‹ ŒuvresChapitre 43 sur 66 · CCCCLXXL DU ROI DE PRUSSE · texte numérisé non relu

CCCCLXXL DU ROI DE PRUSSE

A Potsdam , le a6 man.

Non , TOUS n'entendrez plus les aigres sifflemens

Des monstres que nourrit l*£nyie :

rétoufle leurs cris discordans

Par l'éloge de votre vie.

J*irai vous cueillir de ma main

Des fleurs dans les bosquets de Flore ,

Pour en parsemer le chemin

Que l'aveugle arrêt du Destin

Veut bien votis réserver encore.

Vous avez charmé mon loisir ;

J'ai pu vous voir et vous entendre :

Tous vos vers sont à moi, car j'ai su les apprendre. D'un cceur reconnaîssant le plus ardent désir Est qu'ayant par vos soins reçu tant de plaisir. Je puisse à mon tour vous en rendre.

Le pauvre Protée dont vous faites 1 éloge n'est qu'un dilettante j espèce de gens qu'on appelle ainsi en Italie ,

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5 1 1 CORUESPOK DANCE

amateurs des arts et des sciences , n'en possédapt que la superficie ; mais qui pourtant sont rangés dans une classe supérieure à ceux qui sont totalement ignorans.

Je me suis enfin procuré les sept dialogues , et j'en ai approfondi toute Fhistoire. L auteur de cet ouvrage est un Anglais nommé Lindsey, théologien de profession, et précepteur du jeune prince Poniatowski, neveu du roi de Pologne. C'est à l'instigation des Czartoriski , oncles du roi, qu'il a composé sa satire en anglais.

L'ouvrage achevé, on s'est aperçu que personne ne l'entendrait en Pologne, s'il n'était traduit en français ; ce qui s*est exécuté tout de suite. Mais comme le traducteur n'était pas habile, on envoya les dialogues à un certain Gérard à Dantzick, qui pour lors y était consul de France, et qui à présent est commis de bureau aux affaires étrangères, auprès de M. de Vergennes. Ce Gérard, qui a de l'esprit^ mais qui me fait l'honneur de me haïr cordialement, a retouché ces dialogues, et les a mis dans l'état où on les a vus paraître. J'en ai beaucoup ri ; il y a par-ci par-là des grossièretés et des platitudes insipides, mais il y a des traits de bonne plaisanterie. Je n'irai point ferrailler à coups de plume contre ce sycophante. Il faut s'en tenir à ce que disait le cardinal . Mazarin : « Laissons chanter les Français , pourvu qu'ils « nous laissent taire. •

Je reviens au pauvre d'Étallonde, dont l'affaire ne m'a pas l'air de tourner avantageusement : comme je lui ai procuré son premier asile, je serai sa dernière ressource. Un ingénieur formé sous les yeux de Voltaire est un phénix à mes yeux. Pour cette bataille dont il a tracé le plan, il y a si long-temps qu'elle s'est donnée qu'à peine je m'en ressouviens. D'Étallonde pourra vous servir à conduire les travaux au siège de l'in/T.. , à former les

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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — Ï775. 5l3

batteries, des balistes et des catapultes pour faire écrouler entièrement la tour de la superstition , dernier asile des vieilles femmes et des tonsurés.

Je vois que vous préférez le séjour de Ferney à celui de Versailles : vous le pouvez faire sans risque. Les distinctions que vous pourriez recevoir de votre ingrate patrie tourneraient plus à son honneur qu*au vôtre. Vous ne recevrez pas l'immortalité comme un don ; vous vous l'êtes donnée vous-même.

Les bonnes intentions de la reine de France font cependant son éloge : il est beau qu'une jeune princesse pense à réparer les torts d'une nation dont elle occupe le trône, surtout qu'elle rende justice au mérite éclatant.

Ce portrait que vous avez voulu avoir, et qui est plus propre à déparer qu'à orner un appartement, vous le recevrez par Michelet. Je voulais qu'on lui mît un habit d'anachorète ; cela n'a pas été exécuté. Si ce portrait pouvait parler, il vous dirait que personne ne vous souhaite plus de bénédictions ni ne s'intéresse plus à votre conservation que le philosophe de Sans-Souci. Fale,

Fbdéric.

CCCCLXXn.

DE M. DE VOLTAIRE

A Ferney, le a8 mare.

Sire, toutes les fois que j'écris à votre majesté sur des affaires un peu sérieuses, je tremble comme nos régimens à Rosbach. Mais votre bonté et votre magnanimité me rassurent.

Je vous supplie de daigner lire dans un de vos momens de loisir , si vous en avez, le Mémoire ded'Étallonde : il est entièrement fondé sur les 'pièces originales qu'on

CO&ESSP. AVBC LES SOtTVBRAIirS. T. II. 33

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nous cachait, et qui nous sont enfin parvenues. Vous Terrez dans cette affaire , pire que Celles desGalas et des Sirven , à quel point les Welches sont quelquefois fn- ToleS et atroces : vous y verrez à la fois rimbëcillité du Pierrot de la Foire , et la barbarie de la Saint-Barthé-^ lemi. Ce n est pas que la bonne compagnie de Paris ne soit infiniment estimable; mais souvent ce qu'on appelle magistrats sont l'opposé de la bonne compagnie.

J'ose croire que la lecture de ce mémoire vous fera frémir d'horreur. Nous avons résolu d'envoyer ce mémoire non seulement aux avocats de Paris, mais à tous les jurisconsultes de l'Europe. Notre dessein est de nous en tenir à leur décision. D'ÉtalIonde ayant pris avec votre permission le litre de votre aide de camp, et de votre ingénieur, ne doit ni demander grâce à un garde des sceaux, ni s'avilir jusqu'à se mettre en prison pour faire casser son arrêt.

Si vous daignez seulement nous faire avoir l'avis de votre chancelier , ou celui d'un de vos premiers juges , cette décision , jointe à celles que nous espérons avoir à Naples, à Milan et à Londres, sera assez authentique pour ne faire retomber l'opprobre de l'horrible jugement contre d'Etallonde et le chevalier de La Barre que sur les assassins qui les ont condamnés. C'est une nouvelle manière de demander justice; mais si votre majesté l'approuve, je la crois très bonne et très efficace. Elle pourra mettre un frein à nos Welches cannibales qui se font un jeu de la vie des hommes. Peut-être n'y a-t-il point actuellement d'affaire en Europe plus digne de votre pr<Hection« C'est à Marc-Aurèle de donner des leçons à des barbares.

Dès que nous aurons la décision des avocats de Paris, jointe au jugement des premiers jurisconsultes d'Alle-

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AVEC LE ROT DE PRUSSE. — 1775. 5l5

magne et d'Italie, et peut-être de Rome même, je rendrai d'Étalkmde à votre majesté. Il e«t digne de la aer* Tir, et il n'attend que ce moment pour «e remettre à un devoir qui lui est cher.

Pour moi, j'attendrai la mort sans aucune peine si je peux réussir dans cette juste entreprise, et je mourrai heureux si votre majesté me conserve ses bontés.

CCCCLXXIII.

DE M. DE VOLTAIRE

A Ferney, 17 avril

Sire , j'ai reçu aujourd'hui, par les bontés de votre majesté, le portrait d'un très grand homme j je vais mettre au bas deux vers de lui , en n'y changeant qu'un mot :

Imitateur henrenx d'Alexandre et d'Aldde, Il aimait mieux pourtant les yertus d'Aristide.

J'avoue que le peintre vous a moins donné la figure d'Aristide que celle d'Hercule. Il n'y a point de Welché qui ne tremble en voyant ce portrait-là; c'est précisément ce que je voulais.

Tout Welche qui vous examine, De terreur panique est atteint ; Et chacim dit à votre mine Que dayis Rosbach on vous a peint.

Ce qui me plaît davantage , c'est que vous avez l'air de la santé la plus brillante.

Nous nous jetons , Morival et moi , aux pieds de ce héros. Le dessein de ce jeune homme est de ne point s'avilir jusqu'à demander une grâce dont il n'aura certainement pas besoin aux yeux de l'Europe : il veut et il

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doit se borner à faire voir la turpitude et Thorreur de» jugemens welches. Cette affaire est plus abominable encore que celle des Calas ; car les juges des Calas n*aTaient été que trompés , et ceux du chevalier de La Barre ont été des monstres sanguinaires de gaieté de cœur.

Je m'en rapporte à votre jugement, sire, et j'attends votre décision, qui réglera notre conduite. Nos lois sont atroces et ridicules ; mais Morival ne connaît que les vôtres, n se soucie fort peu de la petite part qui lui reviendrait dans le partage avec sa famille ; il ne veut plus connaître d autre famille que Son régiment , et n'aura jamais d'autre roi et d'autre maître que vous.

J'ai été quelque temps sans écrire à votre majesté. H a régné dans nos cantons une maladie épidémique affreuse, dont ma nièce a pensé mourir, et dont je suis encore attaqué.

Vivez long -temps, sire, non pas pour votre gloire, car vous n'avez plus rien à y faire, mais pour le bonheur de vos états. Conservez-moi des bontés qui me consolent de toutes mes misères.

CCCCLXXIV.

DE M. DE VOLTAIRE

I*' maL

Sire, votre dernière lettre est un chef-d'œuvre de raison, d'esprit, de goût et de bonté.

CTest un sage qui nous instruit; Cest un héros qui sliumanîse :

Rien de si beau ne fut produit Sur le Parnasse et dans Téglise.

Mon cœur s*émeut quand je tous lis.

Tout près de mon heure suprême, Grâces à tous je rajeunis ;

AVEC LE ROI DE PRUSSE. — l??^. 5l7

Tadmire votre gloire extrême Gomine ont £ait tous tos ennemis :

Mais je fais bi«i mieux , je tous aime Comme je tous aimai jadis.

Je sens une joie mêlée d attendriss^nent quand les étrangers qui viennent chez moi s'inclinent devant votre pbrtrait, et disent : Voilà donc ce grand homme*

Chaque peuple à son tour a régné sur la terre Par les lois , par les arts , et surtout par la guerre ; Le siècle de la Prusse est à la fin venu.

Il est vrai qu*on peut à présent observer parmi presque tous les souverains de l'Europe une émulation de se signaler par de grands et d utiles établissemens. Il semble même que la superstition diminue dans quelques cours. Mais quel est le prince qui approche de votre philosophie ! Par ma foi ^ il est très vrai que vous pensez en Marc-Aurèle, et que vous écrivez en Cicéron, et cela dans une langue qui n'était pas la vôtre. Les lettres femilières de Cicéron ne vadent pas celles de Frédéricle-6rand. Vous êtes plus gai que lui, comme vous êtes meilleur généraï^ quoiqu'il ait combattu une fois au même endroit qu'Alexandre.

Je remercie bien votre majesté de ses bonnes intentions pour dwus (TEtallunduSy martyr de la philosophie. Il y a autant de grandeur et de vertu à protéger de tels martyrs qu'il y a d'infamie et de barbarie à les faire.

On me dit que votre majesté fait le voyage de Silésie, suivie de messieurs les princes de Virtemberg. J'ignore si c'est le duc régnant, ou le prince Louis , ou le prince Eugène, ou quelqu'un de ses enfans; si c'était le duc régnant, j'oserais vous demander votre protection auprès de lui. J'aime à ne point mourir sans avoir de nouvelles preuves de votre bonté ; je m'endormirai dans la

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5 1 8 CORR|£SPOlU)AN0E

paix du Seigneur. Je finit ma vie par rétablissement d une colonie à Ferney. Votre majesté peut se souvenir que mon premier dessein était de l'établir à Clèves. J'aurais espéré alors d'être assez heureux pour me jeter encore une fois à Tos pieds. C'est une consolation dont il ne m'est plus permis de me flatter. Daignez me conserver un souvenir qui est envié de tous les princes qui vous ont approché.

CCCCLXXV.

DE M. DE VOLTAIRE

Mai.

Sire, c'està Aristide que j'écris aujourd'hui, et je laisse 1^ Alexandre et Alcide jusqu'à la première occasion.

Je me jette à vos pieds avec Morival. Voici où il en est. Les gens qui sont aujourd'hui les maîtres du royaume des Welches lui donneront sa grâce; ^ cette grâce pourra le nyettre dans quinze ou vingt ^s en possession d'une légitime de cadet de Normandie. Mais nos belles lois exigent que, pour être en état de recueillir un jour cette portion d'héritagç si mince, on se mette à genoux devant le parlement, qui est le maître d'enregistrer la grâce ou de la rejeter.

Morival est un garçon pétri d'honneur; il trouve qu'il y aurait de l'infamie à paraître à genoux avec l'uniforme d'un officier prussien devant ces robins. Il dit que cet uniforme ne doit servir qu'à faire mettre à genoux les Welches,

C'est à peu près ce qu'il mande à votre ministre à Paris. J'apprQ^ve un tel sentiment, toutWelche que je suis; et j^ ;pe,|latte qu'il ne déplaira pas à votre majesté.

Vws avez eu la bonté de nous écrire que vous seriez x\çk%xe dernière ressource, Vous avejf toujours été la seule; car i ai toujours mandé à la famille et à nos amis de Paris

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AVEC LB KOI JWB PRUSSK. — 1775. 5lQ^

que nous ne vouUoiis point de grâce* Nous n'attendons rien que de vos bontés. Vous avez permis que d'Étal^ londe Morival slntitulàt ingénieur et adjudant de votre majesté. Ces titres, qui, ce mè semble, ne donnent aucun grade militaire, peuvent s*a€»order dans vos armées «ans faire aucun passe-droit à personne.

Pour peu que votre majesté daigne lui donner de légers appointemens, il subsistera très honorablement ^vec les petits secours de sa famille et de ses amis; il viendra recevoir vos ordres au moment où vous l'ordonnerez. Faites voir à l'Europe, je vous en conjure, combien votre protection est au dessus de celle de nos parlemens. Vous avez daigné secouiir les Calas; d'Étallonde est opprimé bien plus injustement; il est la victime d'une superstition et d'un fanatisme que vous haïssez autant que je les abhorre. Il n's^partient qu'à yoite grandeur d'ame et à votre génie d'honorer hautement de votre bienveillanoe un officier très sage, très brave et très utile, indignement persécuté par les plus liicbes «t les ' plus barbares de tous Ifes hommes. Vous êtes fait pour donner des exemples, non seulement aux Welches, mais à l'Europe entière.

J'attends les ordres de votre majesté : j'ose espérer qu'ils consoleront ma décr^itude, et que mes cheveux . blancs ne descendront point avec amertume dans le tombeau, comme dit l'autre.

CCCCLXXVI.

Le lo mai.

Vous ne m'accuserez pas de lenteur à vous envoyer la ccmsuitation de nos jurisconsultes : c'est eux qui m*ont lanterné jusqu'à ce moment que je reçois enfin leur.

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5llO CORRESPONDANCE

docte décision. Si notre justice est si lente , à quoi ne faudra-t-il pas s'attendre du parlement de Paris! Ni vous, ni moi, ni Morival, ne vivrons assez long-temps pour voir la fin de cette afFaire.

Le parti le plus sûr s«:a d'y renoncer, faute de pouvoir amollir les cœurs de roche de ces juges iniques. Je crois que le fanatisme et la superstition ont eu moins de part à cette boucherie d'Abbeville que lopiniâtrete. Il y a des gens qui veulent toujours avoir raison, et qui se laisseraient plutôt lapider que de reconnaître l'excès où leur précipitation les a fait tomber.

A présent on ne pense à Paris qu'au sacre de Reims ; y eût-il mille d'Étallonde, on ne les écouterait pas. On a les yeux sur les otages de la sainte ampoule ; on veut savoir qui portera la couronne, qui le sceptre, qui le globe, et qui le soir le bougeoir du roi : ce sont des choses bien plus attrayantes que de justifier un innocent. Vos conseillers de grand'chambre penseront aiusi; et Voltaire, le protecteur de Imnocence sans pouvoir \a sauver, muni des consultations les plus intègres, n'aura de ressource que de flétrir dans ses écrits, lus de l'Europe entière, les bourreaux de La Barre et de ses compagnons.

J'écarte de ma mémoire ces horreurs et ces atrocités qui inspirent une mélancolie sombre, pour vous parler d'une matière plus agréable. Lekain va venir ici cet été, et je lui verrai représenter vos tragédies. C'est une fête pour moi. Nous avons eu l'année passée Aufresne, dont le jeu noble , simple et vrai m'a fort contenté. Il faudra voir si les efforts de l'art surpassent dans Lekain ce que la nature a produit dans l'autre; mais, avant d'en venir là, j'aurai trois cents lieues à faire en parcourant différentes provincesu A mon retour j'aurai le plaisir de vous

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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1775. Sa I

écrire pour savoir des nouvelles du patriarche de Ferney, pour lequel le solitaire de Sans-Souci ne cesse de faire des vœux. Fale. Fédéhic.

CCCCLXXVII.

17 mai.

Cinq cents milles de France que j'ai parcourus en quatre semaines me serviront d'excuse de vous devoir réponse à trois lettres , dont deux arrivèrent le moment avant mon départ et la dernière à mon retour. Je vous réponds selon les dates.

Le portrait que vous ave* reçu est l'ouvrage de madame Terbusch, qui, pour ne point avilir son pinceau , a rajusté des grâces de la jeunesse ma figure éraillée. Vous savez qu'il suffit d'être quelque chose pour ne pas manquer de flatteurs; les peintres entendent ce métier tout comme les courtisans les plus raffinés.

L'artiste qu*Apollon inspire, S*il veut par ses talens orner rotre ch&teau , Doit, en imitant Fart dont vous savez écrire, Ennoblir les objets et peindre tout en beau.

Certainement ni le portrait ni l'original ne méritent qu'on se jette à leurs pieds. Si cependant l'affaire de Morival dépendait de moi seul, il y a long-temps qu'elle serait terminée à sa satisfaction. J'ai douté, vous le savez, que l'on parvînt à fléchir des juges qui, pour qu'on les croie infaillibles, ne réforment jamais leur jugement. Les formalités du parlement, et les bigots, dont le nombre est plus considérable en France qu'en Allemagne, m'ont paru des obstacles invincibles pour réhabiliter Morival dans sa patrie. Je vous ai promis d'être sa dernière ressource, et je vous tiendrai parole; il n'a qu'à venir ici,

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il aura brevet et pension de capitaine-ingénieur , nnétier dam lequel il trourera occasion de se perfectionner id; et le fiinatisme frémira vainement de dépit , en voyant que Voltaire, et moi pauvre individu, nous sauvons de ses griffes un jeune garçon qui n*a pas observé le puntiglio et le cérémonial ecclésiastique.

Vous me faites trembler en m annonçant vos maladies. Je crains pour votre nièce que je ne connais point, mais que je regarde comme un secours indispéisable pour vous dans votre retraite. Je suis encore accablé d'affaires; dans une couple de Jours je serai au courant et pourrai m'entretenir plus librement avec vous. Vqtre impératrice se signale à Moscou par ses bienfait» et par la douceur dont elle traite le reste des adhérens de Pugatschef : c est un bel exemple pour les souv^rams; j'espère, plus que je ne le crois, qu'il sera imité.

Adieu , mon cher Voltaire ; conservez un homme que toute l'Europe trouverait à dire , moi surtout, s'il u existait plus ; et n'oubliez pas le solitaire de Sans-Souci.

CCCCLXXVIII.

21 joia.

Sire , tandis que votre majesté fait probablement manœuvrer trente ou quarante mille guerriers , je crois ne pouvoir mieux prendre mon temps pour lui pràenter la bataille de Rosbach, dessinée par d'ÉtaUonde.

Il brûle d'envie de se trouver à une pareille bataille. La bonté extrême que vous avez eue de nous envoyer la consultation de vos premiers magistrats ne lui hiaie d'autre idée que de verser son sajfig pour votre service; la reconnaissance qu'il vous doit, et l'honneur d'être au nombre de vos officiers, l'emportent sur tous les autres

AVEC LE ROI DE PHUSSE. — i??^. SaS

projets : il ne veut plus aucune gi^oe en France ; il en était déjà bien dégoûté , vos dernières bontés ferment soii cœvLT à lout autre objet que celui de mourir Prus* sien ; il voudrait au moins paraître parmi les braves gens dont votre majesté ^t des revues. On lui a dit que son régiment pourrait bien faille l'exercice en votre présence cette année : à cette nouvelle , je crois voir un amant à qui sa maîtresse a donné un rendez-vous ; il ne me parle que de son départ, je ne puis le retenir. Jai beau lui dire qu'il n*a point reçu d ordre et qu'il £aut attendre , il dit qu'il n'attendra rien. Je ne suis pas fait pour contredire les grandes passions , et surtout une passion si belle. SU retourne à Vesel dans quelques jours , il ne me reste , sire , qu'à me jeter à vos pieds du fond de ma retraite et du bord de mon tombeau , à remercier votre majesté de ce qu elle a daigné faire pour lui , et à me flatter qu'elle voudra bien l'honorer des emplois dont elle le croira capable ; il n'y a qu'un héros philosophe qui puisse être servi par un tel officier.

Ma lettre arrivera peut-être mal à propos au milieu de vos immenses occupations , mais les plus petites afhires vous sont présentes comme les grandes. M. de Catinat disait que son héros était celui qui jouerait une parde de quilles au sortir d'une bataille gagnée ou perdue. Vous ne joueîz point aux quilles ; vous faites des vers un jour de bataille ; vous prenez votre flûte lorsque vos tambours battent aux champs ; vous daignez m'éorire des choses charmantes , en fesant une promotion d'officiers généraux. Je vous admire de toutes les façons, et en vous admirant j'attends tout de votre grand cœur. On mande que le sacre du roi très chrétien n'a pas été aussi brillant que l'espéraient les Français , accoutumés à la magie de Servandoni et à la musique de Gluck. C'est

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un spectacle bien étrange que ce sacre. On fait coucher tout de son long un pauvre roi en chemise devant des prêtres qui lui font jurer de maintenir tous les droits de l'église, et on ne lui permet d*être vêtu que lorsqu'il a fait son serment. Il y a des gens qui prétendent que c'est aux rois à se faire prêter serment par les prêtres ; il me semble que Fréderio-le-Grand en use ainsi en Silésie et dans la Prusse occidentale.

Je fais serment, sire, devant votre portrait, que mon cœur sera votre sujet tant que j'aurai un reste de vie.

CCCCLXXIX-

DE M. DE VOLTAIRE

A Femey, 7 jaiUet.

Sire, Morival s'occupait à mesurer le lac de Genève, et à construire sur ses bords une citadelle imaginaire , lorsque je lui ai appris qu'il pourrait en tracer de réelles, dans la Prusse occidentale ou dans vos autres états. H a senti vos bienfaits avec une respectueuse reconnaissance égale à sa modestie. Vous êtes son seul roi, son seul bienfaiteur. Puisque vous permettez qu'il vienne se jeter à vos pieds dans Potsdam , voudriez-vous bien avoir la bonté de me dire à qui il faudra qu'il s'adresse pour être présenté à votre majesté ?

Permettez que je me joigne à lui dans la reconnaissance dont il ne cessera d'être pénétré ; je ne peux pas aspirer, connue lui, à l'honneur d'être tué sur un bastion ou sur une courtine; je ne suis qu'un vieux poltron fait pour mourir dans mon lit. Je n'ai que de la sensibilité , et je lamets toute entière à vous admirer et à vous aimer.

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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1775. 5îi5

Votre alliée 1 impératrice Catherine fait, comme tous, de grandes choses. Elle fait surtout du bien à ses sujets ; mais le roi de France lemporte sur tous les rois, puisqu'il fait des miracles. Il a touché à son sacre deux mille quatre cents malades d ecrouelles , et il les a sans doute guéris.Il est yrai qu'il y eu t une des maîtresses de LouisXIV qui mourut de cette maladie, quoiqu'elle eût été très bien touchée ; mais un tel cas est très rare.

Votre majesté ayait eu la bonté de me mander qu'après ses revues elle se délasserait un moment à entendre Lekain et Âufresne ; mais je vois bkn que vos héros guerriers qui marchent sous vos drapeaux l'emportent sur vos héros de théâtre. Votre majesté les passe en revue dans quatre cents lieues de pays pendant un mois. C'était à peu près avec cette rapidité qu'vn de vos prédécesseurs, nommé Jules César, parcourait notre petit pays des Welches. H fesait des vers aussi , ce Jules ou Julius, car les véritablement grands hommes font de tout

Je suis plus que jamais l'adorateur et l'admirateur des gens de ce caractère, qui sont en si petit nombre.

Agréez, sire, avec bonté, le profond respect, la reconnaissance et l'attachement inviolable de ce vieux malade du mont Jura.

CCCCLXXX.

k Pottdam , le XA juillet.

Vous croyez donc , mon cher patriarche , que j'ai toujours l'épée au vent. Cependant votre lettre m'a trouvé la plume à la main , occupé à corriger d'anciens Mémoires que vous vous ressouviendrez peut-être d'avoir vus au-

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5a6 coRwespoirDAirCE

trefcMs peu corrects et peu soigtfés. Je lèche mes petits; je tâche de les poUr. Trente années de différence rendent plus difficile à se satisfaire : et quoique cet ouvrage soit destiné à demeurer enfoui pour toujours dans quel*que archiye poudreuse , je ne veux pourtant pas qu'il soit mal fait. En voilà assez pour mes occupations.

Quant à Morival d'Etallonde , je vois bien que toi bonnes intentions n*ont pas été suffisantes pour déraciner les préjugés du i^natisme des tètes de vos présidens à mortier. Il est plus difficile de faire entendre raison à un docteur en droit que de composer la Henriade. Si Morival ne veut pas faire amende honorable, le cierge au poing, il peut venir ici; je le pfacerai dans le génie, à votre recommandation. 11 vaut mieux étudier Vauban «t Cohom que de s'avilir, surtout lorsqu'on est innocent. Il me semble que les progrès de la raison se font sentir plus rapidement en Allemagne qu'en France. La raison en est que beaucoup d*ecclésiastiqaes et d evéques catholiques en Allemagne commencent à avoir honte de leurs superstitieux usages , au lieu qu'en France le clergé fait corps de l'état ; et toute grande compagnie reste attachée aux anciens usages , quand même elle en connaît l'abus.

On n'a parlé ici que du sacre de Reims , des cérémonies bizarres qui s y observent, et de la sainte Ampoule, dont l'histoire est digne des Lapons. Un prince sage et éclairé pourrait abolir et la sainte Ampoule et le sacre même.

J'ai vu ici deux jeunes I*'rançais bien aimables : l'un est un monsieur de Laval «Montmorenci, et l'autre un Clermont^rallerande. Ce dernier surtout â de la vivacité d'esprit, à laquelle est jointe une Conduite mesurée et sage. Au lieu d'assister au sacre, ils Voyagent. Ils ont

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AVEC LE ROI DE PRUSSE. — 1775. Sl'J

été avec moi'en Prusse, d'où ils se sont rendus à Yar* sovie dans le dessein d*aller à Vienne.

Lekain est venu ici : il jouera Œdipe, Orosmane et Mahomet. Je sais qu'il a été à Ferney; il sera obligé de me conter tout ce qu'il sait et ne sait pa» de celui qui rend ce bourg si célèbre. J'ai vu jouer Aufrcsne l'année passée. Je vous dirai auquel des deux je donne la préférence, quand j'aurai vu jouer celui^^^i.

J'ai toute la maison pleine de nièces, de neveux et de petits-neveux : il £aut leur donner des spectacles qui les dédommagent de l'ennui qu'ils peuvent gagner en la compagnie d'un vieillard. Il faut se rendre justice , et se rendre supportable à la jeunesse. Ceci me regarde. Vous aurez le privilège exclusif de ne jamais vieillir ; et quand même quelques infirmités attaquent votre corps, votre esprit triomphe de leurs atteintes, et semble acquérir tous les jours de& forces nouvelles.

Que Minerve et Apollon , que les Muses et les Grâces veillent sur leur plus bel ouvrage , et qu'ils conservent encore long-temps celui dont des siècles ne pourraient réparer la perte. Voilà les vœux que l'ermite de Sans- Souci fait pour le patriarche de Femey* Foie.

Fédbrig.

CCCCLXXXL

A PotscUm 9 le ai juillet.

Je viens de voir Lekain. Il a été obligé de me dire comme il vous a trouvé , et j'ai été bien aise d*apprendre de lui que vous vous promenez dans votre jardin , que votre santé est assez borne , et que vous avez encore plus de gaieté dans votre conversation que dans Vos ouvrages. Cette gaieté, que vous conserve^, est la marque la plus

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5^8 GORRESPONDAIfCE

sûre que nous vous posséderons encore long-temps. Ce feu élémentaire, ce principe vital, est le premier qui s'aiïadblit lorsque les années minent et sapent la mécanique de notre existence. Je ne crains donc plus maintenant que le trône du Parnasse deyienne sitôt vacant; je TOUS nommerai hardiment mon exécuteur testamentaire : ce qui me fait grand plaisir.

Lekain a joué les rôles d*OEdipe, de Mahomet et d'Orosmane : pour l'Œdipe, nous lavons entendu deux fois. Ce comédien est très habile; il a mu bel organe, il se présente avec dignité, il a le geste noble, et il est impossible d'avoir plus d'attention pour la pantomime qu'il en a. Mais vous dirai -je naïvement l'impression qu'il a faite sur moi? Je le voudrais un peu moins outré, et alors je le croirais parfait.

L'année passée j'ai entendu Âufresne : peut-être lui faudrait -il un peu du feu que l'autre a de trop. Je ne consulte en ceci que la nature, et non ce qui peut être en usage en France. Cependant je n'ai pu retenir mes larmes ni dans Œdipe j ni dans Zcure : c*est qu'il y a des morceaux si touchans dans la dernière de ces pièces, et de si terribles dans la première , qu'on s'attendrit dans l'une, et qu'on frémit dans l'autre. Quel bonheur pour le patriarche de Ferney d'avoir produit ces chefsd'œuvre, et d'avoir formé celui dont l'organe les rend si supérieurement sur la scène !

n y a eu beaucoup de spectateurs à ces représentations : ma sœur Amélie, la princesse Ferdinand, la landgrave de Hesse, et la princesse de Yirtemberg votre voisine, qui est venue ici de Montbelliard pour entendre Lelain. Ma nièce de Montbelliard m'a dit qu elle pourrait bien entreprendre un jour le voyage de Ferney pour voir l'auteur doni les ouvrages font les délices de

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l'Europe. Je Fai fort epcouragëe à satisfaire cette dfgne curiosité ! Oh ! que les belles lettres sont utiles à la société ! Elles délassent de l'ouvrage de la journée , elles dissipent agréablement les vapeurs politiques qui entêtent, elles adoucissent Tesprit, elles amusent jusqu'aux ' fenunes, elles consolent les affligés , et sont enfin l'unique plaisir qui reste à ceux que l 'âge a courbés sous son faix, et qui se trouvent heureux d'avoir contracté ce goût dès leur jeunesse.

Nos Allemands ont l'ambition de jouir à leur tour des avantages des beaux arts : ils s'efforcent d'égaler Athènes, Rotne, Florence et Paris. Quelque amour que j'aie pour ma patrie , je ne saurais dire qu'ils réussissent jusqu'ici : deux choses leur manquent, la langue et le goût. La langue est trop verbeuse : la. bonne compagnie parle français, et quelques cuistres de lecole et quelques professeurs ne peuvent lui donner la politesse et les tours aisés qu'elle ne peut acquérir que dans la société du grand monde. Ajoutez à cela la diversité des idiomes ; chaque province soutient le sien , et jusqu'à présent rien n'est décidé sur la préférence. Pour le goût, les Allemands en manquent sur tout ; ils n'ont pas encore pu imiter les auteurs du siècle d'Auguste : ils font un mélange vicieux du goût romain , anglais , français , et tudesque; ils manquent encore de ce discernement fin qui saisit les beautés où il les trouve, et sait distinguer le médiocre du parfait , le noble du sublime , et les appliquer chacun à leurs endroits convenables. Pourvu qu'il y ait beaucoup d'r dans les mots de leur poésie, ils croient que leurs vers sont harmonieux ; et pour l'ordinaire ce n'est qu'un galimatias de termes ampoulés. Dans l'histoire, ils n'omettraient pas la moindre circonstance , quand même elle serait inutile.

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