‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 24 sur 77 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

La sœur du chef.

L'appartement de Flora Mac Ivor était meublé de la manière la plus simple ; car à Glennaquoich on s'était fait une loi de s'interdire toutes les dépenses de luxe, afin que le chef

(i) Allusion épigrammatique à l'ours de Bradwardine. — Éd.

eût toujours les moyens d'exercer noblement l'hospitalité et d'augmenter le nombre de ses partisans et de ses vassaux. On ne remarquait pas la même parcimonie dans son costume : sa parure était à la fois élégante et riche ; on reconnaissait les modes françaises jusque dans le simple habillement des Highlands, et le goût y avait présidé. Ses cheveux n'étaient point défigurés par le fer du coiffeur et tombaient sur ses épaules en longues boucles couleur de jais, retenues seulement par un bandeau enrichi de diamans : elle n'avait adopté ce genre de coiffure que pour ne pas heurter les idées des Highlanders qui ne peuvent souffrir qu'une femme ait la tête couverte avant le mariage.

Flora Mac Ivor avait une ressemblance frappante avec Fergus, au point qu'ils auraient pu jouer Sébastien et Viola1, et produire le même effet que mistress Henry Siddons 2 et son frère dans ces deux rôles. Ils avaient le même profil régulier et antique , les mêmes yeux noirs , les mêmes cils , les mêmes sourcils et le même teint , si ce n'est que celui de Fergus était bruni par le soleil , et celui de Flora plus délicat ; mais l'air fier et un peu sévère de Fergus avait un charme de douceur et de beauté dans les traits de Flora : leurs voix avaient le même son , mais une accentuation différente ; celle de Fergus , surtout lorsqu'il commandait ses montagnards pendant leurs évolutions militaires , rappelait à Waverley un passage souvent applaudi de la description d'Emétrius :

De sa voix les mâles accens Egalaient du clairon les sons retentissans.

Celle de Flora, au contraire, était douce et tendre, — « don exquis chez une femme ; » — mais si elle traitait un sujet intéressant, ce qu'elle faisait souvent avec une éloquence naturelle, cette voix possédait les sons qui en imposent et frappent de conviction aussi bien que ceux d'une persuasion insinuante.

(i) Daus la Soirée des rois , de Shakspeare, où Viola prend le costume de son frère. — Éd.

(2) Il ne s'agit point ici de la reine tragique, miss Siddons, mais de mistress Henry Siddons, actrice d'Edimbourg, qui n'est pas indigne de porter ce nom. — Ed.

Ce regard ardent de l'œil noir et vif du chef qui exprimait même l'impatience contre un obstacle matériel, avait dans les yeux de Flora une grâce pensive ; — les regards du frère semblaient demander la gloire , le pouvoir et tout ce qui pouvait l'élever au-dessus du reste des hommes, tandis que ceux de sa sœur, comme si elle avait la conscience d'une supériorité d'intelligence, semblaient plaindre plutôt qu'envier ceux qui cherchaient une distinction moins noble . Ses sentimens étaient d'accord avec l'expression de sa physionomie. Sa première éducation l'avait pénétrée, ainsi que son frère, du plus sincère attachement pour la famille des Stuarts. Elle était persuadée que c'était une obligation sacrée pour son frère, pour son clan, et pour tout habitant de la Grande-Bretagne, de braver tous les dangers et de faire tous les sacrifices afin de seconder les projets auxquels les partisans du Chevalier de Saint-George n'avaient jamais renoncé. Pour cette cause elle était disposée à tout souffrir, à tout sacrifier. Son loyalisme J, s'il était plus fanatique que celui de son frère , était aussi plus pur. Accoutumé aux petites intrigues et nécessairement engagé dans mille discussions d'amour-propre, Fergus était aussi ambitieux naturellement et sa foi politique avait une légère teinte d'intérêt personnel, pour ne rien dire déplus. S 'il eût tiré la claymore du fourreau, il aurait été difficile de décider s'il avait plus d'envie de faire de Jacques Stuart un roi , qu'un comte de Fergus Mac Ivor : il n'osait , il est vrai , s'avouer à lui-même ce mélange de sentimens, mais il n'en existait pas moins.

Dans le cœur de Flora, au contraire, la flamme du royalisme brûlait pure et désintéressée ; elle n'aurait pas plus méprisé de faire de la religion un masque pour couvrir des projets d'ambition, que de mêler la moindre vue d'intérêt ou d'amourpropre aux opinions qu'on lui avait inspirées comme du patriotisme. Ces exemples de dévouement n'étaient pas rares chez les partisans de cette malheureuse famille, et le lecteur peut s'en rappeler plusieurs de mémorables. Les attentions particulières du chevalier de Saint-George et de son épouse

(i) Mot historique en Angleterre comme synonyme de royalisme. — Éd,

WÀVERLEY. 161

pour la famille de Fergus et de Flora, et pour eux-mêmes quand ils étaient devenus orphelins, avaient donné plus de force à leur fidélité. Fergus, à la mort de ses parens, avait servi la princesse en qualité de page d'honneur. La vivacité de son esprit et sa bonne mine lui valurent d'être traité par elle avec une sorte de distinction, et il avait de là passé deux ans dans sa maison. Sa sœur était entrée dans un des couvens de France les plus renommés, et y avait été entretenue aux frais de la princesse : Fergus et Flora conservaient l'un et l'autre le plus tendre souvenir de cette bienveillance.

Après avoir fait connaître le trait dominant du caractère de Flora, je puis esquisser plus rapidement le reste. La nature l'avait richement douée, et elle avait acquis ces manières élégantes qu'on s'attend à trouver dans une personne qui dès sa plus tendre jeunesse a été la compagne d'une princesse ; mais elle n'avait point appris à substituer le vernis de la politesse à une sensibilité réelle. Lorsqu'elle se vit établie dans les déserts de Glennaquoich, elle sentit que les connaissances qu'elle avait dans les littératures française , anglaise et italienne deviendraient pour elle des ressources rares et interrompues. Pour remplir son temps d'une manière utile, elle consacrait une partie de ses soins à la musique et aux traditions poétiques des Highlanders. Elle trouva bientôt dans cette étude un plaisir réel, et que son frère moins sensible aux jouissances littéraires affectait, dans le but de se populariser, bien plus qu'il ne le goûtait comme elle. En effet elle s'adonna avec d'autant plus d'ardeur à ses recherches, qu'elle s'aperçut qu'elle charmait par-là ceux à qui s'adressaient ses questions.

L'amour de son clan, amour qui était presque héréditaire dans son cœur, était comme son loyalisme une passion plus pure que celui de son frère» Fergus était un politique trop profond, il regardait trop son influence de chef comme un moyen d'agrandissement personnel, pour que nous le citions comme un modèle d'un chieftaindesHighlands. Flora avait la même sollicitude pour étendre leur souveraineté patriarcale ; mais c'était avec le désir généreux d'arracher à la misère ou

du moins aux privations et à la tyrannie étrangère ceux que son frère, selon les idées du pays et du temps, était appelé à gouverner par droit de naissan.ee.

Elle recevait une petite pension de la princesse Sobieski 1. Ses épargnes étaient consacrées à procurer aux membres de son clan, nous ne dirons pas le confortable ( ce mot ne fut jamais connu des montagnards), mais les secours de première nécessité pour les malades et les vieillards infirmes. Les autres membres du clan aimaient mieux par leur travail se mettre à même de payer une redevance volontaire à leur chef, que de lui devoir d'autres secours que ceux de l'hospitalité simple de son château, et la division et subdivision générales de ses domaines entre eux. Ils avaient un si grand attachement pour Flora, que Mac Murrough ayant dit dans un de ses chants où il énumérait les beautés du canton : — Que la meilleure pomme pendait à la plus haute branche, — il reçut en don des divers membres du clan plus d'orge qu'il n'en aurait eu besoin pour semer dix fois de suite son Parnasse des Highlands, le clos du barde ( the Bard's croft ) comme on l'appelait2.

La société de miss Mac Ivor était extrêmement bornée, non moins par goût que par l'effet des circonstances. Miss Rose de Bradwardine avait été son amie la plus intime, et lorsqu'elles étaient ensemble, elles pouvaient offrir à un peintre deux modèles charmans, l'une pour la muse de la gaîté, et l'autre pour celle de la mélancolie. En effet Rose était si tendrement aimée de son père, le cercle de ses désirs était si étroit, elle éprouvait si peu de contrariétés, que tout en elle devait porter le caractère d'un contentement habituel. Il n'en était pas de même pour Flora : dès son enfance elle avait éprouvé les vicissitudes de la fortune ; elle était tombée de la splendeur et du luxe dans la solitude et dans une sorte de

(r) C'était la petite-fille du grand Sobieski. Son père, Jacques Sobieski, encourut la disgrâce de l'Autrit lie pour avoir consenti à son mariage avec le prétendant; elle fut même arrêtée en 1719, à [nepfuck, par les ordres de l'empereur, et ne rejoignit Charles-Edouard à Rome qu'en s'évadant. — Éd.

(2) Le barde avait en propriété un champ héréditaire. Dans la queue d'un chef, leBardet le Pipai éu.i. u\ 1. ^-seulement propriétaires, mais gentilshommes. — Ed.

pauvreté, comparativement au genre de vie qu'elle avait mené auparavant. Ses idées, ses vœux secrets, ses craintes, ses inquiétudes sur les événemens politiques, devaient nécessairement lui avoir donné un caractère grave et réfléchi, quoiqu'elle se prêtât de bon cœur à contribuer par ses talens à l'amusement de la société. Elle était au premier rang dans J'estime du vieux baron , qui aimait à chanter avec elle ces duos français qui étaient à la mode au commencement du règne deLouis-le-Grand, tels que celui deLindoret Chloris, etc.

On était généralement persuadé, quoiqu'on se gardât bien d'en faire la moindre mention au baron de Bradwardine, que les démarches de Mac Ivor pour se réconcilier avec lui étaient dues aux prières de Flora. Elle attaqua Fergus par son côté faible, en lui représentant qu'il y aurait peu de gloire pour lui à triompher d'un vieillard ; et qu'en poussant les choses à l'extrême, il risquait de faire tort à sa cause, comme aussi de compromettre la réputation de prudence si nécessaire à un chef politique. Ces considérations, qui étaient d'accord avec un plan ultérieur de Fergus, l'emportèrent sur son ressentiment, et prévinrent un combat qui paraissait inévitable, soit parce que le sang du clan d'ivor avait été déjà répandu par les mains du baron, soit parce que Fergus allait jusqu'à être jaloux de la réputation que le vieillard avait de manier l'épée avec une grande adresse.

Ce fut à cette jeune lady qui présidait à l'empire féminin de la table à thé que Fergus présenta le capitaine Waverley . Il en fut reçu avec toutes les marques de politesse que l'usage commande.

Page 1