‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 23 sur 77 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Un repas des Highlands.

Avant que Waverley fût entré clans la salle du festin, on vint lui présenter le bassin pour se laver les pieds ; cette offre patriarcale n'était point à dédaigner après le voyage qu'il avait fait à travers des terres marécageuses et d'épaisses bruyères. Cette cérémonie ne fut point accompagnée du luxe qu'on déploya pour le héros de l'Odyssée ; la tâche de l'ablution ne fut point accomplie par une jeune beauté instruite à frictionner le corps et à verser l'huile odorante , mais par une vieille femme highlandaise , à la peau couleur de fumée qui, loin de se trouver très honorée de la commission qu'on lui donnait, marmotta entre ses dents : Les troupeaux de nos pères n'ont pas brouté si près les uns des autres pour vous rendre ce service! Une légère donation réconcilia cette antique femme de chambre avec sa dégradation supposée. Quand Waverley se disposa à entrer dans la salle , elle le bénit en répétant le proverbe gaélique : Puisse la main qui s'ouvre être toujours pleine \

La salle du festin occupait tout le rez-de-chaussée de l'habitation originaire de Ian Nan Chaistel : une énorme table de bois de chêne y régnait dans toute sa longueur. Le dîner était simple, on pourrait même dire grossier, et les convives étaient nombreux, jusqu'à former cohue. Au haut de la table était placé le chef avec Edouard et deux ou trois visiteurs des clans voisins ; au second rang étaient assis les anciens de la tribu de Mac Ivor, ivadsetters et tacksmen1, comme on les appelait,

'i) En écossais, un wadselter est un homme qui possède la propriété d'un autre avec obligation de la rendre après un terme fixé, comme un wadset, en terme de

qui possédaient des portions des domaines du chef en qualité d'ammodiateurs ; au-dessous d'eux étaient leurs fils , leurs neveux, et les frères de lait ; puis les officiers de la maison du chef, selon leur rang % et au bas bout de la table les tenanciers qui cultivaient eux-mêmes la terre. Outre cette longue suite de convives , Edouard put voir sur la pelouse , à travers une immense porte ouverte à deux battans, une foule de Highlanders d'un rang inférieur, qui néanmoins étaient regardés comme invités au banquet. Plus loin étaient des groupes mobiles de vieilles femmes , d'enfans couverts de haillons , de mendians jeunes et vieux, de lévriers, de terriers, de braques et chiens de toute espèce ; tous les membres de ces groupes recevaient une part plus ou moins directe du festin.

Cette hospitalité de Fergus , qui paraissait illimitée , avait cependant ses règles d'économie. On avait préparé avec quelque soin les plats de poisson et de gibier servis au haut bout de la table et près de l'étranger anglais. Plus bas on remarquait des énormes pièces de mouton et de bœuf qui, sans l'absence du porc9 (animal abhorré dans les Highîands), auraient rappelé le repas des amans de Pénélope. Le plat du milieu était un agneau d'un an, rôti entier; il était posé sur ses jambes et tenait entre les dents un bouquet de persil. Sans doute le cuisinier ne lui avait donné cette position que pour satisfaire son amour-propre , étant plus fier de l'abondance que de l'élégance des mets de la table de son maître. Les flancs du pauvre animal furent vigoureusement attaqués par les membres du clan, les uns armés de leurs dirks, les autres de couteaux qu'ils portaient habituellement dans le même fourreau que leur dague ; et bientôt la carcasse décharnée n'offrit plus

barreau , est uu acte par lequel un débiteur livre sou bien à son créancier, pour que celui-ci se paie avec le revenu. Tacksman est synonyme de wadsetter; mais ce terme appartient presque exclusivement aux Highîands.

(i) C'est-à-dire ses officiers, décrits par Evan Dliu, et ses gardes-du-corps (luich lach) , choisit parmi les plus robustes du clan, — Éd.

(2) Le cochon était autrefois très rare en Ecosse : on en trouve maintenant en troupeaux sur plusieurs montagnes. Le Highlundcr n'aimait généralement pas les viandes grasses, d'une digestion péuible. — Éd.

qu'un douloureux spectacle. Le bout de la table était garni de mets encore plus simples, mais servis avec abondance. Des soupes , des ognons , du fromage et les restes des viandes , régalaient les enfans de la race d'Ivor qui assistaient au banquet en plein air.

Les boissons furent distribuées dans le même ordre et avec les mêmes gradations. On servait aux plus proches voisins du chef d'excellent vin de Champagne et de Bordeaux; du whisky pur ou étendu d'eau , et de la bière forte , désaltéraient les convives assis plus bas. Chacun savait que son goût devait être réglé suivant son rang ; aussi les tacksmen et leurs tenanciers ne manquaient pas de dire que le vin était trop froid pour leur estomac, et ils semblaient demander de préférence la boisson qui leur était destinée. Les joueurs de cornemuse ( ils étaient trois ) ne cessèrent de faire entendre un épouvantable concert guerrier pendant toute la durée du repas. L'écho du plafond en voûte et les sons de la langue celtique produisirent un tel bruit, qu'Edouard crut qu'il perdrait l'ouïe pour le reste de ses jours dans cette tour de Babel. Mac Ivor lui demanda excuse de cette confusion : — Je ne pourrais, dit-il, négliger de remplir ces devoirs d'une hospitalité nécessaire : ces parens fainéans, ajouta- 1- il, regardent mes domaines comme une propriété dont je n'ai que l'administration ; ils se reposent sur moi pour avoir de la bière et de la viande ; leur seule occupation est de s'exercer à manier la claymore, d'aller à la chasse, de boire, et de courtiser les filles du strath ; mais que puis-je y faire, capitaine Waverley? Tout être de ce bas monde tient à sa famille, que ce soit un faucon ou un Highlapder.

Edouard ne manqua pas de lui faire le compliment attendu sur le grand nombre de vassaux dévoués qu'il avait à ses ordres.

— Il est vrai, répondit Fergus, que s'il me prenait fantaisie d'aller, à l'exemple de mon père, me faire donner un coup sur la tête ou deux sur le cou, les vauriens ne me quitteraient pas. Mais qui peut s'occuper d'un semblable projet aujourd'hui où l'on a pris pour devise : Mieux vaut une vieille femme

avec une bourse à la main, que trois hommes avec leurs glaives

à la ceinture ?

A ces mots, se tournant vers ses nombreux convives, il porta une santé en l'honneur clu capitaine Waverley, le digne ami de son respectable voisin et allié le baron de Bradwardine.

— Il est le bienvenu, dit un des anciens, s'il vient de la part de Cosme Comyne Bradwardine.

— Je ne dis pas cela, répondit un vieillard qui semblait ne pas se soucier de ce toast, je ne dis pas cela, répéta-t-il; tant qu'il y aura de la verdure dans la forêt, il y aura de la fraude dans le cœur de Comyne.

— Bradwardine est mi homme d'honneur, reprit vivement un autre des anciens; l'étranger qui se présente ici de sa part doit être le bienvenu, eût-il les mains teintes de sang, à moins que ce ne fût du sang de la race d'Ivor.

— Il n'y a eu que trop de sang de la race d'Ivor répandu par la main de Bradwardine, répliqua le vieillard dont la coupe restait toujours pleine.

— Ah! Ballenkeiroch, vous pensez plutôt au coup de carabine de Tully-Veolan qu'aux coups d'épée qu'il a donnés pour la bonne cause.

— Et j'ai bien raison : son coup de carabine me priva d'un fils ! . .. Ses coups d'épée n'ont pas beaucoup servi au roi Jacques.

Fergus expliqua en français à Waverley que le baron, dans une querelle près de Tully-Veolan, avait tué, sept ans auparavant, le fils de ce vieillard. — Ballenkeiroch, ajouta-t-il, ce jeune officier est Anglais, et tout-à-fait étranger à la famille de Bradwardine. Le vieillard prit alors la coupe encore pleine et la vida avec courtoisie à la santé du voyageur.

Après la cérémonie de cette santé, un signal de Fergus fit taire les cornemuses. — Mes amis, dit-il, où sont donc cachés les chants, que Mac Murrough ne puisse les trouver?

Mac Murrough, le barde de sa famille, vieillard à cheveux blancs, se leva aussitôt et se mit à chanter d'une voix tour à tour lente et rapide une longue suite de vers celtiques qui

furent accueillis avec les applauclïssemens de l'enthousiasme. Sa verve allait en augmentant : il avait d'abord tenu les yeux baissés; il les promena fièrement autour de lui, moins pour demander que pour commander l'attention; ses gestes n'étaient pas moins sauvages et passionnés que ses accens. Edouard l'observait avec le plus vif intérêt. Il crut comprendre qu'il déplorait la fin des guerriers morts, qu'il invoquait les absens, qu'il encourageait et excitait ceux qui l'écoutaient ; il crut même distinguer son nom : ce qui le confirma dans cette idée, c'est que tous les yeux se tournèrent vers lui par un mouvement spontané. L'enthousiasme du poète s'était communiqué à tous les convives ; leurs figures sauvages, brunies par le soleil, prirent un air plus imposant et plus animé. Ils se levèrent et vinrent se placer autour du poète, levant les mains dans une espèce d'extase, ou les portant à la garde de leurs claymores. Lorsque le barde eut fini de chanter, le plus profond silence régna pendant quelque temps dans toute la salle; le poète et les auditeurs se calmèrent, et chacun reprit son caractère habituel.

Fergus qui pendant cette scène s'était bien plus occupé du soin d'examiner les émotions que produisait le barde que de les partager, remplit de vin de Bordeaux une petite coupe d'argent : — Portez cela à Mac Murrough, dit-il à un serviteur ; lorsqu'il aura avalé la liqueur, priez-le d'accepter la coupe pour l'amour de "Vich lan Vohr. — Le présent fut reçu avec une profonde reconnaissance. Après avoir bu le vin, le barde baisa la coupe, et la plaça respectueusement dans son manteau, croisé devant sa poitrine; ensuite il chanta de nouveau, sans doute comme le pensa Edouard, pour remercier le chef de ce don magnifique. Ce chant spontané fut applaudi, mais ne produisit pas le même effet que le premier. On voyait bien cependant que le clan approuvait hautement la générosité du chef. Plusieurs toasts gaéliques furent alors proposés; Fergus en traduisit quelques-uns à son hôte de la manière suivante :

— A celui qui ne tourne jamais le dos ni à son ami ni à son ennemi !

— A celui qui n'abandonna jamais un camarade !

— A celui qui n'a jamais vendu ni acheté la justice !

— Hospitalité au banni et des coups aux tyrans ! — Aux hommes qui portent le kilt !

— Highlanders i épaule contre épaule !

Edouard aurait bien voulu connaître le sens de ce poème qui avait produit tant d'effet sur les convives ; il fit part de sa curiosité à son hôte. — Comme je remarque, lui répondit Fergus, que la bouteille a passé plusieurs fois devant vous sans que vous l'arrêtiez , j'allais vous proposer d'aller prendre le thé avec ma sœur ; elle est mieux à même que moi de satisfaire votre curiosité. Quoique je ne veuille pas gêner la joie de mon clan dans un jour de fête, je ne prétends point me condamner à l'imiter dans ses excès : et, ajouta-t-il en riant, — je n'entretiens pas un ours pour dévorer l'intelligence de qui peut en faire bon usage1.

Edouard n'hésita pas, il accepta de suite l'offre qui lui était faite. Fergus, après avoir dit quelques mots à ceux qui étaient autour de lui, sortit de table, et Waverley le suivit. La porte était à peine fermée sur eux que la salle retentit de toasts portés en l'honneur de Vich Ian Yohr : ces expressions de la reconnaissance et du dévouement se prolongèrent long-temps, et prouvèrent à Waverley combien son hôte était aimé de ses convives.

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