CHAPITRE PREMIER
On trouve du plaisir dans les bois qu*aucun sentier ne traverse; on éprouve des transports sur le rivage solitaire; il existe une société où nul intrus ne se présente, sur les bords de la mer profonde, donl les mugissements ont une harmonie. Après toutes ces entrevues où je vais à la dérobée, après tout ce que je puis être, ou ce que j*ai été auparavant, je n'en aime pas l'homme moins, et j'aime la nature davanUge en me mêlant à l'univers, et je sens ce que je ne puis jamais exprimer, ni cacher enliérement.
Lord Btron. Childe Barold.
Les événements produisent les mêmes effets que le temps sur rimagination des hommes. Ainsi celui qui a fait de longs voyages et qui a vu beaucoup de choses est porté à se figurer qu'il a vécu longtemps, et rhistoire qui offre le plus grand nombre d'incidents importants est celle qui prend le plus vite Faspect de l'antiquité. On ne peut expliquer d'une autre manière l'air vénérable que prennent déjà les annales de l'Amérique. Quand l'esprit se reporte aux premiers jours des colonies en ce pays, l'époque en semble éloignée et (d)scure; les mille changements qui se rencontrent dans les aidneaux qui forment la chsune des souvenirs rejettent l'origine de la nation à un jour si éloigné, qu'il semble se perdre dans les brouillards du temps; et cependant quatre vies d'une durée ordinaire suffiraient pour transmettre de bouche en bouche, sous la forme de tradition, toat ce que Fhomme civilisé a fait dans les limites de la république. Quoique l'état de New-York seul possède une population excédant celle de l'un ou de l'autre des quatre plus petits royaumes de l'Europe, ou de toute la Confédération suisse, il n'y a guère plus de deux sièdes que les Hollandais ont commencé à s'y étaoïir et à iu*er
DEERSLAYER
le pays de Tétat sauvage. Ainsi ce qui parait vénérable par une accumulation de changements devient familier à l'esprit quand on vient à le considérer sérieusement sous le seul rapport du temps.
Ce coup d'œil jeté sur la perspective du passé préparera le lecteur à voir les tableaux que nous allons esquisser avec moins de surprise qu'il n'en pourrait éprouver sans cela, et quelques explications additionnelles le reporteront en imagination à Fétat exact de société que nous désirons mettre sous ses yeux. C'est un fait historique que les établissements sur les rives orientales de THudson, comme Claverack, Kinderbook, et même Poughkeepsie, n'étaient pas regardés comme à l'abri des incursions des Indiens il y a un siècle, et il se trouve encore sur les bords du même fleuve, et à une portée de fusil des quais d'Albany, une habitation appartenant à une branche cadette des Van Rensselaers, ayant des meurtrières qui ont été percées pour la défendre contre ces ennemis astucieux, quoiqu'elle n'ait été construite qu'à une époque encore moins éloignée. On trouve d'autres souvenirs semblables de l'enfance du pays, dispersés dans ce qu'on regarde aujourd'hui comme le centre de la civilisation américaine , offrant les preuves les plus claires que tout ce que nous possédons de sécurité contre l'invasion et la violence est presque l'ouvrage de l'espace de temps qui est assez fréquemment rempli par la vie d'un seul homme.
Les incidents de notre histoire se sont passés entre les années 1740 et 1745, quand les portions habitées de la colonie de New-York se bornaient aux quatre comtés baignés par l'Atlantique, à une étroite ceinture de territoire de chaque côté de l'Hudson s' étendant depuis son embouchure jusqu'aux cataractes voisines de sa source, et à quelques établissements avancés sur les bords du Mohawk et du Scholiarie. De larges ceintures du désert encore vierge nonseulement atteignaient les bords de la première rivière , mais la traversaient même, s'étendaient dans la Nouvelle-Angleterre, et offraient le couvert des forêts au moccasin silencieux du guerrier sauvage, dont le pied marchait sans bruit sur le sentier sanglant de la guerre. Une vue à vol d'oiseau de toute la région à l'est du Mississipi, ne devait offrir alors qu'une vaste étendue de bois, ^bordés d'une frange étroite de terre cultivée sur les bords de la mer, et coupés par la surface brillante de différents lacs et par les lignes fantastiques de quelques rivières. Près de ce vaste tableau de solitude solennelle , le district que nous avons dessein de décrire ne forme qu'un point; mais nous puisons quelque encouragement dans la conviction qu'à l'aide de quelques distinctions légères et peu
ou LE TUEUR DE DAIMS. 5 importantes, celui qui réussit à donner une idée exacte d*une partie quelconque de cette région sauvage doit nécessairement en présenter 4ine assez correcte de la totalité.
Quels que puissent être les changements produits par l'homme , le retour éternel des saisons est invariable. L'été et l'hiver, le temps des ensemencements et celui de la récolte reviennent, avec une précision sublime, aux époques qui leur ont été fixées, et fournissent à l'homme une des plus nobles occasions de prouver jusqu'à quel point son esprit peut atteindre en s' élevant à la connaissance des lois qui assurent cette uniformité, et en calculant leurs révolutions constantes. Des siècles de soleil d'été avaient échauffé les cimes de •ces nobles chênes et de ces pins toujours verts, et fait sentir leur chaleur jusqu'à leurs dernières racines, lorsque des voix humaines, «'appelant l'une l'autre, se firent entendre dans la profondeur d'une forêt, tandis que, par un jour du mois de juin, le feuillage du liant des arbres était baigné dans des flots de lumière, et que leurs troncs js' élevaient en sombre grandeur dans l'ombre au-dessous. Ces appels se faisaient sur un ton différent, et ils provenaient évidemment de deux hommes qui avaient perdu leur chemin, et qui le cherchaient chacun de son côté. Enfin, un grand cri annonça le succès, et au même instant un homme sortant du labyrinthe formé par de grands buissons croissant sur un marécage, entra dans une percée qui semblait avoir été pratiquée dans la forêt par les ravages du vent et du feu. En cet endroit, la voûte du ciel était visible, quoique beau- <îoup d'arbres morts fussent encore debout, et l'on était sur la rampe d'une des petites montagnes qui couvraient presque toute la sarface du pays adjacent.
— Il y a place pour respirer ici, s'écria cet individu en voyant un ciel pur sur sa tête , et en secouant ses membres vigoureux comme un matin sortant d'un trou plein de neige dans lequel il est tombé ; hourra! Deerslayer, on voit clair ici enfin, et voilà le lac.
A peine ces mots avaient-ils été prononcés que son compagnon , écartant les branches dans une autre partie du marécage , se montra dans la percée. Après avoir arrangé à la hâte ses armes et ses vêtements en désordre, il rejoignit son compagnon, qui faisait déjà préparatifs pour une halte.
— Connaissez- vous cet endroit? demanda celui que l'autre avait nommé Deerslayer *, ou criez-vous de joie de revoir le soleil?
— L'un et l'autre, mon garçon; je cemiais cet endroit, et je ne