CHAPITRE XVII
La demeure d'un voleur desllighlands.
Le profond silence qui régnait dans la barque n'était interrompu de temps à autre que par le refrain d'une chanson gaélique que l'homme placé au gouvernail chantait à voix basse, comme pour régler le mouvement des rames qui frappaient en cadence la surface de l'eau. La lumière dont on approchait de plus en plus présentait un foyer beaucoup plus vaste, et donnait une clarté beaucoup plus vive ; on reconnaissait qu'elle provenait d'un grand feu; mais Edouard ne pouvait discerner s'il était allumé sur une île ou sur la terre ferme. En voyant la réverbération de cette masse de lumière au milieu des flots, il crut voir le char de feu dont se sert le génie du mal d'un conte arabe pour traverser la vaste étendue des mers. La lumière suffit enfin pour lui montrer, d'une manière très distincte, que ce feu était placé contre un roc escarpé qui s'élevait immédiatement sur l'extrême bord de l'eau. Le front
de ce roc, que la réverbération de la flamme colorait d'un rouée sombre, formait un contraste étrange et même sublime avec le reste du rivage momentanément éclairé par les pâles rayons de la lune.
La barque touchait au bord, et Waverley vit que ce feu était entretenu avec des branches résineuses de pin par deux hommes qui, dans les reflets de la lumière, ressemblaient à deux démons. Il conjectura avec raison que c'était pour servir de phare aux bateliers que ce feu avait été allumé à l'entrée (gaie haute caverne où le lac semblait pénétrer. Les montagnards dirigèrent leur esquif en droite ligne vers cette caverne ; et puis serrant leurs rames ils s'abandonnèrent à la dernière impulsion qu'ils avaient donnée. La barque doubla la pointe ou la plate-forme du rocher où était allumé le feu ; et après avoir parcouru deux fois sa longueur, elle s'arrêta à l'endroit où la caverne formant supérieurement une arcade, s'élevait au-dessus du lac par cinq ou six larges fragmens de roc superposés d'une manière si régulière, qu'on aurait pu les prendre pour les marches d'un escalier. En ce moment une quantité d'eau fut jetée soudain sur le feu qui s'affaissa avec un long sifflement, et la lumière disparut. Cinq ou six bras vigoureux enlevèrent Waverley de la barque, le mirent sur ses jambes, et l'entraînèrent en quelque sorte dans les entrailles de la caverne. Il fit quelques pas dans les plus profondes ténèbres; il entendait le bruit confus de plusieurs voix qui paraissaient sortir du centre du rocher; puis ayant franchi un angle de ce souterrain, il eut devant les yeux Donald Bean Lean et toute sa demeure.
L'intérieur de la caverne , très élevée dans cet endroit , était éclairé par des torches de bois de pin qui donnaient une lumière pétillante, accompagnée d'une épaisse fumée dont l'odeur, quoique forte, n'avait rien de désagréable ; à cette clarté se mêlait celle d'un large feu de charbon de bois, auprès duquel étaient assis cinq ou six Highlanders armés : plus loin d'autres étaient couchés, enveloppés dans leurs manteaux. Dans un enfoncement du roc, que le voleur appelait
facétieusement son spence ( garde-manger), étaient pendues par les pieds la carcasse d'un mouton ou d'une brebis et deux vaches récemment tuées. Le principal habitant de cette singulière demeure, accompagné de Evan Dhu qui lui servait de maître des cérémonies, s'avança pour recevoir son hôte. La profession qu'il exerçait, les lieux déserts qu'il habitait, les figures sauvages et guerrières qui l'entouraient, tout était bien propre à inspirer la terreur. Aussi Waverley s'attendaitil à trouver un homme d'une stature gigantesque, d'un air féroce et dur qui aurait pu servir de modèle à Salvafcw^ pour placer au centre d'un de ses groupes de bandits.
Donald Bean Lean ne ressemblait en rien à ce portrait : il était mince et de petite taille ; ses cheveux roux de sable et son visage pâle lui avaient fait donner le surnom de Bean ou blanc. Quoique son corps fût leste, bien proportionné et actif, sa personne n'avait rien que de très ordinaire. Il avait longtemps servi en France dans un grade inférieur. Pour recevoir notre voyageur en grand costume et lui faire honneur, à ce qu'il croyait, il avait quitté ses habits de Highlander pour un vieil uniforme bleu-rouge et un chapeau à plumes ; mais loin d'être vu ainsi à son avantage, il avait quelque chose de si peu d'accord avec tout ce qui l'entourait, qu'Edouard en aurait ri s'il eût pu le faire sans manquer à la courtoisie et sans exposer sa sûreté. Il fut reçu avec les plus grandes démonstrations de politesse française et d'hospitalité écossaise. Son nom, sa famille et les principes politiques de son oncle, semblaient très bien connus de son nouvel hôte ; celui-ci lui en fit ses complimens, auxquels Waverley ne répondit que d'une manière vague et insignifiante, comme la prudence l'exigeait.
Edouard s'était éloigné assez du feu pour n'être pas incommodé par la chaleur, que la saison rendait très désagréable, lorsqu'une grande fille highlandaise plaça devant lui et devant Evan et Donald Bean trois cogues ou vases en bois faits javec des douves cerclées et contenant de Xeanaruich, sorte de soupe avec un morceau particulier de l'intérieur du
bœuf. Après ce premier service, qui, quoique très grossier, fut trouvé excellent, grâces à la fatigue du voyage, on servit à profusion des côtelettes rôties sur les charbons; elles disparaissaient avec tant de rapidité devant Donald et devant Evan, que Waverley étonné ne pouvait concilier leur voracité avec tout ce qu'il avait entendu dire de la sobriété des montagnards. Une savait pas que cette sobriété n'était qu'apparente et forcée chez ceux de la classe inférieure, et que semblables à* certains animaux de proie, ils savaient jeûner au besoin, se réservant de se dédommager dans l'occasion. Pour compléter le festin, le whisky fut servi en abondance ; les Highlanders en burent beaucoup et toujours pur. Edouard en mêla un peu avec de l'eau ; mais en ayant avalé quelques gouttes, il ne fut pas tenté de recommencer. Son hôte lui témoigna son extrême regret de ne pouvoir lui offrir du vin. — Si j'avais été prévenu de votre visite vingt-quatre heures plus tôt, dit-il, ]'en aurais trouvé, fût-ce à quarante milles à la ronde ; mais que peut faire de plus un gentilhomme qui reçoit la visite d'un autre, que de lui offrir tout ce. qu'il a de meilleur dans sa maison? On ne doit pas chercher des noisettes là où il n'y a pas de noisetiers, et il faut vivre comme ceux avec qui l'on se trouve.
S 'adressant ensuite à Evan Dhu, il déplora la mort d'un vieillard nommé Donnacha an Amrigh ou Duncan du Bonnet, devin doué (a gifted seer) qui, par le moyen de la seconde vue % disait de suite si c'était un ami ou un espion qui était reçu dans une demeure.
— Son fils Malcolm n'est-il pas Taishatr'1 (un devin)? demanda Evan.
— Oh ! il ne sera jamais l'égal de son père, reprit Donald : il nous prédit dernièrement que nous recevrions la visite
(i) Le don de la seconde vue ébranla le scepticisme du docte ur Johnson : c'est le don de voiries objets invisibles, de connaître l'avenir par des apparitions surnaturelles. Ce phénomène est-il un illuminisme naturel ou une double mystification, celle du voyant et celle de ceux qui le consultent? C'était un don héréditaire, surtout parmi les Seers , Voyaas , de l'île de Sky. Éd.
(2) Un Voyant. — Éd.
d'un grand personnage voyageant à cheval, et nous ne vîmes personne, si ce n'est l'aveugle Shenius Beg , le joueur de harpe avec son chien. Une autre fois il nous annonça un mariage, et ce fut un enterrement. Dans un creagh d'où il nous avait assuré que nous ramènerions plus de cent bêtes à cornes, nous ne fîmes d'autre capture que celle d'un gros bailli de Perth.
La conversation tomba enfin sur les affaires politiques et militaires du pays. Waverley fut étonné et même très alarmé de voir un homme comme Donald parfaitement instruit de la force des divers régimens en garnison au nord du Tay. Il connaissait exactement le nombre des recrues qui étaient venues avec Edouard. — Ce sont de jolis garçons, ajouta-t-il ; et il ne voulait pas dire de beaux hommes, mais de braves soldats. Il rappela à Waverley trois ou quatre circonstances qui avaient eu lieu à une revue générale du régiment, et notre voyageur resta convaincu que son hôte en avait été témoin oculaire. Cependant Evan Dhu s'était retiré pour se reposer ; Donald s'empressa de demander à Edouard d'une manière tout-à-fait expressive s'il n'avait rien de particulier à lui dire.
Waverley, surpris et un peu déconcerté par cette question inattendue, lui répondit que sa visite n'avait d'autre motif que la curiosité de voir une habitation aussi extraordinaire. Donald le regarda en face pendant quelques instans, et lui dit avec une affectation très marquée : — Vous auriez pu vous ouvrir à moi : je suis aussi digne de votre confiance que peut
l'être le baron de Bradwardine, ou Vich Ian Vohr mais
vous n'en êtes pas moins le bienvenu dans ma demeure.
Waverley ne put s'empêcher de frissonner en entendant le langage mystérieux de ce bandit hors la loi, et il n'eut pas assez de sang-froid pour lui demander le motif de ce qu'il venait de lui dire. Un lit de bruyère avait été préparé pour lui dans un des coins de la caverne ; il se couvrit avec quelques vieux manteaux du mieux qu'il put, et examina pendant quelque temps les autres habitans de cet antre, Il vit à plusieurs
reprises deux ou trois hommes entrer ou sortir sans autre cérémonie que cle dire quelques mots en gaélique à l'outlaw principal, ou à un grand Highlander qui le remplaçait pendant qu'il dormait. Ceux qui étaient entrés paraissaient revenir d'une expédition dont ils rendirent compte ; ils s'approchèrent sans façon des provisions, et se servirent de leurs dicks pour couper leurs rations de viande, qu'ils firent griller ensuite. La boisson n'était pas ainsi à leur entière disposition ; elle était distribuée par Donald, par son lieutenant, ou par la grande fille highlandaise dont nous avons déjà parlé, la seule femme qu'il y eut dans cette habitation. Les doses de whisky auraient été surabondantes pour d'autres que pour des montagnards ; mais l'habitude de vivre en plein air et dans un climat humide les rendait capables de boire une très grande quantité de liqueurs fortes sans éprouver les terribles effets qu'elles produisent sur la santé ou sur la raison.
Peu à peu ces groupes mobiles disparurent aux yeux de notre héros, qui finit par s'endormir. Il ne s'éveilîa que le lendemain, lorsque le soleil était déjà suspendu au-dessus du lac ; cependant ses rayons ne portaient qu'une faible lumière dans l'intérieur de la caverne du roi : nom orgueilleux de la demeure de Donald Bean Lean.