I. Taeur de dftlms On prononce Dirslayeur
DEERSLAYER
suis pas fâché de revoir un ami aussi utile que le soleil. A présent, nous avons retrouvé tous les points du compas, et ce sera notre faute si nous les perdons encore, comme cela vient de nous arriver. Mon nom n est pas Hurry Harry, si ce n'est pas ici que les chasseurs de terres* ont campé et passé une semaine Tannée dernière. Voyez! voilà là-bas des restes d'arbres qu ils ont brûlés ; et je reconnais cette source. Quoique j'aime le soleil, jeune homme, je n'ai pas besoin de lui pour savoir qu'il est midi. J'ai un estomac qui est une aussi bonne horlogç qu'on puisse en trouver dans toute la colonie, et il m'avertit qu'il est midi et demi. Ainsi donc, ouvrez la valise et remontons la pendule pour six heures.
D'après cet avis, ils se mirent tous deux à faire les préparatifs nécessaires pour leur repas habituel, toujours frugal, mais toujours assaisonné d'un bon appétit. !Nous profiterons du moment où Us sont ainsi occupés, pour donner au lecteur quelque idée de deux hommes destinés à figurer au premier plan dans notre histoire. Il aurait été difficile de trouver un plus noble échantillon de l'âge viril dans toute sa vigueur que celui qu'offrait en sa personne l'individu qui s'était donné le nom de Hurry Harry. Son véritable nom était Henry March j mais, les habitants des frontières ayant adopté l'usage des Indiens de donner des sobriquets, le nom de Hurry lui était appliqué plus souvent que celui qui lui appartenait réellement, et on l'appelait même assez souvent Hurry Skurry ^ , autre sobriquet qu'on lui avait donné d'après la manière pressée, insouciante et rapide dont il agissait en toutes choses, et à cause d'un caractère remuant qui le tenait si constamment en mouvement, qu'il était connu sur toute la ligne des habitations éparses entre la province de New-York et le Canada. Hurry Harry avait quelque chose de plus que six pieds quatre pouces', et sa force justifiait pleinement l'idée que donnait de lui sa taille gigantesque. Sa figure ne déparait pas le reste de son extérieur, car il avait de beaux traits et un air de bonne humeur. Son ton était franc, et quoiqu'il eût nécessairement quelque chose de la rudesse qui caractérisait les habitants des frontières , la grandeur d'un physique si noble faisait qu'il ne s'y mêlait rien qui fût tout à fait commun.
Deerslayer, comme Hurry avait appelé son compagnon, était un
1. Les colons qui cherchaient des positions favorables pour s'y établir.
2. Harry est une abréviation Tamilièrc du nom Henry. — Hurry signifie bâte, précipitation. — Hurry Skurry est une expression qu'on applique dans la conversation à un homme qui fait tout avec une rapidité qui conduit à la confusion.
S. Mesure &nf îsiise. Le pied anglais est à peu piés d'un pouce plus petit que 1« nôlro.
ou LE TUEUR DE DAIMS.
homme tout différent, tant à rextérienr que par son caractère H avait six pieds dans ses moccasins, mais ses membres étaient comparativement moins charnus et moins vigoureux que ceux de son ami, quoique son corps montrât des muscles qui promettaient une agilité peu commune , sinon une force extraordinaire. La principale recommandation de sa physionomie auretit été la jeunesse, sans une expression qui manquait rarement de gagner le cœur de ceux qui pouvaient l'observer à loisir, et d'obtenir la confiance qu'elle inspirait. Cette expression était simplement celle de la candeur et de la véracité, accompagnée d'une fermeté de résolution et d'une sincérité parfaite , qui la rendaient remarquable. Quelquefois son air d'intégrité paraissait si simple, qu'il l'exposait au soupçon de ne pas posséder les moyens ordinaires pour distinguer la vérité de la fourberie ; mais peu de gens se trouvaient quelque temps avec lui sans oublier ce soupçon pour respecter ses opinions et les motifs de toute sa conduite.
Tous deux étaient encore jeunes, Hurry pouvant avoir de vingtsix à vingt-huit ans, tandis que Deerslayer comptait quelques années de moins. Leur costume n'exige pas une description particulière; nous pouvons pourtant dire qu'il se composait en grande partie de peaux de daims apprêtées, et qu'il suffisait pour prouver qu'il était porté par des hommes qui passaient leur vie entre les confins de la civilisation et des forêts interminables. Il y avait pourtant quelque prétention à une sorte d'élégance et au pittoresque dans l'arrangement de celui de Deerslayer, et particulièrement dans ce qui concernait ses armes et ses accoutrements. Sa carabine était dans le meilleur état, le manche de son couteau de chasse proprement sculpté, sa poire à poudre décorée d'ornements convenables légèrement taillés dans la corne, et sa gibecière ornée de ces petites coquilles nonunées wampum par les Indiens. De son côté Hurry Harry, soit par insouciance naturelle, soit par un sentiment secret qui l'avertissait que son extérieur n'avait pas besoin de secours étrangers, ne donnait aucun soin à son costume, 'comme s'il eût senti un noble mépris pour les accessoires frivoles de la parure et des ornements. Peut-être l'effet particulier de ses belles formes et de sa grande taille gagnait-il quelque chose à cet air d'indifférence dédaigneuse, au lieu d'y perdre.
— Allons, Deerslayer, en besogne, et prouvez que vous avez l'estomac d'un Delaware, comme vous dites que vous en avez reçu l'éducation, s'écria Hurry prêchant d'exemple en faisant entrer dans sa bouche un morceau de venaison froide qui aurait suffi pour le diner
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d'un paysan d'Europe; en besogne, mon garçon; prouvez avec vos dents à cette pauvre diablesse de daine que vous êtes véritablement homme, comme vous le lui avez déjà prouvé avec votre carabine.
— Un homme n'a guère à se vanter pour avoir tué une daine , et surtout liors de saison, Hurry, répondit son compagnon en se disposant à rimiter ; à là bonne heure s U avait abattu une panthère ou un chat sauvage. Les Delawares m'ont donné le nom que je porte, moins à cause de ma hardiesse que parce que j'ai le coup d'œil sûr et le pied agile. Ce n'est pas un acte de lâcheté de tuer un daim; mais il est certain que ce n'est pas une preuve de grande valeur.
— Les Delawares eux-mêmes ne sont pas des héros, murmura Hurry entre ses dents, sa bouche étant trop pleine pour qu'il pût parler autrement; sans quoi ils n'auraient jamais souffert que ces vagabonds, les Mingos, les réduisissent à l'état de femmes.
— Cette affaire n'a pas été bien comprise ; eUe n'a jamais été bien expliquée, s'écria Deerslayer avec chaleur, car il était ami aussi zélé que son compagnon était ennemi dangereux. Les Mingos remplissent les bois de mensonges, et ne sont fidèles ni à leurs paroles ni à leurs traités. J'ai vécu dix ans avec les Delawares, et je sais qu'ils agiront en hommes aussi bien que toute autre nation, quand le moment de frapper sera arrivé.
— Puisque nous en sommes sur ce sujet , Deerslayer, nous y^uvons nous parler à cœur ouvert , conune d'homme à homme; répondez à une question : vous avez assez bien réussi dans les bois pour y gagner un nom , à ce qu'il semble ; mais avez-vous jamais abattu quelque être humain et intelligent? Avez-vous jamais tiré sur un ennemi qui fût en état de riposter de la même manière ?
Cette question occasionna une singulière collision entre la mortification et un sentiment plus louable dans le cœur du jeune homme, et ses traits ingénus en rendirent témoignage. Mais cette lutte ne fut pas longue, la droiture de son cœur ayant bientôt pris l'ascendant sur un faux or^eU et sur l'esprit de fanfaronnade des frontières.
— Pour dire la vérité, Hurry, cela ne m'est jamais arrivé, parce que l'occasion légitime de le faire ne s'est jamais présentée. Les Delawares ont été en paix pendant tout le temps que j'ai vécu avec eux , et je regarde comme illégal d'ôter la vie à un homme, si ce n'est en état de guerre ouverte.
— Quoi !, n' avez-vous jamais surpris un drôle à piller vos trappes ou à voler vos peaux? Et en ce cas, n'exécutez-vous pas la loi de vos propres mains contre lui, pour en éditer la peine aux magis-
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trats des établissements, et pour épargner au coquin lui-même les frais du procès?
— Je ne suis point trappeur, Hurry, répondit le jeune homme avec fierté ; je vis de ma carabine, et avec cette arme je ne tournerai le dos à personne de mon âge entre THudson et le Saint-Lau* rent. Je n offre jamais une peau qui n ait un trou à la tète entre ceux que la nature y a faits pour voir et pour respirer. -
— Cela est fort bon, en parlant d'animaux, mais cela fait une pauvre figure à côté de chevelures enlevées et d'embuscades. Se mettre en embuscade pour tuer un Indien, c'est agir d'après les propres principes de celui-ci, et alors nous avons ce que vous appelez une guerre légale. Plus tôt vous purgerez votre conscience de cette honte, mieux vous en dormirez, quand cela ne viendrait que de savoir que vous avez un ennemi de moins rôdant dans les bois. Je ne fréquenterai pas longtemps votre société, ami Natty, si votre carabine ne visQ. pas plus haut que sur des quadrupèdes.
— Notre voyage est presque fini, à ce que vous dites, maître March , et nous pouvons nous séparer ce soir si vous le jugez à propos. J'ai un ami qui m'attend , et il ne regardera pas comme un déshonneur la compagnie d'un honune qui n'a pas encore tué un do ses semblables.
— Je voudrais savoir ce qui a porté ce Delaware à venir se tapir dans cette partie du pays, et de si bonne heure dans la saison, murmura Hurry de manière à montrer de la méfiance, et à iaire voir en même temps qu'il s'inquiétait fort peu qu'on s'en aperçût ; où dites-vous que le jeune chef vous a donné rendez-vous?
— Près d'un petit rocher rond à l'extrémité du lac, où l'on m'assure que les tribus indiennes ont coutume de se rendre pour conclure leurs traités et enterrer leurs haches. J'ai souvént entendu les Delawares parler de ce rocher, quoique je ne connaisse encore ni le rocher ni le lac. Cette partie du pays est réclamée par les Mingos et les Delawares. C'est une sorte de territoire commun pour la pèche et la chasse en temps de paix; mais Dieu seul sait ce qu'il pourra devenir en temps de guerre.
— Un territoire commun! s'écria Hurry avec un grand éclat de rire; je voudrais bien savoir ce que Hutter Tom Flottant dirait à t^la, lui qui réclame le lac comme lui appartenant, en vertu d'une possession de quinze ans! Il n'est pas probable qu'il le cède sans contestation aux Mingos ou aux Delawares.
Et fjue dira la colonie d'une telle querelle? Tout ce pays doit avoir quelque propriétaire, lies désirs des colons avancent dans le
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désert, même dans les parties où ils n'oseraient se hasarder à péné» trer eux-mêmes pour les reconnaître.
— Cela peut être dans d* autres parties de la colonie, Deerslayer, mais il n'en sera pas de même ici. Personne , excepté Dieu , ne possède un pied de sol dans ces environs. La plume n'a jamais rien griffonné sur le papier concernant une montagne ou une vallée de ces environs , comme j'ai entendu le vieux Tom le dire mainte et mainte fois. Il a donc un meilleur droit que personne à réclamer ce lac comme lui appartenant, et ce que Tom réclame , il n'est pas homme à y renoncer aisément.
—D'après ce que vous dites, Hurry, ce Tom Flottant doit être un homme peu ordinaire : ce n'est ni un Mingo, ni un Delaware, ni une Face Pàle. Sa possession, suivant vous, remonte d'ailleurs bien loin, plus loin qu'on ne le souffre ordinairement sur les frontières.
— Quelle est l'histoire de cet homme? quelle est sa nature?
— Quant à la nature du vieux Tom, elle ne ressemble guère à la nature de l'homme; elle tient davantage de la nature du rat musqué, vu qu'il a les habitudes de cet animal plutôt que celles d'aucun de ses semblables. Il y a des gens qui pensent que, dans sa jeunesse, c'était une sorte de flibustier sur l'eau salée, en compagnie avec un certain Kidd qui a été pendu comme pirate longtemps avant que vous et moi fussions nés, et qu'il est venu ici dans la persuasion que les croiseurs du roi ne pourraient jamais lui donner la chasse sur ces montagnes, et qu'il pourrait y jouir en paix des fruits de ses piQages.
— Il se trompait, Hurry; il se trompait fort. Un homme ne peut jouir en paix nulle part des fruits de ses pillages.
— C'est suivant la tournure de son esprit : j'en ai connu qui ne IX)uvaient en jouir qu'au milieu d'une compagnie joyeuse, et d'autres qui en jouissaient mieux seuls dans un coin. Il y a des hommes qui n'ont point de paix s'ils ne trouvent le moyen de piller, et d'autres qui en sont privés après qu'ils ont pillé. La nature humaine ne marche pas sur la même ligne en cela, voyez-vous. Le vieux Tom semble n'être ni des uns ni des autres, car il jouit de son pillage, si pillage il y a, avec ses filles, d'une manière tranqulQe et confortable, et il ne désire rien de plus.
— Oui , je sais qu'il a des filles. J'ai entendu des Delawares qui ont chassé dans ces environs, raconter leurs histoires de ces jeunes personnes. N'ont-elles pas une mère?
— Elles en ont eu ime, comme de raison ; mais il y a deux bonnes années qu'elle est morte et cx)ulée à fond.
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^ Commeot dites-vous? demanda Deerslayer en regardant son compagnon avec quelque surprise.
— Je dis : morte et coulée à fond; et j'espère que c'est parler bon anglais. Le vieux drôle a enterré sa femme dans le lac, par manière de lui faire ses derniers adieux; mais Tom le fit-il pour s'épargner la peine de lui creuser une fosse , ce qui n'est pas une besogne aisée au milieu des racines, ou dans l'idée que l'eau efface les péchés plus vite que la terre, c'est plus que je ne saurais dire.
— ^La pauvre femme en avait-elle donc commis un grand nombre pour que son mari ait pris tant de peines pour son corps?
— Pas outre mesure, quoiqu'elle eût ses défauts. Je pense que Judith Hutter avait aussi bien vécu, et doit avoir fait une aussi bonne fin qu'aucune femme qui soit restée si longtemps sans entendre le son des clodies d'une église; et je suppose que le vieux Tom la coula à fond autant pour s'épargner de la fatigue que pour fle consoler plus vite. Il avait un peu d'acier dans le caractère; et oonmie celui du vieux Hutter tient beaucoup du caillou , on voyait de temps en temps des étincelles jaillir entre eux, mais au total on pouvait dire qu'ils vivaient amicalement ensemble. Quand ils s'échauffaient, ceux qui étaient présents voyaient quelque lueur se ' répandre sur leur vie passée, comme il arrive dans la forêt quand un rayon de soleil tombe à travers le feuillage jusqu'aux racines des arbres. Mais j'estimerai toujours Judith Hutter, car c'est une recommandation suffisante pour une femme d'avoir été la mère d'une créature comme sa fille aînée, qui porte le même nom.
—Oui, Judith est le nom que citaient les Delawares, quoiqu'ils le prononçassent à leur manière. D'après leurs discours, je crois que cette fille ne serait pas mon caprice.
— Votre caprice! s'écria March prenant feu au ton d'indifféi'ence et à la présomption de son compagnon. — Comment diable osez- vous parler de caprice quand il est question d'une créature comme Judith? Vous n'êtes qu'un enfant , un arbrisseau qui a à peine pris racine. Judith a compté des hommes parmi ses amants depuis qu'elle a atteint l'âge de quinze ans, et il y en a maintenant près de cinq : elle n'aura pas envie de jeter même un regard sur un être comme vous, qui n'est encore qu'à la moitié de sa croissance.
— Vous sommes en juin, et il n'y a pas un nuage entre nous et le soleil, Hurry ; toute cette chaleur est donc inutile, répondit Deerslayer d'un ton calme; chacun peut avoir son caprice, et un écureuil peut penser ce qu'il veut d'un chat sauvage. . — Oui, mais il ne serait pas toujours prudent que le chat sauvage
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fût instruit, répliqua March. Mais vous êtes jeune et inconsidéré, et je TOUS pardonne votre ignorance. Allons, Deerslayer, ajouta-t-il ^vec un sourire de bonne humeur après un moment de silence, nous nous sommes juré amitié, et nous ne nous querellerons pas pour une <x)quette à tète légère, parce qu'il arrive qu'elle est jolie; d'autant plus que vous ne Favez jamais vue. Judith ne sera jamais qu'à un homme dont les dents ont toutes leurs marques, et c'est une folie à moi de craindre une enfant. — Et que disaient d'elle les Delawares? car, après tout, un homme rouge a ses idées sur les femmes aussi bien qu'un blanc.
— Ils disaient qu'elle était belle à voir, et que ses discours étaient agréables, mais qu'elle aimait trop à avoir des admirateurs, qu'elle «vaît de la légèreté dans l'esprit.
— Les démons incarnés ! Après tout, quel maître d'école est en état de faire tète à un Indien pour observer la nature? H y a des gens qui pensent qu'ils ne sont bons que pour suivre une piste ou pour se battre ; mais je dis, moi, que ce sont des philosophes, et qu'ils connaissent les voies d'un homme aussi bien que celles d'un castor, et les voies d'une femme aussi bien que celles de tous les deux. Ils vous ont fait le portrait de Judith jusqu'à un ruban! Pour vous avouer la vérité, Deerslayer, il y a deux ans que je l'aurais épousée, si ce n'eût été pour deux raisons particulières, dont la première était cette légèreté d'esprit.
— Et quelle est la seconde? demanda le chasseur, continuant à manger en homme qui prenait fort peu d'intérêt à cette conversation.
— La seconde était que je ne savais pas trop si elle voudrait de moi. La drôlesse est jolie, et elle le sait fort bien. Non, mon garçon, il n'y a pas un arbre croissant sur ces montagnes qui soit plus droit ou qui se courbe sous le vent avec plus de grâce, et vous n'avez jamais vu une biche bondir avec plus d'agilité. Si c'était là tout y toutes les bouches sonneraient ses éloges ; mais elle a des défauts sur lesquels je trouve difficile de fermer les yeux, et je jure quelquefois de ne jamais revoir ce lac.
— Ét c'est pourquoi vous y revenez toujours. Jurer qu'on fera une chose, ce n'est pas un bon moyen pour être sûr de la faire. > — Ah ! Deerslayer, vous êtes une nouveauté en tout cela. Vous êtes aussi fidèle à votre éducation que si vous n'aviez jamais quitté nos établissements. Quant à moi, le cas est tout différent, et je n'ai jamais besoin de river une idée dans mon cerveau sans sentir une. démangeaison de jurer que j'y tiendrai. Si vous connaissiez Judith comme je la connais, vous me trouveriez excusable de jurer un peu.
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Les officiers des forts sur les bords du Moliav^k viennent quelquefois jusqu^au lac pour pêcher et chasser, et alors la pauvre créature semble en perdre Tesprit. On peut le voir à la manière dont elle se requinque, et aux airs qu'elle se donne avec ces galants.
— Cela ne convient pas à la fille d'un pauvre homme, dit Deerslayer d'un ton grave. — ^Tous les officiers sont des hommes comme il faut, et ils ne peuvent jeter les yeux sur une fille comme Judith qu'avec de -mauvaises intentions.
— C'est ce qui me rend indécis et ce qui me refroidit. Il y a surtout un certain capitaine qui me cause des pressentiments fâcheux; et si j'ai tort, Judith ne doit en accuser que sa propre folie. Au total, /e voudrais la regarder comme modeste et prudente ; mais les nuages que le vent pousse par-dessus nos montagnes ne savent pas plus où ils vont que son esprit. Il n'y a pas une douzaine d'hommes blancs qui aient jeté les yeux sur elle depuis son enfance, et pourtant les airs qu'elle se donne avec deux ou trois de ces officiers sont un éteignoir pour mes espérances.
— A votre place, je ne songerais plus à une telle femme; je tournerais toutes mes idées vers la forêt, qui ne vous trompera jamais, parce qu'elle est sous les ordres et le gouvernement d'une main qui ne peut errer.
— Si vous connaissiez Judith, vous verriez qu'il est plus facile de donner ce conseil que de le suivre. Si je pouvais me décider à ne pas m'occuper des officiers , je l'emmènerais de vive force sur les bords du Mohawk, je l'épouserais en dépit des petites façons qu'elle pourrait faire, et je laisserais le vieux Tom aux soins de son autre fille Hetty, qui, si elle n'est aussi belle ni aussi spirituelle que Judith, est certainement la fille la plus soumise.
— ^Ali ! il y a donc un autre oiseau dans le même nid? dit Deerslayer avec une espèce de curiosité qui commençait à s'éveiller ;— les Delà* wares ne m'avaient parlé que de Judith.
— Cela est assez naturel, quand il s'agit de Judith et de Hetty. Hetty n'est que jolie, tandis que sa sœur, je vous le dis, mon garçon^ est une fille comme on n'en trouverait pas une autre d'ici aux bord& de la mer. Judith est aussi pleine d'esprit, d'adresse et de paroles qu'un vieil orateur indien, tandis que la pauvre Hetty n'est tout au plus que compass meant tts
— Comment dites-vous? demanda Deerslayer encore une fois. ^Compass meant us y comme je ïû entendu dire aux officiers; et
t. voulant dire eompos mentU, jouissant de son bon mds»
je suppose que cela veut dire qu'elle a toujours rintention de marelier du bon côté; mais quelquefois elle ne sait comment s'y prendre. —CompasSy pour l'endroit où elle yeut aller, et meant us^ pour l'intention. Oui, la pauvre Hetty est ce que j'appelle sur les frontières de l'ignorance, et elle va tantôt d'un câté de la ligne, tantôt de l'autre.
—Il y a des êtres que le Seigneur prend sous sa garde particulière, dit Deerslayer d'un ton solennel, car il veille spécialement sur ceux qui n'ont pas reçu leur part ordinaire de raison. Les Peaux Rouges honorent et respectent ceux qui sont dans cette situation , car ils savent que le mauvais esprit préfère habiter dans un corps plein d'astuce que dans celui qui est sans artifice.
— En ce cas, je réponds qu'il ne restera pas longtemps avec la pauvre Hetty, car, comme je disais, elle est toujours juste compass meant us. Le vieux Tom a de l'attention pour elle, et Judith aussi, toute spirituelle et glorieuse qu'eUe est; sans quoi je ne garantirais pas qu'eUe fût tout à fait en sûreté au milieu de l'espèce de gens qui viennent quelquefois sur les bords du lac.
— Je croyais que ce lac était inconnu et peu fréquenté, dit Deerslayer , évidemment contrarié de se trouver si près du monde civilisé.
— Et vous aviez raison , mon garçon. Les yeux de vingt hommes blancs ne s'y sont jamais arrêtés. Mais qui pourrait dire quel mal peuvent faire une vingtaine d'hommes nés et élevés sur la frontière, chasseurs, trappeurs et vagabonds, si la fantaisie leur en prend ? — Ce serait une chose terrible pour moi, Deerslayer, si je trouvais Judith mariée apfès une absence de six mois.
— Vous a-t-elle promis sa foi, pour vous encourager à de meilleures espérances?
— Non. — Je ne sais comment cela se fait; je ne suis pas mal bâti, comme je puis le voir dans chaque source sur laquelle le soleil brille ; et pourtant je n'ai jamais pu obtenir d'elle une promesse , ni même un sourire de bonne volonté, quoiqu'elle rie des heures entières. — Si elle a osé se marier en mon absence, il est probable qu'eUe connaîtra les plaisirs du veuvage avant d'avoir vingt ans.
't — Vous ne voudriez sûrement pas attaquer Thomme qu'elle aurait choisi, Hurry, uniquement parce qu'elle l'aurait trouvé plus à son goût que vous?
— Pourquoi non ? Si un ennemi me barre le chemin , n'ai-je pas le droit de m'en débarrasser? Regardez-moi bien ! Ai-je l'air d'un homme disposé à souffrir qu'un marchand de peaux, rampant et astucieux, me supplante dans une affaire qui me touche d'aussi près
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que Taffection de Judith Hutter? D'ailleurs, quand nous yiTons hors de rémpire des lois, nous deTons être juges et exécuteurs. Et quand on trouTerait un homme mort dans les bois, qui irait dire quel est celui qui Ta tué, même en supposant que la colonie y attar cbât assez d'importance pour prendre Faifaîre en mains?
— Si cet homme était le mari de Judith Hutter, je pourrais du moins, après ce qui vient de se passer , en dire a^sez pour mettre la colonie sur la piste.
— Vous, moitié d'homme! yous, misérable chasseur de daims! TOUS oseriez songer à dénoncer Hurry Harry !
— J'oserais dire la vérité, Hurry, en parlant de yous comme de tout honmie qui ait jamais vécu.
March regarda un instant son compagnon avec un étonnement sUencieux. Le saisissant ensuite des deux mains par le cou, il le secoua avec une Yiolence qui menaçait de lui disloquer quelque membre. Et ce n'était point une plaisanterie, car la fureur étincelait dans les yeux du géant, et certains signes annonçaient qu^il agissait plus sérieusement que l'occasion ne semblait l'exiger. Quelles que fussent les intentions réelles de March , et il est probable qu'il n'en avait aucune bien fixe, il est certain que sa colère était montée au plus haut point, et la plupart de ceux qui se seraient trouvés entre les mains d'un tel colosse transporté de courroux, dans une solitude si profonde et si loin de tout secours possible, auraient été intimidés et tentés de sacrifier leurs principes de justice. Hais il n'en fut pas ainsi de Deerslayer : sa physionomie resta impassible; ses mains ne tremblèrent pas, et il lui dit d'une voix calme, sans recourir à l'expédient de parler bien haut pour prouver sa résolution :
— Vous pouvez secouer la montagne jusqu'à ce que vous l'abattiez , Hurry; mais vous ne tirerez de moi rien que la vérité. H est probable que Judith n'a point de mari à qui vous puissiez dressa des embûches ; mais si elle en avait un, je l'avertirais de vos menaces dans la première conversation que j'aurai avec elle.
March cessa de le secouer, et le regarda avec encore plus de surprise.
— Je croyais que nous étions amis, lui dit-il; mais je vous ai appris le dernier de mes secrets qui p&ssera jamais par vos oreilles.
— Je n'en veux connaître aucun, s'ils sont semblables à celui-ci. Je sais que nous vivons dans les bois, Hurry, et qu'on nous regarde comme étant en dehors des lois,— et peut-être le sommes-nous par ie fait , quoi qu'il en soit du droit.— Mais il y a une loi et un légis-
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lateur qui régnent sur tout le continent. Celui qui n'obéit pas à ses ordres ne doit pas m' appeler son ami.
— Sur ma foi, Deerslayer, je crois que vous êtes un des frères Moraves, et non un chasseur franc et loyal comme vous prétendiez
— J'espère, Hurry, que vous trouverez toujours de la franchise et de la loyauté dans mes action^ comme dans mes discours. Mais vous abandonner ainsi tout à coup à la colère est une folie qui prouve combien peu vous avez vécu avec les Peaux Rouges. Judith Hutter n'est sans doute pas mariée , et votre langue a dit ce que votre tète et non votre cœur lui suggérait. — Voici ma main , n'en parlons plus, et n'y pensons pas davantage.
Hurry parut plus étonné que jamais. Reprenant son air de bonne hmneur, il partit d'un grand éclat de rire qui lui fit venir les larmes aux yeux, il prit la main qui lui était offerte, et l'amitié se renoua entre'eux.
— Il aurait été fou de nous quereller pour ce cpii n'est qu'une idée , dit March en se remettant à son repas ; c'eût été agir comme des hommes de loi dans les villes, et non comme des hommes sensés dans les bois. On dit que dans les comtés du Midi, on se prend quelquefois aux cheveux pour des idées, et qu'on en vient même à de plus grandes extrémités.
— C'est vrai, c'est vrai; et pour d'autres sujets dont il vaudrait mieux ne jamais parler. J'ai entendu les frères Moraves dire qu'il y a des pays où les hommes se querellent même sur leur religion. S'ils peuvent se mettre en colère pour un pareil sujet, Hurry, que Dieu ait pitié d'eux ! Quoi qu'il en soit, nous n'avons pas besoin de suivre leur exemple , et surtout pour un mari que cette Judith Hutter peut ne voir jamais et ne jamais désirer de voir. Quant à moi, je suis plus curieux de voir la sœur, qui n'a qu'un simple bon sens, que votre beauté. H y a quelque chose qui parie au cœur d'un hoînme quand on rencontre une créature qui a tout l'extérieur d'un être raisonnable et qui n'est pas tout ce qu'elle paraît être. Cela est déjà assez fâcheux dans un homme ; mais quand cela arrive à une femme, et qu'elle est jeune et peut-être attrayante, elle a droit à toute la compassion qui est dans la nature humaine. Dieu sait y Hurry, que ces pauvres créatures sont assez sans défense, même quand elles ont tout l'esprit qui leur est accordé; mais c'est un grand malheur quand ce guide et ce protecteur viennent à leur manquer.
— Eeoutez-moi, Deerslayer : vous savez ce que sont en général
l'être.
ou LE TUEUB DE DAI3IS.
les chasseurs y ites trappeurs et les marchands de peaux; leurs mcil* leurs amis ne nieront pas qu'ils ne soient entêtés , et portés à en faire à leur tète sans s'inquiéter des droits et de la sensibilité des autres; mais je ne crois pas qu*on trouverait dans tout ce pays un seul homme qui voulût nuire à Hetty Hutter , quand même il le pourrait; — non, pas même une Peau Rouge.
— En disant cela , Tami Hurry , vous ne faites que rendre justice aox Delawares et aux tribus qui leur sont alliées, car une Peau Bouge regarde comme étant sous sa protection spéciale tout être que la puissance divine a frappé de cette manière. Quoi qu'il en soit, je suis charmé d'entendre ce que vous dites. Mais comme le soleil commence à descendre vers l'occident, ne ferions-nous pas bien de nous remettre en marche pour avoir l'occasion de voir plus tôt ces sœurs merveilleuses?
Henry March y consentit avec plaisir ; et ayant recueilli les restes de leur repas, les deux voyageurs remirent leurs valises sur leurs épaules, reprirent leurs armes, et quittant la percée dans laquelle ils étaient entrés, ils se plongèrent de nouveau dans l'ombre de la
Nos aventuriers n'avaient pas bien loin à aller. Ayant une fois trouvé la percée et la source, Hurry connaissait le chemin, et il tx)nduisit alors son compagnon avec la confiance d'un homme qui est sûr de son fait. Comme de raison, la forêt était sombre, mais elle n'était pas obstruée par des broussailles; le sol était sec , et l'on y marchait d'un pas ferme. Quand ils eurent fait près d'un mille, March s'arrêta, et commença à jeter les yeux autour de lui, examinant avec soin tous les objets qui l'entouraient, et même les troncs d'arbres tombés , dont il se trouve toujours un assez grand nombre dans une forêt d'Amérique, surtout dans les parties du pays où le bois n'a encore aucune valeur.
— Ce doit être ici l'endroit, Deerslayer, dit March. Voici un hêtre i côté d'un chêne, et plus loin trois pins, et un bouleau dont la cime
forêt