CHAPITRE xvm
Waverley continue son voyage.
Lorsque Edouard eut recueilli ses idées , il fut surpris de trouver la caverne déserte. S'étant levé et ayant donné quelque soin à ses habits, il regarda avec plus d'attention ; mais tout était encore solitude autour de lui. Excepté les tisons convertis en cendres grises, et les débris du souper qui con-
sistaient en os à demi brûlés ou à demi rongés, et une ou deux kegs1 vides, il ne restait aucune trace de Donald et de sa bande. Il sortit ; et lorsqu'il fut à l'entrée de la caverne il vit que la pointe du rocher où étaient encore les restes du feu de signal était accessible par un étroit sentier ou naturel ou grossièrement creusé par ia main des hommes, le long du petit canal qui pénétrait à quelques toises dans la caverne, et où l'esquif de la veille était amarré comme dans un dock (ou bassin). Parvenu sur la plate-forme même, il n'aurait pu croire d'abord qu'il était impossible d'aller plus loin par terre , s'il n'eût été probable que les habi tans de la caverne avaient une autre voie que les eaux ; il aperçut bientôt quelques gradins pratiqués dans le granit, qui lui servirent d'escalier pour grimper sur le sommet du roc ; ce ne fut pas sans peine qu'il descendit sur le revers et qu'en suivant une pente très rapide il arriva aux bords déserts d'un lac d'environ quatre milles de long sur un et demi de large, entouré de montagnes sauvages couvertes de bruyères, sur la cime desquelles reposait encore le brouillard du matin.
En tournant la tète Edouard admira avec quelle adresse on avait choisi ce lieu solitaire pour retraite. Le rocher sur les flancs duquel il avait tourné à l'aide d'inégalités presque imperceptibles, n'offrait qu'un précipice affreux de ce côté, qui fermait entièrement toute communication avec le rivage. Il était impossible, eu égard à la largeur du lac, d'apercevoir de l'autre bord cette caverne à gorge étroite et basse ; ainsi, à moins qu'on ne l'eût cherchée avec des barques , ou que quelqu'un n'eût trahi le secret , c'était une retraite où la garnison pouvait rester sans danger tant qu'elle aurait des vivres. Après avoir satisfait sa curiosité, Edouard regarda de tous côtés dans l'espoir de découvrir Evan Dhu et son domestique qu'il jugeait ne pas devoir être très éloignés, quelque parti qu'eût pris Donald et sa bande, que leur genre de vie forçait souvent à faire de soudaines émigrations. En effet il aperçut à la distance d'environ un demi-mille un Highlan-
(i) Petites coupes avec deux anses. — Ed.
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der ( c'était probablement Evan Dhu ) occupé à pêcher à la li°ne ; et à l'arme d'un autre individu qui était à côté de Jui, il ne mit douter que cène fût l'homme à lahachedeLochaber.
Plus près de l'entrée de la caverne il entendit les sons très animés d'une chanson gaélique, qui le guidèrent dans un enfoncement du rivage caché par le feuillage lustré d'un frêne, et où un sable blanc servait de tapis. Il y trouva la demoiselle de la caverne occupée à préparer avec soin le repas du matin, qui consistait en lait , en beurre frais, en œufs, en miel et en pain d'orge. La pauvre fille avait fait une tournée de plusieurs milles pour se procurer les œufs et la farine nécessaires pour faire les cakes1 et les autres élémens du déjeuner, qu'elle avait empruntés ou s'était fait donner dans les cabanes des environs. Donald et ses gens n'avaient d'autre nourriture solide que la viande des animaux qu'ils enlevaient dans les Lowlands; le pain même était pour eux un mets rare et recherché, parce qu'il leur était très difficile de s'en procurer. Les provisions de ménage , telles que le lait, la volaille, le beurre , etc. , étaient tout-à-fait inconnues dans cette espèce de camp de Scythes.
Cependant je dois faire observer au lecteur, que quoique Alix eût employé une grande partie de la matinée à se procurer des vivres pour son hôte, elle avait eu le temps de s'occuper de sa parure. Ses ajustemens étaient fort simples ; ils consistaient en un petit corset rouge et une jupe très courte ; mais le tout propre et arrangé avec un certain art. Cette pièce d'étoffe écarlate appelée le snood contenait ses cheveux noirs qui s'en échappaient en boucles nombreuses. Elle avait quitté son plaid rouge pour être plus alerte à servir l'étranger. J'oublierais les plus beaux ornemens d'Alix, si je ne parlais pas des boucles d'oreilles et du chapelet d'or que Donald Bean Lean son père lui avait apportés de France : c'était sans doute sa portion du butin qu'il avait fait dans un combat ou dans quelque ville prise d'assaut.
Sa taille, quoique forte pour son âge, était cependant bien
(i) Les cakes d'Ecosse sont spécialement des gâteaux de farine d'avoine. — Ed.
prise ; sa démarche avait une grâce simple et naturelle qui ne se ressentait en rien de la gaucherie ordinaire d'une paysanne. Ses sourires qui faisaient voir des dents d'une blancheur ravissante, et ses regards suppléèrent à son ignorance de la langue anglaise pour faire bon accueil à Waverley. A un jeune fat, ou même à un officier qui sans fatuité connaissait bien ses avantages extérieurs, ce langage muet aurait pu paraître quelque chose de plus que la simple courtoisie d'une hôtesse. Je n'oserais pas, il est vrai, affirmer que cette jeune montagnarde aurait montré à un hôte plus âgé ( au baron de Bradwardine, par exemple, ) les soins empressés qu'elle eut pour Edouard. Elle semblait impatiente de le voir placé devant ce déjeuner dont elle s'était occupée avec tant de sollicitude, et auquel elle venait d'ajouter quelques baies sauvages qu'elle avait cueillies dans un marécage voisin. Lorsqu'elle vit Edouard à table, elle alla gravement s'asseoir sur une pierre à quelques pas de distance, d'où elle épiait l'occasion de le servir.
Evan et son satellite revenaient à pas comptés de la pîage ; le dernier portait une grosse truite saumonée et la ligne qui avait servi pour la prendre ; Evan le précédait d'un air satisfait et triomphant; ils s^avançaient vers le lieu où Waverley était si agréablement occupé de son déjeuner. Après les salutations d'usage, Evan tenant les y eux fixés sur lui, s'adressa à la jeune fille, et lui dit quelques mots en langue gaélique qui la firent sourire et rougir d'une manière très sensible, malgré la teinte rembrunie de son visage presque toujours exposé au soleil ou au grand air. Il donna ensuite ses ordres pour qu'on préparât le poisson; il alluma un morceau d'amadou au bassinet de son pistolet, ramassa quelques brins de paille et quelques branches de bois sec, et parvint en quelques minutes à faire un feu pétillant qui lui donna un brasier sur lequel il plaça la truite découpée en larges tranches. Pour couronner le festin, il tira de la poche de sa jaquette une grande conque, et de dessous son plaid une corne de bélier remplie de whisky. Après avoir bu le premier assez largement, il dit d'un air satisfait qu'il avait déjà pris le coup du matin avec Donald Bean Lcan avant son
départ, et présenta le cordial à la jeune Alix et à Waverley, qui le refusèrent l'un et l'autre. Alors avec l'air de bonté d'un grand seigneur, il l'offrit à Dugald Mahony son serviteur, qui sans attendre une seconde invitation vida la corne avec délices. Evan sortit pour se rendre à la barque, après avoir invité le jeune officier à le suivre. Alix mit dans un petit panier tout ce qu'elle crut mériter d'être emporté, se couvrit de son plaid, s'avança vers Edouard avec la plus grande ingénuité, lui prit la main, lui présenta sa joue à baiser, et fit une révérence. Evan, qui passait pour un vert galant parmi les belles de la montagne, s'approcha d'un air qui paraissait annoncer qu'on ne pouvait lui refuser une semblable faveur ; mais Alix s'empara promptement de son panier, et s'élança sur le rocher avec la légèreté d'un chevreuil; là elle se retourna vers lui, se mit à rire, et lui adressa en langue gaélique quelques paroles auxquelles Evan répondit sur le même ton et dans le même langage. De la main elle fit ses adieux à Waverley, continua sa route, et disparut bientôt au milieu des taillis, quoiqu'on entendît encore les sons joyeux de sa chanson.
Nos voyageurs rentrèrent dans la gorge de la caverne ; ils descendirent de là dans la barque que le Highlander à la suite d'Evan se hâta de détacher. Pour profiter de la brise du matin, il tendit une espèce de voile en lambeaux, et Evan se mit au gouvernail. Edouard ne tarda pas à s'apercevoir qu'ils remontaient le lac, au lieu de se diriger vers le bord où il s'était embarqué la nuit précédente. Pendant que la barque glissait légèrement sur le miroir argenté des eaux, Evan ouvrit la conversation par l'éloge d'Alix. — Elle est aussi gentile qu'adroite, dit-il, et par-dessus le marché, la meilleure danseuse de strathpeys1 de toute la vallée (strath). Edouard approuva de cet éloge tout ce qu'il put en comprendre, en ajoutant que c'était bien dommage, selon lui, qu'elle fût condamnée amener une vie si triste et si dangereuse. — Et pourquoi, je vous prie? dit Evan. Il n'y a rien dans tout le comté de Perth qu'elle ne
(i) On appelle stmthpey une espèce d'airs écossais fort vifs, et aussi une espèce de danse inspirée par ces airs. — Éd.
puisse se procurer en le demandant à son père, à moins que
ce ne soit un objet trop pesant ou trop chaud.
— Etre la fille d'un homme qui n'a d'autre état que d'en» lever des bestiaux d'un voleur ordinaire !...
— D 'un voleur ordinaire ? . . . Donald n'a jamais enlevé moins d'un troupeau.
— Il est donc, suivant vous, un voleur extraordinaire!...
— Non : celui qui enlève la vache d'une pauvre veuve , le bœuf d'un paysan, est un voleur; mais celui qui enlève un troupeau à un laird sassenach * est un gentilhomme bouvier; et d'ailleurs prendre un arbre dans une forêt, un saumon dans la rivière, un daim sur la montagne, ou une vache dans un vallon des Lowlands, n'a jamais été pour un Highlander une action dont il doive rougir.
— Et quelle serait la fin de Donald, s'il venait à être pris pendant qu'il s'approprie ainsi ce qui ne lui appartient pas?
— Ah! certes, il mourrait pour la loi, comme il est arrivé à plus d'un joli garçon avant lui !
— Pour la loi?
— Oui : c'est-à-dire avec la loi ou par la loi ; il serait fixé à un bon gibet de Crieff, où moururent son père et son grandpère, et où j'espère qu'il mourra s'il n'est pas tué dans un creagh.
— Et vous espérez une telle mort pour votre ami , Evan?
— Oui sans doute. Voulez-vous que je lui souhaite de mourir sur une botte de paille humide — au fond de sa caverne. . . comme un vieux chien galeux?
— Mais que deviendrait la pauvre Alix?
— Comme son père ne pourrait plus la protéger ni la défendre, je me chargerais de ce soin, j'en ferais ma femme.
— Votre projet est très galant; mais en attendant, qu'est-ce que votre beau-père ( c'est-à-dire votre futur beau-père, s'il doit être pendu ) a fait du bétail du baron?
— Le soleil n'était pas encore levé sur Ben-Lawers, que votre domestique et Allan Kennedy ont fait partir le troupeau
(i) Saxon. — Ed.
devant eux : il n'en manquait que deux, qui malheureusement avaient été égorgées avant mon arrivée à la caverne royale ; le troupeau doit être en ce moment au défilé de Ballybrough, et il arrivera bientôt dans les parcs de Tully-Veolan.
— Et où allons-nous, si j'ose vous le demander? ditEdouard.
— Où voulez-vous que je vous conduise, si ce n'est au château du laird à Glennaquoich? J'ose croire que vous n'avez pas eu l'idée de venir dans ce pays sans voir notre chef; ce serait un crime capital.
— Et sommes-nous encore bien éloignés de Glennaquoich?
— Nous en sommes à cinq brins de mille ; Vie Ian Vohr viendra à notre rencontre.
Une demi-heure après la barque s'arrêta au rivage. Lorsqu'on eut mis Edouard à terre, les deux montagnards la dirigèrent dans un enfoncement rempli de roseaux et de joncs, au milieu desquels elle était parfaitement cachée. Ils portèrent les rames dans un autre endroit non moins propice pour les dérober aux yeux ; sans doute ils ne prenaient ces précautions que pour Donald Bean Lean qui dans ses courses pouvait venir dans ces parages.
IN os voyageurs marchèrent pendant quelque temps dans un vallon charmant entre deux hautes montagnes. Au milieu coulait un petit ruisseau se dirigeant vers le lac. Edouard recommença ses questions concernant leur hôte de la caverne.
— Y fait-il continuellement sa demeure?
— Oh ! que non ! bien fin serait celui qui connaîtrait tous ses pas !...., Il n'y a pas un coin, une caverne, un trou dans tout le pays que Donald ne connaisse.
— Et d'autres que votre maître lui donnent-ils asile?
— Mon maître1! répondit Evan avec fierté, mon maître est dans le ciel; puis reprenant aussitôt son ton de politesse :
— Je vois, dit-il, que vous voulez parler de notre chef?... Non, il ne donne pas asile à Donald, ni à ceux qui lui res-
(i) Cette exclamation révèle toute la fierté et l'indépendance de chaque membre d'un clau.
semblent; mais, ajouta-t-il en riant, il lui accorde Veau et le bois.
— Il ne leur ferait pas un grand cadeau ! ces deux objets ne sont pas rares dans ce pays.
— Vous ne me comprenez pas. En vous disant l'eau et le bois, j'entends îe lac et les montagnes. Vous vous imaginez bien que si le laird, à la tête de trente hommes, se mettait à la poursuite de Donald dans les bois de Kailychat, il ne lui échapperait pas ; ou que si quelque joli garçon tel que moi guidait nos barques sur le lac, Donald n'aurait pas beau jeu.
— Si des forces considérables partaient de la plaine pour venir l'attaquer , votre chef le défendrait-il?
— Non certainement : si Ton venait au nom de la loi, il ne brûlerait pas une amorce pour lui.
— Et que ferait Donald?
— Il quitterait le pays et se réfugierait sur les montagnes de Letter-Scriven.
— Et s'il y était poursuivi?
— Il irait chercher un asile à Rannoeh , auprès de son cousin.
— Et si l'on allait encore le relancer dans ce refuge?
— Cela n'est pas possible : il n'y a pas un seul habitant de la plaine qui osât le poursuivre plus loin que le défilé de Ballybrough, à moins qu'il ne fût guidé par les Sidierdhu.
— Les Sidier dhu! qu'est-ce que cela?
; — Ce sont les soldats noirs; c'est le nom qu'on donne aux compagnies franches qu'on avait organisées pour maintenir l'ordre et la tranquillité dans ces montagnes. Vicfr Ian Vohr en a commandé une pendant cinq ans, et j'y avais le grade de sergent. On les appelle les Sidier dhu à cause de la couleur des tartans , comme on appelle vos hommes les hommes du roi George, les soldats rouges [Sidier roy).
— Très bien ; mais lorsque vous étiez payés par le roi, n'étiez-vous pas les soldats du roi George ?
— Vous avez raison ; et sur cet article vous pouvez consulter Vkh Ian Vohr ; nous n'appartenions pas plus au roi qu'il
WÀVEHLEY. 141
ne lui appartenait lui-même. Personne ne peut dire qu'aujourd'hui nous sommes les soldats du roi George, puisque depuis douze mois il ne nous a pas donné un sou de paye.
Il n'y avait rien à répondre à ce dernier argument ; aussi Waverley s'empressa-t-il de faire retomber la conversation sur Donald Bean Lean.
— Donald , dit-il , se borne- t-il à faire la guerre au bétail , ou bien , pour me servir de vos expressions , enlève-t-il tout ce qui lui tombe sous la main ?
— Ce n'est point un homme très délicat : tout lui convient; mais il préfère les bœufs , les vaches , les chevaux ou des créatures humaines, à toute autre chose ; les brebis marchent trop lentement ; d'ailleurs on trouve difficilement à les vendre dans ce pays.
— Mais enlève-t-il aussi des hommes et des femmes?
— Sans doute : ne lui avez-vous pas entendu parler hier au soir d'un bailli? sa rançon lui coûta six cents marcs d'argent , qu'on apporta au défilé cîeBallybrough. Je veux vous raconter un bon tour que Donald a joué il y a quelque temps. C'était à l'époque du mariage de la vieille veuve de Cramfeezer avec le jeune Giiliewhackit. Celui-ci, en «vrai gentilhomme, avait dissipé toute sa fortune aux combats de coq, aux combats du taureau, aux courses de chevaux , etc., et il avait besoin de ravitailler ses coffres par ce mariage. Donald sut que la veuve en était éprise. Un soir il enleva Giiliewhackit à l'aide de ses gens, le transporta avec la rapidité de l'éclair au milieu des montagnes, et le déposa dans la caverne royale. Là, il eut tout le temps de stipuler pour sa rançon ; Donald ne voulut jamais rabattre un sou de mille livres.
— Diable !
— Oui , mais en livres d'Ecosse ; car la fiancée n'aurait jamais pu compléter cette somme, eut-elle mis sa dernière chemise en gage ; elle s'adressa au gouverneur du comté, ainsi qu'au major de la garde noire. Le premier répondit que cette affaire ne le regardait pas, parce qu'elle avait eu lieu hors de son arrondissement , et le major s'excusa sur ce que ses sol-
dats étaient allés à la tonte des moutons, et que, jusqu'à ce que la place fût approvisionnée, il ne les rappellerait pas pour toutes les Cramfeezers de la chrétienté , parce qu'il agirait contre tous les intérêts du pays. Gilliewhackit fut attaqué de la petite-vérole, il n'y eut point de médecin dans le voisinage qui voulût venir soigner le pauvre garçon ; je ne les blâme point, parce que Donald, qui avait été étrillé par un de ces docteurs à Paris, avait juré de jeter dans le lac le premier qu'il rencontrerait. Cependant quelques bonnes vieilles de la connaissance de Donald eurent tant de soin de Gilliewhackit, en lui faisant prendre le grand air, en lui donnant de la bouillie d'avoine fraîche, qu'il se rétablit aussi promptement que s'il eût été dans un bon lit, entouré de beaux rideaux, et que s'il eût été nourri avec du pain blanc et du vin rouge. Donald fut si contrarié, que lorsqu'il le vit en état de marcher il le renvoya, laissant à sa discrétion la manière dont il pourrait le dédommager des soins qu'il lui avait donnés. Je ne saurais vous dire exactement de quelle manière cette affaire se termina, mais ils se séparèrent si satisfaits l'un de l'autre , que Donald fut invité à venir en trews l danser à la noce, et que sa bourse ne fut jamais aussi bien garnie qu'à cette époque. Gilliewhackit disait que s'il arrivait qu'on l'appelât en témoignage contre Donald, il l'acquitterait de tout, excepté qu'il se fût rendu coupable d'un incendie volontaire ou d'un meurtre.
Par ces entretiens sans liaisons, Evan cherchait à faire connaître l'état desHighlanders, et peut-être amusaient-ils mieux Waverley qu'ils n'amuseront le lecteur. Après avoir marché long-temps par monts et par vaux , Edouard , quoiqu'il n'ignorât pas combien les Ecossais sont généreux en comptant les distances, commençait à croire que les cinq milles d'Evan s'étaient doublés. Il témoigna sa surprise de ce que les Ecossais n'étaient pas si économes dans la distribution de leurs mesures que dans la supputation de leur monnaie. — Audia-
(i) Espèces de pantalons de tartan que portaient quelquefois les chefs et les caterans. — Éd.
Me les jambes trop courtes ! répondit Evan en répétant cette vieille expression proverbiale.
Ils entendirent un coup de fusil, et virent devant eux un chasseuravec ses chiens et son domestique— Jeneme trompe pas, dit Dugald Mahny ; c'est le chef.
1 Non , répondit Evan d'un ton de maître ; pensez-vous qu'il viendrait à la rencontre d'un gentilhomme anglais sans suite, et comme un simple montagnard?
Mais en s'approchant il fut forcé de dire d'un air tout-a-fait peiné — C'est lui-même , je n'en puis douter : comment . il n'a pas auprès de lui les officiers de sa maison ! je ne vois que
CallumBeg!
Dans le fait, Fergus Mac Ivor était un de ces hommes dont un Français aurait pu dire : // connaît bien son monde. Il n'avait point eu l'idée de se donner un air d'importance aux yeux d un jeune Anglais en se présentant à lui suivi d'une vaine escorte de Highlanders. Il comprenait que cet appareil mutile eut plutôt paru ridicule qu'imposant. Personne n'était plus jaloux que lui de la puissance féodale et des attributions d un ch.ettain , et c'était pour cela même qu'il se gardait prudemment de faire parade de ses distinctions personnelles à moins que le temps et la circonstance les demandassent pour produire de l'effet S'il eût dû recevoir un autre chieftain , il se fût sans doute fait escorter par cette suite qu'Evan avait décrite avec tant de plaisir ; mais il jugea qu'il était convenable pour recevoir Waverley, de ne se faire accompagner que d'un seul officier (son gilly-more) : c'était un beau jeune homme qui portait la carnassière etla claymore de son maître avec laquelle celui-ci sortait toujours.
Lorsque Fergus et Waverley s'abordèrent, ce dernier tut frappé de la grâce et de la dignité particulière de ce chieftain. Sa taille était au-dessus de la moyenne et bien proportionnée ; son costume des Highlands qui était simple faisan paraître sa personneavecavantage.il portaitdesft^oupantalonsetro.ts d'un tartan rouge et blanc; pour tout le reste, son costume ressemblait à celui d'Evan, excepté qu'il n'avait d autre arme
qu'un dirk richement monté en argent. Son page, comme nous l'avons dit, portait sa claymore, et le fusil de chasse que Fergus tenait à la main ne paraissait destiné qu'à son amusement. Il avait en venant tiré quelques jeunes canards , car quoiqu'il n'y eût pas alors de chasse défendue ou permise, les couvées de grouses étaient trop jeunes encore. Tousses traits étaient caractéristiques, c'est-à-dire décidément écossais avec les particularités des physionomies un peu dures du nord ; mais cette dureté était si peu prononcée dans son visage que partout il aurait passé pour un très joli homme. L'air martial de sa toque, ornée d'une seule plume d'aigle 1 comme marque de distinction , ajoutait beaucoup à l'expression maie de sa tête ; et les boucles naturelles de ses cheveux noirs avaient plus de grâce qu'aucune des chevelures postiches des magasins de Bond-street.
L'impression favorable produite par son extérieur aussi gracieux qu'imposant était encore augmentée par un air de franchise et d'affabilité. Cependant un habile physionomiste aurait été moins satisfait en le voyant une seconde fois. Ses sourcils et sa lèvre supérieure annonçaient l'habitude qu'il avait de commander en maître ; sa politesse , quoique simple et naturelle , paraissait indiquer qu'il avait le sentiment de sa supériorité ; le mouvement involontaire de ses yeux décelait quelquefois son caractère hautain, fier et vindicatif, qui n'était pas moins redoutable pour être facilement dissimulé. En un mot l'abord de ce chieftain ressemblait à ces beaux jours qui, tout en nous charmant, annoncent par des signes certains, quoique à peine sensibles, qu'avant la nuit le tonnerre grondera.
Ce ne fut point à cette première entrevue qu'Edouard eut occasion de faire ces observations. Fergus le reçut comme un ami du baron de Bradwardine et lui témoigna le plaisir que lui causait sa visite. Il lui fît d'obligeans reproches d'avoir choisi pour passer la nuit un abri aussi sauvage et aussi peu digne de lui que l'habitation de Donald Beau. La conversation
(i) Le panache appartient aux chefs du premier rang.-— Éd.
roula sur l'intérieur Je ce ménage extraordinaire; mais Fergus ne fit pas la moindre mention des déprédations de Donald, ni du motif qui lui procurait la visite de Waverley, qui par conséquent crut devoir éviter d'amener ces questions. Pendant qu'ils s'avançaient vers le château de Glennaquoich , E\an formait respectueusement F arrière-garde avec Ballum Beg et DugaldMahony.
Nous tâcherons de faire connaître au lecteur quelques particularités concernant la famille et la personne de Fergus Mac Ivor. Mais Waverley ne fut instruit de ces détails que lorsqu'il eut formé avec lui une liaison qui , quoique produite par le hasard , eut pendant long-temps la plus grande influence sur son caractère , sur ses actions et sur toute son existence. Ce sujet est trop important pour ne pas mériter le commencement d'un chapitre.