‹ ŒuvresChapitre 66 sur 66 · EXTRAIT · texte numérisé non relu

EXTRAIT

DE DEUX LETTRES DU ftOI DE PRUSSE A D'ÀLEMBERT.

25 janvier 1777.

Messieurs vos conseillers au parlement seront bien gens à protéger Tinquisition ; le ïèle qiii les anime contre Voltaire me paraît fort suspect : ce pourrait bien être la suite du ressentiment qu'ils lui conservent d'avoir célébré en beaux vers leur expulsion : ils devraient rougir de honte. Quel honneur ont-ils à persécuter uii pauvre vieillard qui est au bord de sa tombe ? Et à bien examiner la chose, Voltaire n'a fait que recueillir les sentimens de quelques Anglais et leurs critiques de la Bible; luimême il gémit de leur audace, et il paraît n avoir fait cet ouvrage que dans le dessein qu'on le réfute. On a tant dit dé choses dans ce siècle contre la religion! Ses Commentaires sur la Bible sont moins forts qu'une infinité d'autres ouvrages qui font crouler tout l'édifice, en sorte qu'on a de la peine à le relever. Mais il est plus aisé de condamner un livre à être brùlé.que de le réfuter. Si l'on parlait sérieusement en France de mes chapelains , on rirait au nez de mon ministre : tant ma réputation est mal établie en fait d'orthodoxie ! Cependant Voltaire me feit de la peine, son abattement perce dans ses lettres. n faut qu'on le chicane sur ses établissemens de Ferney. Il ajoute qu'il a perdu un procès, qu'il est ruiné, et qu'il terminera ses vieux jours dans la misère. C'est rénigme du Sphinx; il faudrait un autre Œdipe pour l'expliquer.

CO&RSSP. AVEC LIS SOTTVERAIWS. T. It. 4©

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6a6 EXTRAIT DE DEUX LETTRES

Tout ce qui arrive à Voltaire me fait venir une réflexion, assez vraie malheureusement, qu'on fait souvent des vœux inconsidérés en souhaitant une longue y < vie à ses amis. Si Pompée était mort à Tarente, où il fat attaqué d'une fièvre chaude violente , il aurait été enterré avec toute sa réputation , et n'aurait pas vu périr sa république. Si le fameux Swift était mort à temps, ^es domestiques ne l'auraient pas montré pour de Fargept, lorsqu'il devint imbécille. Si Voltaire était mort Tannée passée, il n'aurait pas essuyé tous les chagrins dont il se plaint si amèrement. Laissons donc agir les vagues destinées, et sans nous embarrasser de la durée de notre course, contentons-nous de souhaiter qu'elle soit heureuse.

aa juin 1780.

Pour Voltaire, je vous garantis qu'il n'est plus en purgatoire ; après le service public pour le repos de son ame célébré clans l'église catholique de Berlin , le Virgile français doit être maintenant resplendissant de gloire; la haine théolpgique ne saurait l'empêcher de se promener dans les cl^amps Elysées en compagnie de Socrate, U'Homère, de Virgile, de Lucrèce; appuyé d'un côté sur l'épaule de Bayle, de l'autre sur celle de Montaigne; et jetant un cqup d'œil au loin , il verra les papes , les cardinaux, les persécuteur^ , les fanatiques, souffrir dans le Tartare les peines des Ixion, des Tantale, des Prométhée, et de tous les fameux criminels de l'antiquité. Si les clefs du purgatoire eussent été uniquement tntre lefî mains de vos évéques français, toute espérance pour VoU?dre saurait été perdue; ipajs ps^r le moyen du passe-partout que nqus ont fourni les messes pour le repos des âmes , la serrure s*est ouverte, et il en est sorti

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en dépit de Beaumont, des Pompignan, et de toute leur séquelle.

Vous me faites plaisir de mmformer de ledition nouvelle qu'on prépare des Œuvres de Voltaire : il serait à souhaiter que les éditeurs élaguassent ces sorties trop fréquentes sur les Nonnottes, les Patouillets, et d autres insectes de la littérature dont les noms ne méritent pas de se trouver placés à côté de tant de morceaux inimitables, qui, dignes de la postérité , dureront autant et plus peut-être que la monarchie française. Les écrits de Virgile, d'Horace et de Cicéron ont vu détruire le Gapitole, Rome même; ils subsistent, on les traduit dans toutes les langues, et ils resteront tant qu'il y aura dans le monde des hommes qui pensent, qui lisent et qui aiment à s'instruire. Les ouvrages de Voltaire auront la même destinée : je lui fais tous les matins ma prière; je lui dis : Divin Voltaire, ora pro nobis.

P. S, J'ai oublié de vous répondre touchant le buste de Voltaire. N'insultons pas à sa patrie en lui donnant un habillement qui le ferait méconnaître ; Voltaire pensait en Grec , mais il était Français. Ne défigurons pas nos contemporains en leur donnant les livrées d^une nation maintenant avilie et dégradée sous la tyrannie des Turcs leurs vainqueurs.

riV DU TOME SECOKD DB X.A CORRESPONDANCE AVEC LE ROI DE PRUSSE.

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