il m'a assuré que les médecins donnaient encore dix années de vie à son généreux défenseur y au sage du mont Jura , qui fût rougir les Welch^ de leurs, lois et de leurs procédures barbares. D'Étallonde assure que vous avez plus d'huile dans votre lampe que n'en avaient toutes les vierges de l'Évangile. Puisse- 1- elle durer toujours, et puisse au moins votre, corps subsisteràproportiondece que durera votre réputation ! Vous toucheriez à l'immortalité.

J'attends le retour de roe^ forces et de mes pensées pour vous écrire d'un style moins laconique, en vous assi^rapt qi^e le malade de Ssms-Soucà amierfi ^ujoUrs le patriarche de F^ney^ Fale. Finûid^

ccccxa

%K octobre.

Ces jo^rs' passas le hasard m*a fait tomber enlrei les mains . un^ ci^îtique de la Henriade dont La Beaumelle et Fréron sont le^ aqteurs. J'ai eu la patience de parcourir l^urs remarques qui r^pirent plutôt l'amour de nuire que celui de la justice et de l'impartialité. Je croyais que ces zoïles avaient épuisé tout leur venin dans ces n(»ties; mais quelle fut ma surprise , lorsque je trouvai des moitiés de chant de leur composition , qu'ils prétendaient insérer dans ce poème ! Ces vers d'un style sec et décharné ne méritent pas d'être lus par les honnêtes gens. Moi qui suis bien loin de posséder les opnnaissati^s des d*OIivet, je me trouve en état d*eii faire une bonne critiqué, tant leur versification est détestable. La bétiie»

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55a CORHESPONDAHCB

la basse jalausie et la méchanceté de ces insectes du Parnasse me firent imaginer la foble que voici ;

Un beau jour certain &oe, en paissant dans les bois , Entendit prélnder la tendre Pbilomèle, Qoi célébrait l'amonr dans la saison nooTelle. Admiratear jaloox des charmes de sa Toix, L'âne ose imaginer de l'emporter sur elle ; Sa Toiz ranque aussitôt se prépare à chanter; (Tout jusqu'il Tâne même incline i se flatter) Mais comment réussit son désir téméraire ? Tout s'enYola d*abord quand il se mit à braire.

Petits auteurs , apprenez tons

A demeurer dans votre sphère.

Ou Ton se moquera cfe tous.

Peutpétre que mes vers ne Talent guère mieux que ceux de messieurs tos critiques ; ils contiennent cependant quelques vérités qui pourraient leur faire rabattre de leur amour-propre excessif f mais laissons ces avortons de Zoïle.

Je me flatte d*être le premier qui vous félicite de Vintendance du pays de Gex dont on vient devons revêtir, et sur l'érection en marquisat de votre terre de Femey. A force de mérite vous forcez votre patrie à vous témoigner sa reconnaissance. Je prends part à tout ce qui arrive d'avantageux à notre bon patriarcbe, et je le prie de se souvenir quelquefois du solitaire de Sans-Soud. Fale.

C€CCXCJ.

DU ROI DE PBUSSE

A Potsdam » le 4 décembre.

Aucune de vos lettres ne m'a fait autant de plaisir que celle que je viens de recevoir : elle me tire des inquiétudes que la nouvelle de votre maladie m'avait causées.

Il faut que le patriarche de Femey vive longuet années pour la gloire des lettres , et pour honorer le dix-huitième siècle. J'ai survécu vingt-^six ans à une attaque d'à- . poplexie que j'eus l'année 1749 : j'espère que vous en ferez de même. Ce qu'on appelle semi-apoplexie n'est pas si dangereux; et en observant un bon régime, en renonçant aux soupes, j'espère que nous pourrons vous conserver encore pour la satisfaction de tous ceux qui pensent.

Vous me demandez ce que c'est que X esprit. Hélas! je vous dirai tout ce qu'il n'est pas. Ten ai si peu moimême, que je serais bien embarrassé de le définir. Si cependant vous voulez, pour vous amuser, que je fasse mon roman comme un autre, je m'en tiendrai aux notions que l'expérience m'a données.

Je suis très certain que je ne suis pas double : de là je me considère Comme un être unique. Je sais que je suis un animal matériel, animé, organisé, et qui pense; d'où je conclus que la matière animée peut penser, ainsi qu'elle a la propriété d'être électrique.

Je vois que la vie de l'animal dépend de la chaleur et du mouvement : je soupçonne donc qu'une parcelle de feu élémentaire pourrait bien être la cause de l'un et de l'autre de ces phénomènes. Tattribue la pensée aux cinq sens que la nature nous a donnés; les connaissances qu'ils nous conmitiniquent s'impriment dans les neth qui en sont les messagers. Ces impressions , que nous appelons mémoire, nous fournissent le» idées; la chaleur du feu élémentaire, qui tient le sang dans une agitation perpétuelle, révdlle ces idées, occasionne l'imagination. Selon que ce mouvement est vif et facile, les pensées se succèdent rapidement; si le mouvement est lent et embarrassé, les pensées ne viennent que de

554 GO&RESPqVDAKCE

loin en loin. Le sommeil confirme cette opinion : quand il e$t pàrfoit , le tang circule si doucement, que les id^ . sont comme engourdies , que les nerft de Fentendement se détendant, et Tame demeure comme anéantie. Si le sang circule avec trop de yéhémoace dans le cerveau , comme chez les iyrognes ou dans les fièvres chaudes , il confond, il bouleverse les idées; si quelque l^^ère obslirucùon se fornke dans les nerft du cerveau^ elle.oocasionne la folie ; si une goutte d'eau se dilate dans le crâne, kl perte de la mémoire s'ensuit; jh enfin tine goutte de s^ag extravasé pr€î^se< le cerveau jet les nerfs de Fentendement, voilà la cause de Tapoplexie.

. Vous voyez que j'^iamine Vamè plutôt en médecb qu'en métaphysicien. Je m'en tiens à ces vraisemblances, en attendant mieux. Je me contente dé jouir àt% fruits dé votre entèndem^t,. de votre inoiagination renaissante, de votre beau génie, sans m'embammer û ces dons admirables: nous viennent d'idées innées, ou si Dieu vous inspire toutes vos pens^, ou si vous êtes une horloge dont- 1^ cadran montre Henri IV , tandis que votre caiîllon sonne .la Hèmiade^ • .

Qu'un autre; se. fasse un labyrinthe pour s'y égarer, je. me délecte dans vos ouvrages, et je bénia l!Être des ètKS de ce qu'il m'a rendu votre contemporain. - . . Je n'ai pu vous écrire de long-teimps j je sors die mom qoaJtojizième accès de goutte. Jamais die ne m'a plus makraité; je.suis à d^ni perclué de tDus mes nmnbres. Gela, ne m'a pas empêché de voir Morivàl, et d» m'aitresenir longuement . sur votre suj^.'>Il faut bt^ que nous £kions nos martyrs ; ils souffrjent pour la Térité, et tes.àtttrés n'ont iété que les victimes de l'ersenr et de la. superstition. Je m'attendsjde jour à autre que Montai fera des miracles. Le plus câèbi^e «eraît de oonfmidre

et de causer desremordt ii tet juges iniques qui Font cond«iBié à subir une mort affreuse.

J'ai participe à la faveur que le roi de France a faite à M. de Saint-Germain. Ce brave officier m'est connu depuis long-temps; il ne se rendra pas indigne de la place qu'il a obtenue. Il a tout le mérite qu'il faut pour la remplir, et un zèle bien louable pourrie biai public ; ce qui doit le rendre recommandais à tous les honnêtes gens. ,

. Je vpuê ffllîdte en ménie tanips, mon cber Voltaire; 0Q m^assiure que vous êtes devenu directeur des impôts dans le pays de 6ex$ que voàs réduirez toutes les tai^s sont un jeul titre , et que l'exemple que vous donneïrex de eccte simfdificatioii sera introduit dans toùle la f^mce. JiCS bons esfnrits sont propres à tous les emplms. Un raisonnpnient jiMte , des idées nettes , et un peu, de tta.VÂil , servent également 'd'instrumeht pour les arts, fiour la guerre^ pour les finances et pour le comtnerce^

U sera donc dit que celui >dont l'imaginalion enfanta la Henriadêy Y Œdipe y et tant d'autres admirables tragédies , que le traducteur de Newton , l'auteur .de ÏBssai sur. ks mœurs et V esprit des nations , . l'oracle de la tolérance y l'émule de l'Arioste, aura encore instruit sa nation dans l'art de soulager les peuples dans la perception des impôts. , ' . ,

Nous ne connaissons pas trop Homère.^ mais Virgile n'était que poète. Racine n'écrivait pas bien. ei». prose; Milfon^n'ayait été que l'eselave du iyran de Sa patrie : il n!y :a cpie v^oUs seul qui ayez réuni tant de * genres si differens. Vivez donc pour éclairer votre patrie dans ccUe lUHiveHe carrièt^ : elle vous devra son goût, sa rgiion, et les laboiiireurs.leur.c0nservfttioB.Q«jidl bi^^n de plus yôtisJrestfrt-â à^lûre^ sinoa de ne pas dubtter le solitaire

556 CORRESPOND AJf CE

de Sans-Souci, qui tous admire trop pour que tous ne Taimiez pas un peu. Vale* Fbduic.

CCCCXCII.

A PotscUm , 1« 5 décembre.

Je TOUS ai mille obligations de la semence que tous avez bien touIu m'euToyer. Qui aurait dit que notre correspondance roulerait sur l'art de Triptotème^ et qu'il s'agirait entre nous deux qui cultiTerait le mieux sen champ? C'est cependant le premier des arts, et sans lequel il n'y aurait ni marchands , ni rois , ni courtisans, ni poètes , ni philosophes. Il n'y a de Traies richesses que celles que la terre produit. Améliorer ses terres , défricher des champs incultes, saigner des marais, c'est faire des conquêtes sur la barbarie et procurer de la subsistance à des colons qui, se trouTant en état de se marier, traTaillent gaiement à perpétuer l'espèce, et augmentent le nombre des citoyens laborieux.

Nous aTons imité ici les prairies artificielles de» Anglais; ce qui réussit très bien, et a fait augmenter nos bestiaux d'un tiers. Leur charrue et leur semoir n'ont pas eu le même succès : la charrue, parce qu'en partie nos terres sont trop légères; le semoir, parce qu'il est trop cher pour le peuple et pour les paysans. ) En revanche, nous sommes parvenus à cuItiTer la rhubarbe dans nos jardins; elle conserre toutes ses propriétés et ne diffère point, pour l'usage, de celle qu'on fait Tenir des pays orientaux.

Nous aTons gagné cette année dix mille liTres de soie, et l'on a augmenté les ruches à miel d'un tiers.

Ce sont là les hochets de ma vieillesse, et les plaisirs

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AVEC LB ROI DE PRUSSE. — i??^- ^^7

qu'un esprit dont Fimagination est éteinte peut goûter encore. Il n'est pas donné à tout lé monde d'être im-* mortel comme tous. Notre bon patriarche est toujours le même. Pour moi j*ai déjà envoyé une partie de ma mémoire, le peu d'imagination que j'avais, et mes jambes, sur les bords du Gocyte. Le gros bagage prend les devans, en attendant que le corps de bataiUe le suive. C'est une disposition d'arrière -garde à laquelle F^uquières et M. de Saint-Germain donneraient leur approbation.

J'espère que vous continuerez de me donner de bonnes nouvelles ^e votre santé, qui certainement ne m est pas indifférente, et que vous vous souviendrez quelquefois du solitaire de Sans-Souci. /^e. Fédbric. ^

CCCGXCm.

i3 décembre.

Le courrier du Bas-Rhin écrit de Glèves souvent des sottises et rarement de bonnes choses; on s'est borné jusqu'ici à contenir sa plume, quelquefois trop hardie sur le sujet des souverains. Gomme je ne lis point ses feuilles , j'ignore parfaitement leur contenu. S'il s'est avisé de faire l'apologie des juges et du procès de ce malheureux La Barre , il donnera au public une mauvaise opinion de son caractère moral, ou de son jugement; il était permis chez les Romains de plaider les causes d'accusés dont le crime était douteux; mais les avocats abandonnaient celles des scélérats. Hortensius se désista de la défense de Verres convaincu de méchantes actions, et Gicéron nous apprend qu'il abandonna par la même raison un esclave d'Oppianicus pour lequel il avait

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comipeiio^ à plaider. Je ne pfois dtér de plu» âltwtsey exemples an gaxeder de Clères que ceut de deux eon- •tils romains f pour les égaler il faudra qo*îi se résolve à chanter la palinodie, et jfetipète que les nonistres auront assez de crédit kut lui pour qu'il prame ^énéteusèment le paxti de se retracter. Moriral est i Berlin, où 11 étudie la géométm et la fùrt^cation cheK^ uti haitôe professeur; il pourra fournir le mémoire aia miniltres, qiii s'en serviront pour condamner'!^ meft^ songes du gazetîer.

Mais TOUS me demandez des nouvelles d^ ma santé, et vèus he m*én donnez pas de la vôtre. Gela n^est pai bien. Je n'ai que la goutte, qu'on chasse par le régime et la patience; mais malheureusement vous avez été attemt d'un mal plus dangereux. Vous croyez qu'on ne prend qu'un intérêt tiède à votre santé; cela vous trompe. Il y a quelques bons esprits qui craignent avec mol que le trône du Parnasse ne devienne vacant. Tai reçu une lettre de Grimm , qui vous a vu : cette lettre ne me rassure pas assez; il faut que le vieux patriarche de Feréey m'écrive qu'il se trouve soulagé , et qu'il me tranquillise lui-même. Croyez que vous me devez cette consolation , comme à celui de tous vos admirateurs ^ui vous rend le plus de justice. Fale. Fédbbicu

GCGGXCIV.

DE M. DE VOLTAIRE

A Feraey, ax décembre.

Sire, il n'y a jamais eu ni de roi ni de goutteux plus philosophe que vous. Il faut que vous soyez comme celui qui disait : Non, la goutte nest point un mal. ¥os réflexions si^r cette machine qui a , je ne sais comment ^

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AVEC LE aOl DB PRUSSE. — 1775. SSq

la f^ieulté dëtemuer {^àr le nez et de penser ^ar la epttelle, valent imeux que tout ce que les dbeteiirs eh grec et eu .hébreu ont jamais dit sur cette inatièFe;

Votre mi^sté est actuellement dans le cisis de Xéw> phpQ, qui s'occupait de l'agriculture danç le loisir delà pai:L. Mais ce u'est pas après une retraite de dixinillq^ p'est après des victoires de cinquante mille^ ^

Je crois que vous autez un peu de peiae à faire produire à votre sablonnière de Brandebourg d'ausâ riche» moissons que celles des plaines de Babylone, qiioiqu*à mon s^vis vous valiez beaucoup mieux que tous les rois de ce pays -là. Mais du moins vos soins rendront la Marche et la nouvelle Marche et la Poméranie plus fer^ tiles que le pays de Salomon, qu'on appela si mal à pro» pos la terre promise, et qui étak encore plus sablonneux que le chemin de Berlin à Sans^ouci.

Yotre majesté est trop bonne de daigner jeter les yeux sur mes petits travaux rustiques. Elle m'encourage en m'approuvant. Je n'ai qu'un petit coin de terre à défricher, et encore es^il un des plus mauvais de l'EuropéL Yous daignez encourager de même ma chédve faculté intellectuelle, en me persuadant qu'une denu-rapôplexie n'esf qu'une bagatelle : je ne savais pas que votre majesté eût jamais eu aiïaire à un pareil ennemi. Vouf l'avez vaincu comme tous le^ autres, et vous triomphez enfin de la goutte, qui est plus formidable; Vous tendez une main protectrice du haut de votre génie à ma petke machine pensante : je s^rai assez hardi, dans quekjBe temps, pour mettra à vos pieds' des lettres assez srnen*tifiques, assez ridicules, que j'ai pris la liberté d'écrire à M. Pauw sur ses Chinois , ses Égy{^ns et ses Indiens.

La barbare aventure du général Lally, le désastre et les friponneries de notre compagnie des Indes m'ont mis

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56o CORRESPONDAKGE

k portée de me faire instruire de bien des choses concernant rinde et les anciens brachmanes. Il m'a paru évident que notre sainte religion chrétienne est uniquement fondée sur l'ancienne religion de Brama. Notre chute des anges qui a produit le diable, et le diable qui a produit la damnation du genre humain , et la mort de Dieu pour une pomme, ne sont qu'une misérable et froide copie de l'ancienne théologie indienne. Pose assurer que TOtre majesté trouvera la chose démontrée.

Je ne connais point M. Pauw. Mes lettres sont d'un petit bénédictin tout différent de M. Pemetti. Je trouve ce monsieur Pauw un très habile homme , plein d'esprit et d'imagination ; un peu systématique , à la vérité , mais avec lequel on peut s'amuser et s'instruire.

J'espère mettre dans un mois ou deux ce petit ouvrage de saint Benoit à vos pieds.

On me mande qu'on a imprimé à Berlin une tradiïction fort bonne d'Ammien-Marcellin , avec des notes in* structives : comme cet Ammien-Marcellin était contemporain du grand Julien j que nos misérables prêtres n'osent plus appeler apostat^ souffrez, sire, que je prenne une liberté nvec celui auquel il n'a manqué, selon moi, pour être en tout supérieur à ce Julien, que de faire à peu près ce qu'il fit , et que je n'ose pas dire.

Cette liberté est de supplier votre majesté d'ordonner qu'on m'envoie par les Micheletet Gérard un exemplaire de cet ouvrage. Je vous demande très humblement pardon de mon impudence; tout ce qui regarde ce Julien m'est précieux , mais vos bontés me le sont bien davantage.

Je me mete à vos pieds plu» que jamais; je me flatte qu'ils ne sont plus enflés du tout.

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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1776. 56 ï

xojanTier 1776.

Votre lettre in^est venue bien à propos. Les gaïetiers nous avaient tous alarmés par les nouvelles qu'ils débitaient de Votre maladie. Je suis charmé qu'ils aient menti sur ce sujet y comme selon leur coutume. Le dernier accident qui vous est arrivé vous oblige à vous ménager dorénavant plus que par le passé. Je pense qu'il faudrait se contenter d'un repas par jour; dîner à midi, pour laisser à l'estomac le temps d'achever sa digestion avant les heures du sommeil. J'ai r^^u du graiyl-seigneur un présent de baume de la Mecque; il est de la première main; Si vôtre médeciti juge que l'usage de ce baume vous puisse être utile, je vous en enverrai très volontiers une fiole. Voici le livre que vou^ me demandez; le traducteur se plaint de l'obscurité de son original ; il a eu toutes les peines du monde à deviner le sens de quelques passages. Messieurs nos académiciens se mettent à traduire; en quoi ils me font plaisir^ parce qu'ils me mettent en état de lire des ouvrages des anciens, qui jusqu'ici ont été ou mal traduite , ou traduits en vieux français , ou point du tout. Les livres sont les hochets de ma vieillesse, et leur lecture le seul plaisir dont je jouisse. J'avoue que, excepté la Libye, peu d'étau peuvent se vanter de nous égaler en fait de sable ; cependant nous défrichons cette année soixante-seize miUearpens de prairies; ces prairies nourriront sept mille vaches, ce fumier en- * graissera et corrigera notre sablé, et les moissons en vaudront mieux. Je sais qu'il n'est pas donné aux hommes

CORRBSP. AVEC LU SQUTSIUnfS. T. U, 36

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56a CORRESPONDAHCE

de changer la nature des choses ; mais je pense qu'a force d'industrie et de travail on parvient à corriger un terrain stérile, et qu'on peut en faire une terre médiocre ; et voilà de quoi nous contenter.

J'ai lu à l'abbé Pauw votre lettre ; il a été pénétré des choses oUigeantes que vous écrivez sur son sujet; il vous estime et vous admire, mais je crois qu'il ne (Rangera pas d'opinion au sujet des Chinois ; il dit qu'il ett croit plus Tex-jésuite Parennitt, quia été dans ce pays-là, que le patriarche de Femej, qui n'y a jamais mis les pieds. Vous voudrez bien que je garde la neutralité, et ^pie j'abandonne les Chinois et leur cause aux avocats qui plaident pour et contre eux. L'empereur de la Chine ne se doute certainement pas que sa nation va être ju* gée en àemier ressort en Europe, et que des personnes qui n'ont jamais mis le pied à Pékin décideront de la réputation de son empire. Il faut]'avouer,le8 Européans sont plus curieux que les habitans des autres parties de notre globe ; ils vont partout , ils veulent tout savoir , ils veulent convertir tous les peuples chez lesquels ils pé« ttètrent, et ils q)précient le mérite de chaque province.

J'attends avec impatience les ouvrages que vous voulez bien m'envoyer. Vous savez le cas que je fois de tout ce qui part de votre plume ; mais j'avoue en même temps mon extrême ignorance sur les moeurs des peuples du Mogol , du Japon et de la Chine; j'ai borné mon attenii<m à rÉurope; cette connaissance est d'un usage journalier et nécessaire. Ce que je pourrais ramasser d'érudition sur le Mogol , l'Arabie et le Japon , serait l'objet •d'une vaine curiosité. Je ne connais de l'empereur de la Chine que les mauvais vers qu'on lui attribue : s'il n'a pas de meilleurs poètes à Pékin , personne n'apprendra cette langue pour pouvoir lire de pareilles poésies ; et

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AVEC LE ROI DE PaUSSE. -— 1776. 563

tant q^ela £atalitë ce fera pat naîtire le génie dup Vol taire dans^ ce. payt-là,, jjç m'embarrasserai peu du reste. Vivez donc, mon chei? ijoarquis, mon cher intendant, pour soulager le pays 4e Gex , pour donner un exemple à votre patriiç d'un gouvernement philosophique, et pour la satisfsitCtion de tous ceux qui s'intéressent vivement copun^e moi à ta conservation du Protée dç Feraey. FîçlI^

CCCCXCVI.

DE M. DE VOLTAIRE

A Fcmey, 17 janyier.

Sire, il y avait autrefois ve^s le cinquante- troisième degivé de latitude un bel aigle, dont le vol était admiré dans toutes les latitudes du monde. Un petit rat était sorti de sa souricière pour aller contempler l'aigle, et il fut épris d'une violente passion pour ce roi des oiseaux; le rat vieillit depuis dans sa retraite , et fut réduit à ronger des livres, encore les rongeait-il fort mal, parce qu'il n'avait plus de dents« L'aigle conserva toujours son beau bec, mais il eut mal à ses royales pâtes.

Ce qu'on ne croira jamais, c'est que cet aigle, pen» dant sa maladie, s'amusait quelquefois à faire de fort jolis vers, qu'il daignait envoyer au rat. Puisque les chênes de Dodone parlaient, pourquoi un aigle ne ferait-il pas des vers ? Le rat devenu décrépit ne pouvait plus faire que de la prose : il prit la liberté d'envoyer à son ancien patron l'aigle quelques feuillets d'un ancien livre qu'il avait trouvé dans une bibliothèque; ces fragmens commençaient à la page 86.

Les choses «dont U est parlé dans ces fragmens sont

très vraies et très singulières. Le rat slmagîna qu'elles

pourraient amuser l'aigle. S'il se trompa, on peut lui

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564 CORRESPOirDÂ.NGE

pardonner, car dans le fond il n'avait que de bonnet intentions ; il ne voyait pas la yérité avec un coup d*œil d'aigle ; mais il laimait tant qu'il pouvait. C'était même pour cultiver cette vérité et pour la contempler de plus près, qu'il avait fait autrefois un voyage dans la moyenne région de l'air pour se mettre sous la protection de son aigle , auquel il resta attaché bien respectueusement et bien tendrement jusqu'à ce qu'il f&t mangé des chats.

P. «9. 1^ par hasard sa majesté l'aigle pouvait s'amuser de ces chiffons , son vieux vassal le rat lui enverrait tout l'ouvrage par les chariots de poste dès qu'il sera imprimé.

CCCCXCVII.

DE M. DE VOLTAIRE

ag janvier.

Sire , je reçois dans ce moment la lettre charmante dont votre majesté m'honore, du 2 décembre,* elle me rend la force, elle me fait oublier tous les maux auxquels je suis souvent près de succomber.

Je ne fais assurément nulle comparaison entre vous et l'empereur Kien-long, quoique! soit arrière-petit-^s d'une vierge céleste, sœur de Ùieu. J'ai pris la liberté de m'égayer un peu sur cette généalogie, qui est beaucoup plus commune qu'on ne croyait ; je n'ai fait tout ce badinage que pour dissiper mes souffrances; s'il peut amuser votre majesté un moment, ma peine n'est pas perdue.

L'ancienne religion des brachmanes est évidemment l'origine du christianisme ; vous en serez convaincu si vous daignez lire la lettre sur l'Inde, et cela pourra peutêtre amuser davantage votre esprit philosophique ; tout ce que je dis des brachmanes est puisé mot à mot dans

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des écrite authentiques , que M. Pauw connaît mieux que n^oi.

Je pense absolument comme lui sur ceux qui croient connaître mieux la Chine que ce père Parennin, homme trè^ say^t et très sensé, qui ayait demeuré trente ans à Pékin.

Au reste, ces lettres sont sous le nom d'un jeune bénédictin qui voudrait être un peu philosophe , et qui s'adresse à M. Pauw comme à son maître , en dépit de saint Benoît et de saint Idulphe.

n est vrai , sire , que je fais plus de cas de vos soixanteseize mille journaux de prairies et des sept mille vaches qui vous devront leur existence, que des romans théologiques des Chinois et des Indiens; mais l'empereur Kien-long déiriche aussi , et on pi^étend même que sa charrue vaut 9iie^ux qi^e s^ lyre, Vous êtes assurément le seul roi sur ce globe qui soyez supérieur dans tous les genres.

Vous ressembleriez à Apollon comme deux gouttes d'eau, si vous n aviez pas pris si long-temps pour votre patron un autre saint nommé Mars ; car Apollon J)âtissait comme vous des palais, cultivait des prairies , était le dieu de la musique et de la poésie : de plus, vous êtes médecin comme lui; car votre majesté pousse la bonté jusqu'à vouloir m'envoyer une fiole du baume de la Mecque. C'est un remède souverain pour la maladie de poitrine dont ma nièce est attaquée, et pour la faiblesse extrême où je suis. Non seulement votre majesté fait le charme de ma vie , mais elle la prolonge : le reste de mes jours doit lui être consacré.

Je la remercie de l'Ammien-MarcelHn , dont on m'a dit que les notes étaient très instructives. Cet Ammien était un superstitieux personnage, qui croyait aux dé-

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mon» de lair et atix sorciers , comme tout le inonde y croyait de son temps , comme les Welches y ont cru du temps même de Louis 33[V,contae les Polonais y croient pltts que junàif ; cdr on dit qu'ils viennent de brAler sept pauvres vieilles femmes accusées d'avôirlisàtinanquer la récolte par des paroles magiques.

Je ne sais, «ire, si je ne me suis pats déniis à vos pieds de mon m&rquisat; je n'fti voulu accepter aucune récompense du peu de peine que j*ai prb pour le petit pays dont j'ai fait ma patrie.

J*ai quatre-vingt-deux ans, je nlû point denfans; l'érecfidn d'une tei^e en marquisat demande des soins au dessus de mes forces ; je ne délire à présent d'autres honneurs que celili d'être toujours protégé par le roi Prédério-le-Grànd , à qui je suis attaché avec le plus profond respect jusqu^iu dernier moihént de ma vie.

CCCCXCVIII.

DU liÙl DE PfeÙSSÉ.

A Potsdam, le rS i«Trier.

La fable du rat et de l'aigle vaut bien celle de l'&ne et du rossignol. L'aigle troquerait volontiers avec le rat, si, par ce troc, il pouvait s'approprier les rares talens du dernier. Mais il n'est pas donné à tout le monde d'aller à Gorinthe, de même que n'est pas Protée qui veut.

Dans la Fable » jadit dan» la Grèce inrentée , Nous admirons surtout le (i^nd art de Protée, Qui toujours à propos sachant se transformer, A' tous lès cas divers po'u vait se conformer ; Mais, bien plus merreÙIeux encor que cette fable. Voltaire la rebdit-dé nos jours yémable.

En effet, il n'-y'a point de 'mutation dont vous ne soyez susceptible ,' et- pour vous rendre éntièreirieiit uni-

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versel) il ne nous manque de vous qu'un ouvrage sur la tactique. Je l'attends incessanunent comme devant éçiore de votre universalité. ,

Xai lu la brochure que vous m'avez envoyée, et j'espère bien que vous voudrez y joindre la continuation , qui contiendra sans doute des découvertes et des combinaisons curieuses.

Je viens d'essuyer encore un violent accès de goutte qui me met bien bas. U faujt que la belle saison vienne à mon secours pour me rendre mes forces. En auendant» le marquis de Ferney, intendant du pays de Gex, souidgera les peuples du fardeau des impôt»^ il réglera les corvées, et donnera Téchantillon de ce qui pourra servir à établir le bonbeur des Weldies. Je finirai ma lettre comme Boileau^ Épitre à Louis XIF^: « J'admire et je me tais. » Fale. Fbderig.

GCGCXCIX.

DE M. DE VOLTAIRE

A Femey^ zx man.

Sire, l'infatigable Achille sera-t-il toujours pris par le pied.^ L'ingénieux et sage Horace souffrira-t-il tou-' fours de cette main qui a écrit de si belles choses ? Vos fréquens accès de goutte alarment ce pauvre vieillard qui vous dit aut^^^Fcus qu'il voudrait mourir à vos pieds, et qui vous le dit encore. La saison où nous sommeil est bien malsaine ; notre printemps n'est pas celui que les Grecs ont tant chanté; nous avons cru, nous autres pauvres habitans du Septentrion, que nous avions aussi un printemps , parce que les Grecs en avaient un ; mais nous n'avons ep effet que des vents, du froid et des orages. Votre majesté brave tout cela dès qu'elle est

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568 CORRESPONDAICGE

quitte de sa goutte : il n*en est pas de même des octogénaires, qui ne peuvent remuer, et à qui la nature na laissé qu'une main pour avaoir l'honneur de vous écrire, et un cœur pour regretter le temps où il était auprès de vous.

Puisque votre majesté m'ordonne de lui envoyer la correspondance d un bénédictin ^vec M. Pauw, je la mets a vos pieds,* j'en retranche un fatras de pièces étrangères qiii grossissaient cet inutile volume; j'y laisse seulement un petit ouvrage de Maxime de Madaure , célèbre païen, ami de saint Augustin, célèbre chrétien. U me semble que ce Maxime pensait à peu près conune le héros de nos jours, et qu'il avait l'esprit plus conséquent et plus soUde que M. l'évéque d'Hippone. Le paquet est un peu gros pour partir pair la poste, mais votre majesté l'ordonne.

Je lui souhaite la santé et la longue vie du maréchal Keit; je lui souhaite un doux repos qu'il a bien mérité par son activité en tout genre. Je suis au désespoir de mourir loin de lui,- j'ose lui demander avec autant de respect que de tendresse la continuation de ses bontés.

pu ROI DE PRUSSE.

A Potodam , le ^9 mais.

Il est vrai , comme vous le dites, que les chrétiens ont été les plagiaires grossiers des fables qu'on avait inventées avant eux. Je leur pardonne encore les vierges ^ en faveur de quelques beaux tableaux que les peintres en ont faits ^ mais vous m'avouerez cependant que jamais l'antiquité, ni quelque autre nation que ce soit, n'a imaginé une absurdité plus atroce et plus blasphématoire

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que celle de manger son dieu. C'est le dogme le plus révoltant, le plus injurieux à TÊtre suprême, le comble de la folie et de la démence. Les gentils, il est vrai, feraient jouer à leurs dieux des rôles assez ridicules, en leur prêtant toutes les passions et les faiblesses humaines. Les Indiens font incarner trente fois leur ^ammonocodomj à la bonne heure: mais tous ces peuples ne mangeaient point les objets de leur adoration. Il n'aurait été permis qu'aux Égyptiens de dévorer leur dieu Apis. Et c'est ainsi que leis chrétiens traitent Fautocrateur de l'univers.

J^ vous abandonne, ainsi qu'à l'abbé Pauw, les Chinois , les Indiens et les Tartares. Les nations européanes me donnent tant d'occupation , que je ne sors guère , avec mes mfsditations , de cette partie la plus intéressante de notre globe. Gela n empêche pas que je n'aie lu avec plaisir les dissertations que vous avez eula bonté de m'en- ▼oyer. Gomment recevrait- on autrement ce qui sort de votre plume ! L'abbé Pauw prétend savoir que l'empereur Kien-long est mort, que son fils gouverne à pi:ésent, et que le défunt empereur a exercé d énormes cruautés envers les jésuites. Peut-être veut-il que je prenne fait et cause contre Kien-long, d'autant plus qu'il sait combien je protège les débris du troupeau de saint Ignace. Mais je demeure neutre , plus occupé d'apprendre si la colonie de Penn continuera de pratiquer ses vertus pacifiques, ou si, tout quakers qu'ils sont, ils voudront défendre leur liberté et combattre pour leurs foyers. Si cela arrive, conmie il est apparent, vous ser«z obligé de convenir qu'il est des cas où la guerre devient nécessaire , puisque les plus humains de tous les peuples la font.

Ammien-Marcellin doit être bien près de Ferney , à compter le temps qu'on vous l'a expédié. Nos acadé*

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micient conTÎemient tous que c'en un des auteurs de Fantiquité le plus difficile à traduire , à cause de son obscurité. Il est sur que si d^aiHeurs nous ne surpassons pas les anciens en autre chose, du moins écrit- on mieux dans ce siècle qu'à Rome après les douze Césars. La méthodi^, la clarté, la netteté, régnent dans tous les ouTrages, et l'on ne s'égare pas dans des épbodes, comme les Grecs en araient Tbabitude.

Je n'aime point les auteurs qu'on admire en bâillant, fussent-ils même empereurs de la Chine. Mais j'aime ceux qu'on lit et qu'on relit toujours volontiers, comme les ouvrages d'un certain patriarche de Feraey dont l'antiquité nous fournit quelques uns de la même trempe.

'H faut, par toutes ces raisons, que vous ne mouriez peint, et que, tandis que le parlement qui radote vous brûle à Paris, vous preniez de nouvelles farces pour confondre les tuteurs des rois, et ceux qui empoisonnent les âmes du venin de la superstition. Ce sont les vœux d'un pauvre goutteux qui se réjouit de sa convalescence, jouissant par là du plaisir de vous admirer encore, f^ale. Fbdéric.

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