‹ Œuvres, Volume 19Chapitre 11 sur 40 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Tranquille Léman , ton lac , comparé au monde étrange dans lequel je vis» m'averlii par son calme d'oublier les eaux troubles de la terre pour songer à une source plus pure. Celle voile tranquille est comme une aile destinée à m'éloigner sans bruit de Tégarement d*es«priu J'aimais autrefois les rugissements de l'Océan courroucé, mais ton doux murmure ressemble à la voix d*une soeur qui me reproche d'avoir jamais été ému par un plaiiir si étrange.

Btron.

DEEBSLÀTER

ment d'un homme qui sentait l'importance de s'assurer exactement de sa situation. Son repos avait été profond et non interrompu, et il se sentit en s'éveillant une clarté d'intelligence et une disposition à trouver des ressources, dont il avait grand besoin en ce moment, n est vrai que le soleil n'était pas encore levé; mais la voûte du firmament était enrichie de ces couleurs brillaflites qui annoncent le jour et qui le terminent, et lair était rempli des gazouillements des oiseaux, hymnes des tribus emplumées. Ces sons apprirent aussitôt à Deerslayer les risques qull courait. Le vent était encore léger; cependant il avait un peu augmenté pendant la nuit, et comme les pirogues n'étaient que des plumes sur l'eau, elles avaient dérivé deux fois plus loin qu'on ne s'y était attendu, et, ce qui était encore plus dangereux, elles s'étaient tellement approchées de la montagne, qui s'élevait perpendiculairement en cet endroit sur la rive orientale, qu'il ne perdait pas une note du chant des oiseaux. Mais ce n'était pas le pire : la troisième pirogue avait pris la même route , et elle dérivait lentement vers une pointe sur laquelle elle devait nécessairement toucher, à moins qu'elle n'en fût écarté par un changement de vent, ou par les efforts de la main humaine. A tout autre égard, il né vit rien qui attirât son attention ou qui pût lui inspirer quelque alarme. Le château s'élevait sur ses pilotis, presque sur la même ligne que les pirogues, car elles avaient fait plusieurs milles à la dérive pendant le cours de la nuit, et l'arche était amarrée comme on l'avait laissée.

Naturellement toute l'attention de Deerslayer se porta d'abord sur la pirogue qui était la plus avancée. Elle était déjà près de la pointe, et quelques coups de rames suffirent pour faire voir au jeune chasseur que la pirogue toucherait avant qu'il lui fût possible de l'atteindre. Précisément en ce moment le vent fraîchit fort mal à propos, et rendit la dérive du petit esquif plus rapide et plus certaine. Sentant l'impossibilité de l'empêcher de venir en contact avec la terre, il résolut sagement de ne pas s'épuiser par des efforts inutiles; et après s'être assuré que sa carabine était bien amorcée, il avança lentement et avec circonspection vers la pointe, ayant soin de faire un détour pour n'être exposé que d'un côté en s'approchant.

La pirogue abandonnée à elle-même continua à dériver , et toucha sur un petit rocher à fleur d'eau à vingt ou vint-cinq pieds du rivage. Deerslayer était alors par le travers de la pointe, et il tourna le cap de sa pirogue vers la terre. Celle qui avait touché resta un instant sur le rocher; mais ensuite l'eau, s' étant élevée d'une ma-

ou LE TUEUR DE DAIMS. 95 nîère presque imperceptible, la souleva deTépaisseur d'un cheveu, et décrivant un demi-cercle autour du rocher, elle toucha bientôt au rivage. Deerslaycr vit tout cela, mais le battement de son pouls^ n'en fut pas accéléré^ et il ne chercha point à ramer avec plus de force. Si quelque Indien était en embuscade pour attendre l'arrivée de la pirogue, ce sauvage devait le voir lui-même, et en ce cas la plus grande circonspection lui était nécessaire pour s* approcher du rivage; si , au contraire, personne n'était aux aguets, il était inutile de se presser. Cette pointe étant à une grande distance du camp des Indiens, il espérait que cette dernière supposition serait la véritable; et pourtant la première était iion seulement possible, mais probable, car les sauvages trouvaient et adoptaient promptement tous les expédients auxquels donnait lieu leur manière de faire la guerre, et il était à croire qu'ils avaient sur les bords du lac plus d'un espion cherchant quelque pirogue pour les conduire au château. Conune il ne fallait qu'un coup d'oeil, de l'extrémité d'une pointe, ou du haut de la moindre élévation de terre, pour découvrir le plus petit objet flottant sur l'eau, on ne pouvait espérer qu'aucune des. pirogues échappât à leurs regards, et ils avaient trop de sagacité pour ne pas savoir de quel côté dériverait une pirogue ou un tronc d'arbre quand ils avaient une fois reconnu d'où venait le vent. Les rames de Deerslayer battirent donc l'eau moins fréquemment à mesure qu'il s'approchait du rivage; son œil devint plus vigilant, et ses oreilles et ses narines semblèrent se dilater par suite des efforts qu'il faisait pour découvrir tout danger caché. C'était un moment difficile pour un novice, et il n'avait pas même l'encouragement que donne à un honune timide la certitude qu'on le voit et qu'où observe sa conduite. Il était seul, réduit à ses propres ressources, et nulle voix amie ne l'animait à de grands efforts. Malgré toutes^ ces cirooastances, le vétéran le plus expérimenté dans la guerre des^ forêts n'aurait pu mieux se comporter. Egalement éloigné de l'hésitation et de la témérité, il continuait sa route avec Une sorte de prudence philosophique qui semblait écarter de lui l'influence de tout autre motif que ceux qui étaient les plus propres à le faire réussir dans son dessein. Tel fut le commencement des exploits de cet homme dans la guerre des forêts, exploits qui le rendirent aussi renommé, à sa manière, et dans le cercle limité de sa carrière et de ses habitudes, que bien des héros dont les noms ornent des histoires plus célèbres qu'une légende aussi simple que celle-ci ne peut jamais le devenir.

Quant il fut à environ cinquante toises du rivage, Deerslayer se

DEERSLAYER

mit debout sur sa pirogue , donna quelques vigoureux coups de rames pour imprimer à son esquif Timpulsion nécessaire pour le porter jusqu a la terre, et quitta rapidement Tinstrument du travail pour prendre celui de la guerre. Il levait sa carabine quand une détonation subite fut suivie du sifflement d'une balle qui passa si près de lui qu'il tressaillit involontairement. Au même instant , le jeune chasseur eut Tair de chanceler, et tomba ensuite de son long au fond de la pirogue. Un cri perçant poussé par une seule voix s'ensuivit, et un Indien, sortant des buissons, courut en bondissant sur la pointe vers la pirogue. C'était ce que Deerslayer attendait. U se releva sur-le-champ , dirigea sa carabine vers son ennemi qui était à découvert^ mais sa main hésita à lâcher son coup contre un homme sur lequel il avait tant d'avantage. Ce petit délai sauva probablement pour le moment la vie de l'Indien , qui s'enfuit vers les buissons avec la même vitesse qu'il en était sorti. Pendant ce temps, la pirogue approchait du rivage, et y toucha à l'instant où l'Indien disparut. Comme le mouvement de sa nacelle n'avait pas été dirigé, elle se trouvait à quelques toises de l'endroit où l'autre pirogue avait abordé, et quoique le sauvage eût à recharger son mousquet , Deerslayer n'avait pas le temps d'aller s'en assurer, et de la conduire hors de portée , avant d'être exposé à un autre coup de feu. Il sauta donc à terre sans hésiter, et entra dans le bois pour y chercher un couvert.

Le bord de la pointe était un espace découvert, de peu d'étendue, et terminé par une frange épaisse de buissons. Après avoir traversé cette étroite ceinture de végétation d'un ordre inférieur, on entrait sous la voûte sombre de la forêt. Le sol y était presque de niveau sur une centaine de toises, après quoi il s'élevait tout à coup et formait la rampe d'une montagne escarpée. Les arbres qui croissaient entre les buissons et la montagne étaient d'une grosseur proportionnée à leur taille élevée, et comme il ne se trouvait pas de broussailles entre eux, les troncs ressemblaient à de hautes colonnes irrégulièrement placées et soutenant un dôme de feuillage. Quoiqu'ils ne fussent pas très-éloignés les uns des autres, vu leur âge et leur grandeur, l'œil pouvait pénétrer entre eux jusqu'à une assez grande distance , et deux corps ennemis auraient pu se livrer un combat sous leur ombre et s'entendre pour concerter leurs mouvements.

Deerslayer savait que son ennemi, à moins qu'il n'eût pris la fuite, devait être occupé à recharger son mousquet. Effectivement, dès qu'il se fut placé derrière un arbre , il aperçut un bras de l'Indien, dont tout le corps était caché par un gros chêne, enfoncer

nne balle couverte de peau dans le canon de son mousquet. Bien ne lui eut été plus facile que de se précipiter sur lui, et de latta* quer avant qu'il fût prêt à le recevoir; mais la générosité de Deerdayer se révolta à Fidée d'assaillir un homme sans défense, quoique rindien eût voulu le tuer sans se mettre à découvert. Il n'avait pas encore acquis l'expérience des expédients féroces adoptés par les sauvages dans leurs guerres, qu'il ne connaissait que par tradition et par théorie , et il pensa que c'était profiter d'un injuste avantage qae d'attaquer un ennemi non armé. La couleur de ses joues avait pris une teinte plus foncée , il avait les sourcils froncés et les lèvres serrées, toutes ses forces et son énergie étaient réunies; mais, au lieu de s'avancer pôur tirer, il baissa sa carabine, et la tint dans la position que lui donne un chasseur qui attend l'instant de prendre son point de mire, en se disant à lui-même, presque sans savoir qu'il parlait :

— Non, non ; cela peut être bon dans une guerre de Peau-Bouge, mais cela ne fait point partie des dons accordés à un chrétien. Que le mécréant charge son mousquet, et alors nous combattrons comme des hommes; car il ne faut pas qu'il ait la pirogue, et il ne l'aura pas. Non, non, laissons-lui le temps de charger son arme, et la justice de Dieu fera le reste.

Pendant tout ce temps, l'Indien avait été tellement occupé de ses propres projets, qu'il ne savait même pas que son ennemi fût entré dans le bois. Sa seule crainte était que l'homme blanc ne s'emparât delà pirogue, et ne l'emmenât avant qu'il fût prêt à l'en empêcher. Il avait cherché un couvert par habitude , mais il n'était qu'à quelques toises de la frange des buissons, et en un instant il pouvait être hors de la forêt et prêt à faire feu. En ce moment , il se trouvait à environ vingt-cinq toises de son ennemi, et la nature avait tellement arrangé les arbres qu'il n'en existait aucun qui arrêtât la m entre les deux derrière lesquels chacun d'eux était placé.

Dès qu'il eut chargé son mousquet, le sauvage regarda autour de lui, et s'avança avec beaucoup de précautions pour que son ennemi ne pût le voir de l'endroit où il le supposait, mais se montrant complètement à lui dans la position où celui- ci se trouvait réellement. Alors Deerslayer sortit de derrière son arbre.

— Par ici, Peau-Rouge, par ici, s'écria-t-il, si c'est moi que vous cherchez. Je suis jeune en fait de guerre, mais pas assez pour rester sur un rivage découvert, en plein jour, pour être abattu par une balle comme un hibou. Il dépend de vous que nous so)^ons en paix ou en guerre, car les dons que le ciel m'a accordés sont ceux

DEEBSLÀYEB

des hommes blancs, et je ne suis pas de ceux qui croient faire im grand exploit en tuant un de leurs semblables dans les bois.

L'Indien fut très-surpris en voyant tout à coup le danger qa'il courait. Il savait un peu d'anglais , et il comprit à peu près ce cpe lui disait le jeune chasseur. Mais il était ti*op prudent pour montrer aucune alarme, et appuyant la crosse de son mousquet sur la terre, avec un air de confiance , il fit un geste indiquant une politesse mêlée de fierté, avec le calme et Taisance d'un homme habitué à ce pas reconnaître de supérieur. Mais, au milieu de cette affectation de sang-froid , le volcan qui était en éruption dans son cœur faisait étinceler ses yeux, et dilatait ses narines comme celles d'un animal féroce arrêté par quelque obstacle à l'instant où il va faire le bond fatal pour s'élancer sur sa proie.

Deux pirogues, dit-fl du ton guttural de sa race, en levant deux doigts pour qu'il n'y eût pas de méprise ; une pour vous — une pour moi.

— Non, non, Mingo, cela ne se peut pas. Ni l'une ni l'autre n'est à vous, et vous n'aurez ni l'une ni l'autre tant que je pourrai l'empêcher. Je sais que votre nation et la mienne sont en guerre; mais ce n'est pas une raison pour que deux hommes qui se rencontrent veuillent se tuer l'un l'autre , comme les bêtes sauvages qui habitent les bois. Allez à vos affaires, et laissez-moi faire les miennes; la forêt est assez grande pour tous deux. Si nous nous rencontrons dans une bataille, alors Dieu décidera du sort de chacun de nous.

— Bon! s'écria l'Indien. — Mon frère missionnaire. — Longue harangue, — toujours sur le grand Manitou.

— Non, non, guerrier. — Je ne suis pas digne d'être frère Morave, et je n'aimerais pas qu'on me prît pour un de ces autres vagabonds qui se mêlent de prêcher dans les bois. Non, je ne suis qu'un chasseur quant à présent, quoiqu'il y ait toute apparence qu'avant que la paix soit faite , ma carabine aura occasion de s'exercer contre votre nation. Cependant je désire que ce soit en combat légitime, et non pour une querelle sur la propriété d'une misérable pirogue.

— Bon! — Mon frère fort jeune , mais fort sage. — Petit guerrier, — grand orateur. — Un chef dans le conseil.

— Je n'en sais rien et je ne le dis pas, Mingo, répliqua Dee^ slayer en rougissant de dépit du sarcasme mal déguisé de l'Indien. J'ai dessein de passer ma vie dans les bois, et je désire qu'elle s'y passe en paix. Tous les jeunes gens doivent marcher sur le sentier de guerre quand l'occasion Texige ; mais le massacre n'est pas la guerre ; j'en ai vu assez cette nuit même pour savoir que la Provi-

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dence le réprouve , et je vous invite encore à passer votre chemin, et h me laisser prendre le mien. J'espère que nous nous séparerons en amis.

— Bon! — Mon frère a deux chevelures — une grise sous la uoire; — vieille prudence, — jeune langue.

L*indien s'avança, la main étendue, le visage souriant, et son extérieur annonçant la confiance et l'amitié. Deerslayer en fit autant de son côté, et ils se serrèrent la main avec cordialité , chacun cherchant à u^surer l'autre de la sincérité de son désir de' vivre en paix.

— Chacun le sien, dit l'Indien ; ma pirogue à moi, — votre pirogue à vous, — allez voir. — Ma pirogue pour moi, — votre pirogue pour vous.

— Cela est juste, Peau-Rouge ; mais vous vous trompez en disant qu'une de ces pirogues est à vous. Quoi qu'il en soit, on doit croire ce qu'on voit; allons ensemble sur le rivage ; vous verrez les choses de vos propres yeux, et vous les croirez sans doute plus facilement que les miens.

L'Indien proféra son exclamation favorite, — Bon ! — et ils s'acheminèrent ensemble vers le rivage. Ni l'un ni l'autre ne montrait la moindre appparence de méfiance , et l'Indien marchait même quelquefois en avant, comme pour prouver à son compagnon qu'il ne craignait pas de lui tourner le dos. Lorsqu'ils arrivèrent sur le terrain découvert, l'Indien étendit la main vers la pirogue de Deerslayer, et dit avec emphase :

— Pas ma pirogue — pirogue de Face-Pàle. — Celle-là pirogue de Peau-Rouge. — Pas besoin de la pirogue d'un autre. — Besoin de la mienne.

— Vous vous trompez, Peau-Rouge, vous vous trompez complètement. Cette seconde pirogue a été laissée sous la garde du vieux Tom Hutter; et, suivant toutes les lois rouges ou blanches, elle lui appartient jusqu'à ce que le propriétaire vienne la réclamer. Regardez-en le travail, il parle de lui-même : jamais Indien n'a fait une pareille pirogue.

— Bon! — mon frère un peu vieux, — profonde sagesse. — Cette pirogue pas le travail d'un Indien, — ouvrage de Face-Pàle.

— Je suis charmé que vous pensiez ainsi, car si vous aviez soutenu le contraire, cela aurait pu semer la zizanie entre nous, chacun ayant droit de se mettre en possession de ce qui lui appartient. Mais je vais mettre cette pirogue hors de portée de toute dispute , oonune le meilleur moyen de prévenir toutes difficultés.

DEERSLAYER

En parlant ainsi, il appuya le pied sur le bord de la pirogue, et la poussant vigoureusement, il l'envoya à plus de cent pieds du rivage , où, rencontrant le vrai courant, elle ne pouvait plus courir le danger de se rapprocher de la terre. Le sauvage fit un geste de surprise à cet exploit décidé et inattendu , et son compagnon le vit jeter un regard furtif et équivoque sur l'autre pirogue , qui contenait toutes les rames. Cependant le changement de physionomie de l'Indien ne dura qu'un instant; il reprit sur-le-champ son air amical, et un sourire parut même sur ses lèvres.

— Bon ! dit -il avec plus d'emphase que jamais. — Jeune corps, vieille tète. -- Bon moyen , — querelle finie. — Adieu , mon frère. — Vous à la maison sur l'eau, la maison du rat musqué, — moi, au camp , dire aux chefs pas trouvé de pirogue.

Deerslayer ne fut pas fâché d'entendre cette proposition, car il lui tardait d'aller rejoindre les filles de Hutter, et il serra avec plaisir la main que Tlndien lui offrait. Leurs derniers mots furent de nouvelles assurances d'amitié, et tandis que l'homme rouge retournait vers le bois son mousquet sous le bras, comme le porte un chasseur, sans se retourner une seule fois par inquiétude ou méfiance, l'homme blanc s'avança vers sa pirogue en portant sa carabine d'une manière aussi pacifique, mais en suivant des yeux tous les mouvements de l'Indien. Cependant cette méfiance finit par lui paraître déplacée, et comme s'il eût été honteux de s'y être livré, il monta indolemment sur sa pirogue, et ne songea plus qu'à faire ses préparatifs de départ. Il n'y avait pas une minute qu'il s'en occupait, quand ses yeux, se portant par hasard vers la terre, lui apprirent le danger imminent que courait sa vie. Les yeux noirs et féroces du sauvage étaient fixés sur lui comme ceux d'un tigre à travers les branches entr'ouveries d'un buisson, et il y passait déjà le canon de son mousquet pour ajuster celui qu'il venait de nommer son frère.

Ce fut alors que la longue pratique de Deerslayer comme chasseur lui fut utile. Accoutumé à tirer sur le daim pendant qu'il bondissait, et même quand il ne pouvait connaître que par conjecture la position précise du corps de l'animal, il eut recours en ce moment aux mêmes expédients. Ramasser sa carabine, l'armer, et en appuyer la crosse sur son épaule furent l'affaire d'un seul instant et d'un seul mouvement , et, presque sans ajuster, il tira sur la partie du buisson où il savait qu'un corps devait se trouver pour soutenir la tête menaçante qui se montrait seule. Il ne crut pas avoir le temps de lever plus haut sa carabine, ni d'ajuster avec plus de précision. Ses mouvements furent si rapides que les deux coups pai-

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tirent eu même temps, et que les échos des montagues ne répétèrent qu'une seule détonation. Deerslayer resta la tète levée, droit comme un pin, et attendit le résultat. Le sauvage pôussa un cri effroyable, fit un bond au-dessus du buisson, et courut dans Tespace découvert en brandissant un tomahawk. Deerslayer demeura immobile, sa carabine appuyée sur une épaule, et sa main cherchant machinalement sa poire à poudre. Quand il fut à environ quarante pieds de son ennemi, l'Indien lui lança son tomahawk ; mais ce fut d'un œil si peu sûr et d'une main si faible , que le jeune chasseur saisit cette arme par le manche pendant qu'elle passait à son côté. £q ce moment, les forces de Tlndien l'abandonnèrent ; il chancela, et tomba par terre.

—Je le savais, je le savais ! s'écria Deerslayer, qui se préparait à mettre une autre balle dans sa carabine. Oui, je savais ce qui en arriverait du moment où j'ai vu à quelle portée étaient les yeux de cette créature ; il ne faut pas longtemps à un homme pour prendre son point de mire et faire feu, quand sa propre vie est en danger. Je l'ai prévenu peut-être de la centième partie d'une seconde, sans quoi j'en aurais été mauvais marchand, car la balle de ce reptile m'a effleuré le côté. Mais qu'on dise tout qu'on voudra pour ou contre, une Peau-Rouge, avec sa poudre et ses balles, n'a jamais son coup aussi sûr qu'un homme blanc. Non, non, ce n'est pas là un de leurs dons. Chingachgook lui-même, malgré toutes ses grandes qualités , a quelquefois manqué son coup. ' En parlant ainsi, il avait rechargé sa carabine, et après avoir jeté le tomahawk dans sa pirogue, il s'approcha de Tlndien, et resta debout près de lui , le regardant avec une attention mélancolique. C'était la première fois qu'il voyait un liomme mourir en combattant , c'était le premier de ses semblables contre lequel il avait jamais levé la main. Les sensations qu'il éprouvait étaient nouvelles pour lui, les sentiments les plus doux de la nature humaine étaient encore frais dans son cœur, et le regret se mêla à la joie du triomphe. L'Indien n'était pas mort , quoiqu'il eût le corps percé de part en part. U était étendu sur le dos sans mouvement ; mais ses yeux, indiquant qu'il avait toute sa connaissance, suivaient tous les mouvements de son vainqueur, comme l'oiseau pris au piège regarde l'oiseleur; il attendait sans doute le coup fatal qui devait précéder l'enlèvement de sa chevelure, ou peut-être pensait-il que cet acte de cruauté aurait lieu avant sa mort. Deerslayer lut dans ses pensées , et il trouva une satisfaction mélancolique à bannir les craintes du sauvage mourant.

J02 DEERSLAYER

— Non, non, Peau-Rouge , lui dit-il, vous n'avez rien de plus à craindre de moi; je suis de race chrétienne, et scalper n*est pas un de mes dons. Je vais m' assurer de votre mousquet, et je reviendrai vous rendre tous les services que je pourrai , quoique je ne puisse rester ici longtemps , car le bruit de trois coups de feu peut faire tomber sur moi quelques-uns de vos démons.

Cette dernière phrase fut une sorte de soliloque qu'il prononça en allant chercher le mousquet du sauvage. Il le trouva dans le buisson d'où llndien avait tiré, le porta dans sa pirogue, y laissa aussi sa carabine, et retourna près du blessé.

— Nous ne sommes plus ennemis, Peau-Rouge, lui dit-il, et vous pouvez être sans crainte pour votre chevelure ou toute autre chose. Les dons que m'a faits le ciel sont blancs, comme je vous Tai dit, et j*espère que ma conduite sera blanche aussi.

Si Deerslayer avait pu comprendre tout ce que signifiaient les regards de l'Indien, il est probable que la vanité innocente que lui inspirait sa couleur n aurait pas été très-satisfaite ; mais il vit la reconnaissance qu'exprimaient les yeux du mourant, sans s'apercevoir de l'air de sarcasme qui s'y mêlait.

— De l'eau, s'écria le moribond, de l'eau pour le pauvre Indien!

— Oui, vous aurez de l'eau, quand vous devriez mettre le lac à sec. Je vais vous jwrter sur ses bords, et vous pourrez boire tant

• que vous voudrez. On dit qu'il en est de même de tous les blessés; l'eau est leur plus grande consolation.

En parlant ainsi, il leva l'Indien dans ses bras et le porta sur les bords du lac , ayant soin de l'y placer de manière qu'il pût apaiser sa soif brûlante. Il s'assit ensuite près du blessé, dont il appuya la tète sur ses genoux, et dont il chercha de son mieux à adoucir les angoisses.

— Ce serait péché, guerrier, lui dit-il, si je vous disais que votre temps n'est pas encore venu, et par conséquent je ne vous le dirai pas. Vous avez déjà passé le milieu de la vie, et vu la manière dont vous vivez , vous autres , vos jours ont été assez bien remplis, la principale chose pour vous, à présent, c'est de songer à ce qui vient ensuite. Au total, ni les Peaux-Rouges, ni les Faces-Pàles ne comptent beaucoup s'endormir pour toujours. Les uns comme les autres s'attendent à vivre dans un autre monde. Chacun de nous a reçu ses dons du ciel , et sera jugé en conséquence. Je suppose que vous avez pensé à cela assez souvent pour ne pas avoir besoin de sermons, à l'instant où votre jugement va être prononcé. Si vous avez bien rempli vos devoirs d'Indien, vous irez chasser dans des

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jbois pleins de gibier, siaon tous serez traité d'une autre manière. /*ai mes idées sur tout. cela, mais vous êtes trop âgé, et tous avez trop d'expérience pour avoir besoin des explications d'un homme si jeune que moi. *

— Bon! s'écria rindien, dont la voix conservait encore sa force, quoique sa fin approchât ; jeune tète, — vieille sagesse.

— C'est quelquefois une consolation, quand nous sommes près de notre fin , de savoir que ceux à qui nous avons nui ou voulu nuire nous pardonnent. Je suf^ose que la nature cherche ce soulagement pour obtenir un pardon sur la terre , car ce n'est qu'après le jugement que nous pouvons savoir si le Grand-Esprit nous a pardonné. On est plus tranquille, dans un pareil moment, quand ou sait qu'on a obtenu un pardon quelconque, et j'en conclus que c'est là tout le secret. Quant à moi, je vous pardonne entièrement d'avoir voulu m'àter la vie; d'abord parce qu'il n'en est résulté aucun mal pour moi , ensuite parce que cela était dans vos dons , dans votre nature et dans vos habitudes , et enfin et surtout parce que je ne puis conserver de ressentiment contre un homme mourant, n'importe qu'il soit païen ou chrétien. Ainsi soyez tranquille, en tant que cela me concerne. Pour ce qui est du reste , vous savez mieux que moi ce qui doit yous inquiéter ou vous donner de la satisfaction dans un moment si délicat.

Il est probable que l'Indien avait sur l'état inconnu d'existence après la mort quelqu'une de ces lueurs terribles que Dieu, dans sa merci, semble accorder à toute la race humaine; mais elle était probablement conforme à ses habitudes et à ses préjugés. Comme la plupart des hommes de sa race, et comme un trop grand nombre d'individus de la nôtre , il songeait plutôt à mourir de manière à obtenir les applaudissements de ceux qu'il allait quitter, qu'à s'assurer ensuite un meilleur état d'existence. Il n'avait pas très-bien compris ce que Deerslayer venait de lui dire, quoiqu'il rendît justice à ses bonnes intentions ; et quand celui-ci eut fini de parler, il éprouva le regret qu'aucun membre de sa tribu ne pût être témoin du stoïcisme avec lequel il supportait ses souffrances , et de la fermeté avec laquelle il attendait la mort. Avec cette courtoisie fière et naturelle qui distingue si souvent le guerrier indien, avant qu'il soit corrompu par un commerce trop f réquent avec la classe la plus dépravée des blancs , il s'efforça de lui exprimer ses remerciements de ses bonnes intentions, et de lui faire comprendre qu'il les appréciait.

— Bon ! répéta-t-il, car c'était un mot que tous les sauvages em-

lOi

DEERSLAYER

ployaient souvent; bon! jeune tête, et jeune cœur aussi. Vieux cœur endurci, plus de larmes. Indien à sa mort, pas de mensonge. — Votre nom?

— Deerslayer est celui que je porte à présent, mais les Delawares m'ont dit que, lorsque j'aurai marché sur le sentier de guerre , j'en aurai un autre plus digne d'un homme , si je l'ai mérité.

— Deerslayer, bon nom pour un enfant , pauvre nom pour un guerrier. Un meilleur avant peu ; pas de crainte de cela. — L'Indien eut encore la force de soulever un bras et de toucher la poitrine du jeune chasseur. — L'œil sûr, la main un éclair; point de mire, la mort. Grand guerrier bientôt. Non Deerslayer, non ; Eawkeye^ Hawkeye\ La main!

Deerslayer, ou Hawkeye, comme l'Indien venait de l'appeler pour la première fois, car il porta ce nom par la suite dans tout ce pays, prit la main du sauvage, qui rendit le dernier soupir en regaMant avec un air d'admiration un étranger qui avait montré tant de sang-froid, d'adresse et de fermeté dans toute cette scène. Si le lecteur se rappelle que la plus grande satisfaction que puisse éprouver uu Indien , c'est de voir son enn^ni montrer de la faiblesse, il en appréciera mieux la conduite qui avait extorqué à celui-ci une si grande concession à l'instant de sa mort. »

— Son esprit a pris son vol, dit Deerslayer d'un ton mélancolique. Hélas ! c'est à quoi il faut que nous arrivions tous plus tôt ou plus tard; et le plus heureux , n'importe quelle soit la couleur de sa peau, est celui qui est le plus en état de voir la mort en face. Voici le corps d'un brave guerrier sans doute , et son àme est déjà sur le chemin de son ciel, soit que ce soit une forêt giboyeuse ou des bois dépourvus de tout gibier, ou, suivant la doctrine des frères Moraves, une région de gloire ou de flammes dévorantes. Et d'un autre côté , voilà le vieux Hutter et Hurry Harry qui se sont mis dans l'embarras et exposés à la torture et à la mort pour gagner une prime que ma bonne fortune place sur mon chemin d'une ma« nière que bien des autres trouveraient légale et convenable. Mais pas un farthing de pareil argent ne me souillera jamais la main. Blanc je suis né et blanc je mourrai, tenant à ma couleur jusqu'à la fin, quand bien même le roi, ses gouverneurs et tous ses conseillers, tant en Europe que dans les colonies, oublieraient d'où ils viennent et où ils espèrent aller, et tout cela pour. un faible avantage dans la guerre. Non, non, guerrier, ma main ne touchera pas à votre

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