‹ ŒuvresChapitre 50 sur 66 · DVI · texte numérisé non relu

DVI

A Potsdam, le 7 «eptembre*

On me fait bien de l'honnçur de parler de moi en Suisse; et les gazetiers doivent prodigieusement manquer dé matière , puisqu'ils emploient mon nom poisr remplir leurs feuilles.

Tai été malade , il est vrai, l'hiver passé; mais depuis ma convalescence je me porte à peu près comme auparavant. U y a peut-être des gens au monde au gré desquels je vis trop long-temps, et qui calomnient ma santé dans l'espérance qu'à force d'en parler , je pourrais peutêtre faire le saut périlleux aussi vite qu'ils le désirent. Louis Xiy et Louis XY lassèrent la patience des Français : il y a trente-six ans que je suis en place; peut-être qu^à leur exemple j'abuse du privilège de vivre, et que je ne suis pas assez complaisant pour décamper quand on se lasse de moi.

Quant à ma méthode de ne me point ménager, elle est toujours la même. Plus on se soigne , et plus le corps

Googk

devient délicat et faU>le. .Mon loétier veut du travail et de l'action , il ^ut que mon corps et mon esprit se plient à leur devoir. Il n'est pas nécessaire que je vive, mais bien que j'agisse. Je m'en siAs toujours bien trouvé. Cependant je ne prescris cette méthode à personne , et me contente de la suivre.

Enfin , j'ai pu assister à toutes les fêtes qu'on a données au grand-duc. Ce jeune. prince est le digne fils de son auguste mère. On a fait ce qu'on. a pu pour adoucir la fatigue et l'ennui d'un long voyage, et pour lui rendre ce séjour agréable. Il a paru content ; nous le savons de retour à Pétersbourg, en parfaite santé. Sa promise y sera le lâ de ce mois; et après quelques simagrées en l'honneur de saint Nicolas, les noces se célébreront.

Grlmm a passé ici pendant le séjour du grand-duc : il TOUS a vu malade, cela m'a inquiété. Ensuite, après avoir supputé le ten^ps, j'ai conclu que vou« étiez entièrement remis. Nous avons de mauvaises gazettes à Ber^ lin y comme vous en 4vez à Ferney : eUes assurent que notre vieux patriarche s'était fait moine de Cl uni En tout cas vous ne garderez pas long-tepips votre abbé. Mais je m'intéresse peu à ce dernier, et beaucoup au ^ort du prétendu moine.

Me voici de retour de la Silésie, où j'ai fait l'écoiîome comme vous à Ferney. J'ai bâti des villages , défriché des marais, établi (tes manufactures, et rebî^i quelques villes brûlées. Il s'est présenté à Breslau un monsieur de Ferrière, ingénieur du cabinet; il prétend vous connaître : il sait sans doute que ce}a vaut une recommandation auprès de moi. Il a ét^ employé en Alsace, il a servi en Corse, actuellement il est à la suite de M. de Breteuil , à Viçnne. Vous l'aurez vu, et peutrétre oubUé ; car parmi ce peuple innombrable qui se présente.à vptre cour^ d^

Googk

58a COmUESPCWDAlfCS

paste^volant doirent tous échappoi^ Des imbéciles fe^ taient autrefois des pti^rmages à Jémsakfii ou à Lorette; à présent quiconque se cnài de l'écrit va à Fanwy, pour dire en rerenant chez soi : Je Pai vu.

Jouissez long -temps de votre gloire, nuârquis de Femey, moine de Cluni, ou intendant du pays de 6ex, sous quel dtre il tous plaim^ mais n'oubUes pas qu*au fond de l'Allemagne fl est un vieillard qui vous a pos-J sédé autrefois, et qui vous regrettera toujours* Fah,

Fédsric DVIL

Le aa octobre.

Voici près de deux mens qu'aucune goutte de rosée du ciel de Femey n'é»t tombée sur le rivage de la Baltique ; les soi-disant Muses et les habitans de notre Parnasse sablonneux dessèchent à Vue dWl, et ils seraient déjà diaphanei si certain Commentaire sur je ne sais quelle Bible ne leur était tombe entre tes mains. C'est à cet ouvrage qu'ils doivent l'existence et la vie. Tout le monde a ri, parce que par Nazareth il fallait entendre l'Egypte, et par l'Egypte, Nazat^eth. Cet éclat de rire s'est porté par l'écho depuis le Mansfold jusqu'à Mémel : 3 a dissipé les humeurs noires, et rapporté la joie dans nos coptrées.

Que le ciel bénisse le plaisant comtnenuteur de ce profond ouvrage! Je le croîs aussi habile à expliquer les traités entre les nations que les vittons hébraïques; et peut-être que si les Français et les Anglais se fussent SCTvis de lui pour régler leurs anciens démêlés sur le Canada, il les aui^t accordés. On se serait épargné la dernière' guerre : ce qui n'eût pas été une bagatelle.

Googk

Voici des vers qu'un rêve-creux avait fabriqués ici avant Tarrivée du divin commentaire; ceux qu'il fera à présent seront plus gais. U se proposé de démontrer qvtè quatre-vingts ans et vingt sont la même chose, et cela par l'exemple de personnes qui ne vieillissent point, et dont Tbiver des ans reiseiidoltf ou jvriaieaipt de kur Jeunesse <•

Vos Wekhc» se préparent à faste k guenfesur mèr à je ne sais qur; ils ont acbeté beaucoup de bois dans mes chantiers, dont Dieu te» béniise* Voilà eonnie k chaîne des événemens Ue ensetnblecUfféren» objets» U fallait que ks Portugais fissent les împevtiliois dans le Paraguai, pour que don Carlos se mît en colère; il fallait qu un pacte de famille obligeât par conséquent Louis XVI à se fâcher et à faire raccommoder sa flotte ; et que pour avoir du bois et des m&direB il en fit chercher dans nos diantkrs» Voik du Wolf tout pur. Vous Tavez ausn commenté du temps de madame du Gbâtelet , sans adc^er cependant tous Whrillans ^rts de Leibnitz.

Oh çà , commentez, ou necommentea pas, selon votre bon plaisir; mais fûtes-moi au moins saroi)" quelques nouvelks de la santé du vieux patiiaorche Je ^'entends pas raillerie sur son compte ; je me flatte que le quartd'heure de Rabekûs sonnera pour nOus deux la mène minute, et que nou» pourrons aller métaphysiquer ensemble là bas; ou du moins je n aurai pas le chagrin de lui survivre et d'apprendre sa perte qui en sera une pour toute l'Europe. Ceci est sérienx s ainsi je vous recommande à la sainte garde JApoUon, des Grâces qui ne vous quittent jamais , ç t des Muses qui veillent autour de vous» Fbdbhic

' Oo n'a pa» rettcmvè cet fétu

Googk

584 coRRESPonoiurcE

DVIIL

DE IL DE VOLTAIRE

8 novembre.

Sire, voiumavez envoyé un ouvrage bien rare, car tout y est vraL C'est au philosophe d'Alembert à remer- .cier en vers votre ipajesté philosophique. Hélas! ce ne sont pas mes quatre-vingt-deux ans qui m^empêch^it de ;Vous dire en vers que vous avez raison; c'est quejéprouve' depuis plus de deux mois ce que vous dites dam votre belle Épître :

Et la pourpre et la bure éprouvent le malheur; li*nn pAeure tnr le trône et l'autre en ta cbamnière.

Si je ne pleure pas dans ma chaumière, attendu que je suis trop sec , j*ai du moins de quoi pleurer ; messieurs de Nazareth ne rient point comme messieurs du rivage de la mer Baltique/; ils persécutent les gens sourdement et cruellement; ils déterrent un pauvre homme dans sa tanière , et le punissent d*avoir ri autrefois à leurs dépens. Tous les malheurs qui peuvent accabler un pauvre homme bnt fondu sur moi à la fois, procès, pertes de bien, tourmens du corps, tourmens de ce qu*on appelle ame ; je suis absolument Foutre dans sa chaumière; mais pardieu, sire, vous nétes pas Vun qui pleurez sur le trône : vous tâtâtes un iQoment de Tadversité , il y a bien des années ; mais avec quel courage, avec quelle grandeur d*ame vous avalâtes le calice! Gomme ces épreuves servirent à votre gloire ! cotnme dans tous les temps vous avez été par vous-m^me au dessus du reste des hommes! Je n'ose lever les yeux vers vous du sein de ma décrépitude et du fond de ma misère. Je ne sais

Googk

plus OÙ j*irai mourir. M. le duc de Yirtemberg régnant, oncle de la princesse que vous venez de marier si bien , me doit quelque argent qui aurait servi à me procurer une sépulture honnête ; il ne me paye point , ce qui m'embarrassera beaucoup quand je serai mort. Si j osais, je vous demanderais votre protection auprès de lui, ipais je nose pas; j'aimerais mieux avoir votre majesté pour caution.

Sérieusement parlant, je ne sais pas où jlrai mourir. Je suis un petit Job ratatiné sur mon fumier de Suisse; et la différence de Job à moi, c'est que Job guérit, et finit par être heureux. Autant en arriva au bon homme Tobie, égaré comme moi dans un canton suisse du pays des Mèdes; et le plaisant de l'affaire est qu'il est dit dans la sainte Ecriture que ses petits-enfans l'enterrèrent avec allégresse : apparemment qu'ils trouvèrent une bonne succession.

Pardonnez-moi, sire, si, étant devenu presque aveugle comme Tobie, et misérable comme Job, je n'ai pas eu l'esprit assez libre pour oser vous écrire une lettre inutile.

Il est venu dans ma cabane un jeune baron ou comte saxon , qui s'appelle, je crois, Gesdorf. Il est très aimable, ' plein desprit et de grâces, poli, circonspect. Qn dit que votre majesté a pris la peine de l'élever elle-même pour s'amuser. Il y parait; c'est Achille qui élève Phénix, au lieu qu'autrefois Phénix fut le précepteur d'Achille.

Je me mets aux pieds de votre majesté. De profanais^

Page 1