‹ Œuvres, Volume 19Chapitre 10 sur 40 · I. Espèce de plongeon · texte numérisé non relu

I. Espèce de plongeon

ou LE TUEUR DE DAIMS.

dériTe ne pouvait porter les pirogues plus d*une lieue ou deux vers le nord avant lé lever de l'aurore, et qu'alors il serait facile de les reprendre. Pour empêcher quelque sauvage errant dans les bois de se mettre à la nage pour s'en emparer et s'en servir , s'il les voyait, événement possible, mais fort peu probable, oneo avait retiré toutes les rames.

Après avoir vu la pirogue partir à la dérive , Deerslayer tourna le cap de la sienne vers la pointe, du côté qui lui avait été indiqué par Hurry. La petite naceUe était si légère, et le bras du rameur si vigoureux, qu'avant que dix minuttes se fussent écoulées, il était déjà près de la terre. Dès qu'il entrevit les roseaux qui croissaient dans l'eau jusqu'à environ cent pieds du rivage, il arrêta sa pirogue en saisissant la tige flexible, mais fortement enracinée, d'une de ces plantes. Il y resta ainsi, attendant avec une inquiétude qu'il est aisé de s'imaginer, le résultat de l'entreprise hasardeuse de ses compagnons.

n serait difficile de faire concevoir à ceux qui n'en ont jamais été témoins , la sublimité du silence dans une solitude aussi profonde que celle du lac de Glimmerglass. Cette sublimité s'augmentait encore par l'effet des ténèbres de la nuit, qui remplissai: de formes obscures et fantastiques le lac, la forêt et les montagnes. Il n'est pas facile de se faire une idée d'un endroit plus propre à rendre encore plus fortes ces impressions naturelles, que celui qu'occupait alors Deerslayer. La circonférence du lac ^était assesE limitée pour être à la portée des sens de l'homme, et même en ce moment l'œil en voyait suffisamment une partie des contours, pour que cette scène imposante produisît un effet solennel. Comme nous l'avons déjà dit, c'était le premier lac que Deerslayer eût jamais vu. Il ne connaissait que le cours des rivières et des ruisseaux , et il n'avait jamais vu la solitude, qu'il aimait tant, se présenter à lui sur un si grand cadre. Cependant, accoutumé aux forêts, il était en état de s'en représenter les mystères tandis qu'il examinait la vaste surface de leur feuillage. C'était aussi la première fois qu'il avait suivi une piste qui pouvait conduire à la mort de ses semblables. Il avait souvent entendu raconter des traditions sur les guerres des frontières, mais il n'avait jamais fait face à un ennemi.

Le lecteur comprendra donc aisément quelle devait être l'intensité de l'attente du jeune chasseur, assis solitairement dans sa pirogue, tandis qu'il s'efforçait d'entendre le moindre son qui pourrait lui apprendre ce qui se passait sur le rivage. Il connaissait par^ faitement la guerre des frontières, quant à la théorie ; et son sang*

froid, malgré une yive agitation qui était le fruit de la nouYcauté, aurait fait honneur à un vétéran. De Tendroit où il était, il ne pouvait avoir des preuves visibles de Texistence du feu ou du camp, et il ne pouvait compter que sur son oreille pour s'en assurer. Il n'était pas impatient , car les leçons qu'il avait reçues lui avaient appris que la patience est une vertu, et lui avaient surtout inculqué la nécessité de la prudence pour conduire une attaque secrète contre des Indiens. Il crut une fois entendre le craquement d'une branche sèche, mais la vivacité de son attente avait pu le tromper. Les minutes se passèrent ainsi les unes après les autres, et une heure s'était déjà écoulée depuis T instant où il avait quitté ses compagnons. Il ne savait s'il devait se réjouir ou s'affliger de ce délai; car si c'était un augure de sûreté pour eux , c'en était un de destruction pour des êtres faibles et innocents.

11 pouvait y avoir une heure et demie qu'il était séparé de ses compagnons , quand son attention fut éveillée par un son qui fit naître en lui l'inquiétude et la surprise. Le cri d'un loon se fit entendre sur les bords du lac qui étaient en face de lui, évidemment à peu de distance du Susquehannah. Il n'y a pas à se méprendre sur le cri de cet oiseau , qui est si connu de tous ceux qui ont vu les lacs d'Amérique. Aigu, tremblant, fort et prolongé, c'est un son qui semble véritablement donner un avis. On l'entend souvent pendant la nuit , ce qui fait exception aux habitudes des autres habitants emplumés de la solitude , circonstance qui avait porté Hurry à le choisir pour signal. Il y avait certainement eu assez de temps pour que les deux aventuriers se rendissent par terre de l'endroit où ils avaient débarqué jusqu'à celui d'où le cri était parti; mais pourquoi l' auraient-ils fait? Si le camp avait été abandonné, ils seraient revenus trouver la pirogue ; si , au contraire , il s'y trouvait trop de monde pour qu'ils pussent l'attaquer, quel motif pouvaient-ils avoir pour faire un si grand circuit afin de se rembarquer à une si longue distance? S'il obéissait au signal , et qu'il s'éloignât de la pointe, il pouvait laisser en danger ses compagnons; et s'il le négligeait, dans la supposition que c'était le cri d'un oiseau véritable, les suites pouvaient en être également désastreuses, quoique par une cause différente. Il resta dans cette indécision, espérant qu'il entendrait bientôt une seconde fois le même cri, soit réel, soit contrefait. Il ne se trompait pas. Quelques minutes se passèrent, et le même cri se répéta, et toujours du même côté. Cette fois, comme il était sur le qui-vive, son oreille ne fut pas trompée. Quoiqu'il eût souvent entendu imiter admirablement le cri de cet

ou LE TUEUR DE DAIMS. 89 oiseaa , et qa'il fût lui-même en état de le faire assez bien , il fut convaincu que Hurry, qui avait déjà fait devant lui quelques essais de ce genre , n'aurait jamais pu imiter si parfaitement la nature. 11 résolut donc de ne faire aucune attaition à ce cri , et d'en attendre un' qui fût moins parfait et qui partît de plus près.

A peine Dçerslayer avait-il pris cette détermination, que le silence de la nuit et de la solitude fut interrompu pxir un autre cri , mais d'un caractère si déchirant, qu'il bannit du souvenir du jeune chasseur le son mélancolique de l'oiseau qu'il venait d'entendre. CTétait un cri d'agonie poussé par une femme, ou par un jeune homme dont la voix n'avait pas encore pris les accents mâles de son sexe. Nulle méprise n'était possible. Ces sons peignaient une terreur mortelle, sinon l'agonie de la mort, et l'angoisse dont fut saisi Deerslayer fut aussi soudaine que terrible. Il lâcha le roseau qa'il tenait , et battit l'eau de ses rames , pour faire , il ne savait quoi; pour aller, il ne savait où. Quelques instants mirent fin à son indécision. Le brisement de branches, le craquement de bois sec, et un bruit de pieds se firent entendre distinctement; les sons paraissaient approcher de l'eau, quoique dans une direction qui ne tendait que diagonalement au rivage , et un peu au nord de T endroit où a avait été recommandé à Deerslayer de rester avec la pirogue. Celui-ci dirigea sa nacelle en avant du même coté, sans faire alors beaucoup d'attention à ne pas se trahir par le bruit des rames. Il arriva bientôt près d'une partie du rivage dont les bords étaient assez élevés et très-escarpés. Des hommes se frayaient évidemment un passage sur ce banc , à travers les arbres et les buissons qui le couvraient, en suivant la ligne du rivage, coinme si ceux qui fuyaient eussent cherché un endroit favorable pour en descendre. En ce moment, cinq ou six coups de mousquet partirent en même temps , et les échos des montagnes répétèrent leurs détonations. On entendit ensuite un ou deux cris, comme ceux qui échappent aux plus braves , quand ils sont surpris par une angoisse ou une alarme inattendue; après quoi le bruit, dans les broussailles, se renouvela de manière à prouver qu'il y avait une lutte d'homme à homme.

— Maudite anguille! s'écria Hurri avec la fureur du désappointement. Ce diable infernal a la peau graissée; je ne puis le saisir.

— Eh bien, prends cela pour ta peine.

Ces mots furent suivis du bruit que fit la chute de quelque corps, pesant tombant sur les broussailles, et Deerslayer pensa que «on compagnon à taille gigantesque s'était débarrassé de son ennemi en

90 DEERSLAYEB reiilevant en l'air et le précipitant par terre. La fuite et la poursuite recommencèrent, et alors il vit un homme descendre la mon^ tagne et avancer dans Feau à quelques toises. En ce moment critique , la pirogue était assez près de cet endroit pour permettre à Deerslayer de voir ce mouvement, qui ne fit pas peu de bruit, sans être vu lui-même; et sentant que c'était en ce moment ou jamais qu'il devait chercher à prendre ses compagnons sur sa pirogue, il gouverna de manière à aller à leur secours. Hais il n'avait pas levé deux fois ses rames , quand il entendit la voix de Hurry remplir l'air d'imprécations, tandis qu'il se roulait sur le rivage, littéralement chargé d'ennemis. Tandis qu'il était presque étouffé sous le poids de ses adversaires , il fit entendre son cri du loon d'une manière qui, dans des circonstances moins terribles, aurait paru risible. A ce son , l'homme qui était dans l'eau parut tout à coup se repentir de sa fuite, et retourna vers le rivage pour aller au secours de son compagnon; mais, à l'instant où il touchait la terre, cinq ou six autres sauvages qui arrivaient au même moment, se jetèrent sur lui, le terrassèrent et s'en rendirent maîtres.

— Ijaissez-moi me relever, reptiles peints, s'écria Hurry ; n'estce pas assez de m' avoir lié comme vous l'avez fait? faut-il encore que vous m'étouffiez?

Ce discours convainquit Deerslayer que ses amis étaient prisonniers , et qu'il ne pouvait avancer sur le rivage que pour partager leur destin; il n'était plus alors qu'à environ cent pieds de la terre, mais quelques coups de rames données à propos le mirent bientôt à cinq ou six fois cette distance. Heureusement pour lui tous les Indiens avaient jeté leurs mousquets pour pouvoir plus aisément poursuivre les fuyards, sans quoi il aurait pu recevoir quelque balle avant d'être hors de portée, quoique sa pirogue n*eût pas été aperçue dans le premier moment de confusion.

— Prenez le large, mon garçon, s'écria Hutter; mes filles n'ont plus que vous pour appui à présent , et vous aurez besoin de toute votre prudence pour échapper à ces sauvages. — Éloignez^ vous de la terre, et que Dieu vous protège comme vous protégerez mes filles!

Il n'y avait pas en général beaucoup de sympathie entre Hutter et Deerslayer; mais l'angoisse d'eâprit et de corps qui accompagnait ces paroles fit oubUer en ce moment à celui-ci tous les défauts da premier. Il ne vit en lui que le père souffrant, et il résolut de lui promettre d'être fidèle à ses. intérêts et de tenir sa parole.

— Soyez tranquille, maître Hutter, s'écria-t-il, j'aurai soin

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de Yos filles aussi bien que du château. L'ennemi est maître des côtes du lac , on ne peut le nier, mais il n*a pas Feau en sa possession. La Providence veille sur tout, et personne ne peut dire ce qui en résultera ; mais si la bonne volonté suffit pour vous servir vous et les vôtres , comptez sur moi. Je n'ai pas beaucoup d'expérience, mais la bonne volonté y est.

— Oui, oui, Deerslayer, s'écria Hurry de sa voix de stentor, qui avait pourtant perdu son ton de gaieté insouciante. —Vous avez de bonnes intentions, mais que pouvez-vous faire? vous n'êtes pas grand'chose dans le meilleur des temps, et vous ne ferez pas un miracle dans le pire. S'il y a un sauvage sur ce lac, il y en a quarante, et c'est une armée que vous n'êtes pas homme à vaincre. Ce que vous pouvez faire de mieux, suivant moi, c'est d'aller droit au château, de prendre les deux filles sur la pirogue avec quelques provisions, de gagner le coin du lac par où nous sommes venus, et de vous mettre en marche sur-le-champ vers le Mahawk. Ces démons ne sauront où vous chercher d'ici à quelques heures; et quand ils le sauraient, vous aurez une bonne avance sur eux. Yoilà mon avis dans cette affaire, et si le vieux Tom veut faire son testament d'une manière favorable à ses filles, il en dira autant.

— Cela ne vaut rien, jeune homme, répliqua Hutter. Les ennemis ont les yeux ouverts; ils vous verront, et ils s'empareront de vous. Ne comptez que sur le château, et par-dessus tout n'approchez pas de la terre. Tenez bon une semaine, et des détachements envoyés des forts chasseront ces sauvages.

— Il ne se passera pas vingt-quatre heures, vieux Tom, avant que ces renards aient fabriqué des radeaux pour attaquer le château, s'écria Hurry avec plus de force qu'on n'aurait pu en attendre d'un prisonnier ayant les jambes et les bras garrottés , et à qui il ne restait que la langue de libre. Votre avis est bon en luimême, mais il aura de mauvaises suites. Si vous ou moi nous étions dans le château, nous pourrions y tenir bon quelques jours ; mais n'oubliez pas que ce jeune homme n'avait jamais vu un ennemi avant cette nuit , et qu'il a ce que vous avez appelé vous-même une conscience des établissements ; quoique, quant à moi , je pense que les consciences sont à peu près les mêmes dans les établissements et sur les frontières. — Deerslayer, ces sauvages me font signe de vous engager à venir à terre avec la pirogue ; mais je n'en ferai rien. Ce serait agir contre la raison et la nature. Quant au vieux Totn et à moi, nous scalperont-ils cette nuit, nous garderontils pour nous faire mourir dans les tortures, ou nous emmèneront7

92 DEERSLATER ils dans le Canada? c'est ce que personne ne saurait dire, excepté le diable, qui est leur conseiller. J'ai la tète si bien garnie de cbeveux, que je m'imagine qu'ils tâcheront d'en faire deux chevelures, car la prime a quelque chose de tentant, sans quoi le vieux Tom et moi nous ne serions pas pris dans cette nasse. Oui, les y voilà encore avec leurs signes ; mais si je vous engage à venir à terre , je leur permets de me rôtir et de me manger. Non, non, Deerslayer, n'avancez pas d'un pied de plus vers le rivage; et quand le jour paraîtra, n'en approchez pas à plus de deux cents toises«

Un sauvage mit fin à la harangue de Hurry en lui appliquant rudement la main sur la bouche, signe certain qu'un de ces Indiens savait assez d'anglais pour comprendre le but de son discours. Immédiatement après, tous les sauvages rentrèrent dans la forêt, emmenant avec eux Hutter et March, qui parurent ne faire aucune résistance. Au milieu du craquement des branches sèches, Deerslayer entendit encore la voix de Hutter qui s'écriait de nouveau : — Que Dieu vous protège comme vous protégerez mes enfants!

Le jeune chasseur se trouva alors seul , et libre d'agir suivant sa discrétion. Plusieurs minutes se passèrent dans un silence semblable à celui de la mort après le départ des Indiens. Attendu la distance et l'obscurité, Deerslayer avait à peine pu les distinguer et voir qu'ils se retiraient; mais ces formes humaines animaient la scène, et faisaient contraste avec la solitude absolue dans laquelle il se trouvait. Quoiqu'il se penchât en avant pour écouter, retenant son haleine , et concentrant toutes ses facultés dans le seul sens de l'ouïe , pas le moindre son qui annonçât le voisinage des hommes ne frappa ses oreilles. On aurait dit que le silence qui régnait en ce lieu n'avait jamais été interrompu ; et pendant un instant, même le cri horrible qui s'était fait entendre dans la forêt , ou les imprécations de March , auraient été un soulagement au sentiment d'iso- Irîment qu'il éprouvait.

Cette sorte de paralysie d'esprit et de corps ne pouvait durer longtemps dans un homme constitué au moral et au physique coDMne Deerslayer. Laissant tremper ses rames dans l'eau , il fit tourner sa pirogue et avança lentement, comme on marche quand on réfléchit profondément, vers le centre du lac. Quand il fut arrivé à un point qu'il crut en ligne avec l'endroit où il avait laissé aller à la dérive la dernière pirocue, il changea de direction et avança 1 ers le nord , en se maintenant vent arrière autant qu il était possible. Après avoir fait un quart de mille , il vit sur le lac un objet uoir un peu sur la droite, et changeant ae route pour s'en appro-

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cher, a reconnut la pirogue en question , et la prit à la remorque. Il examina ensuite Tétat du ciel, le. côté d*où venait le Tcnt, et la position de ses deux pirogues. Ne voyant rien qui dût le porter à changer de plan, il s'étendit au fond de sa pirogue, et se prépara à prendre quelques heures de sommeil , afin que le retour du jour le trouvât prêt à faire tout ce que les circonstances pourraient exiger.

Quoique Thomme fatigué et habitué à une vie dure dorme profondément, même dans le voisinage du danger, Deerslayer fut quelque temps sans goûter de repos. Son esprit se reporta sur ce qui venait de se passer, et ses facultés à demi endormies lui retra* cèrent tous les événements de la nuit dans une espèce de songe qu'il faisait tout éveillé. Tout à coup il se leva, croyant entendre le signal de Hurry qui l'appelait au rivage ; mais tout était silencieux oonune le tombeau. Les deux pirogues dérivaient lentement vers le nord; les étoiles brillaient sur sa téte dans toute la douceur de leur gloire , et la belle nappe d'eau, entourée d'un cercle de forêts et de montagnes, était aussi calme et aussi mélancolique que si elle n'eût jamais été agitée, et que les rayons du soleil du midi ne se fussent jamais gaiement réfléchis sur son miroir limpide. Le loon fit encore une fois entendre son cri à l'extrémité du lac , et le mystère fut complètement expliqué. Deerslayer se coucha une seconde fois au fond de sa pirogue, et finit par s'endormir.

L'aurore venait de paraître , quand le jeune chasseur, que nous avons laissé endormi à la fin du chapitre précédent, ouvrit les yeux. Il se leva sur-le-champ, et regarda autour de lui avec l'empressé-

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