‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 3 sur 77 · SERVANT D'INTRODUCTION · texte numérisé non relu

SERVANT D'INTRODUCTION

Le titre de cet ouvrage n'a été choisi qu'après les graves et profondes réflexions que doit faire l'homme sage dans une affaire importante. J'aurais pu, à l'exemple de plusieurs de mes devanciers, m'épargner des recherches pénibles en me contentant de choisir dans l'histoire d'Angleterre le nom le plus sonore et le plus harmonieux pour le donner à mon héros. Mais hélas ! qu'est-ce que mes lecteurs auraient pu attendre des noms chevaleresques de Howard, Mordaunt, Mortimer, Stanley; ou d'un son plus sentimental et plus doux, tels que lesnomsde Belmour, Belville, Belfield,Belgrave? N'auraientils pas eu raison de craindre qu'on ne leur offrît un de ces livres frivoles baptisés de ces noms depuis un demi-siècle? J'avouerai franchement que je me méfie trop de mon mérite pour aller contre des préventions reçues. A l'imitation de ces jeunes chevaliers qui se présentaient pour la première fois dans la lice avec un bouclier sans devise, je me suis contenté

de donner à mon héros le titre simple de Waverley , nom sans tache, auquel le lecteur attachera l'épithète que bon lui semblera.

Mais le choix de mon second titre, qui est le supplément du premier, était une affaire bien autrement difficile. Ne devaitil pas me faire contracter l'engagement de suivre un plan déterminé, de dessiner tel et tel caractère, et de décrire tels et tels événemens? Si, par exemple, j'avais intitulé mon livre : Waverley , histoire du temps jadis, quel est le lecteur de romans qui n'eût dit de suite : — Nous allons trouver un autre château d'Udolphe1, dont l'aile de l'orient n'aura pas été habitée depuis près d'un demi-siècle; les clefs auront été égarées ou confiées à une vieille femme de charge ou au sommeiierqui, marchant d'un pas mal assuré au milieu du deuxième volume , devaient nécessairement servir de guide au héros ou à l'héroïne à travers les appartemens en ruines? — Le hibou et le grillon n'auraient-ils pas chanté dès la première page ? — Ne me serais-je pas imposé l'obligation de n'égayer mon récit que par les plaisanteries d'un serviteur rustique , mais fidèle, ou par le caquet d'une femme de chambre racontant les histoires d'horreur et de sang entendues dans l'antichambre? — Si j'avais mis : Waverley , histoire traduite de l'allemand, quel eût été le lecteur assez borné pour ne pas se représenter un abbé sans mœurs, un duc oppresseur, une association mystérieuse entre les Rose-croix et les Illuminés , des draps mortuaires , des ombres sanglantes , des cavernes , des machines électriques, des chausses-trappes, des lanternes sourdes, etc.? — Si je m'étais avisé d'appeler mon ouvrage une histoire sentimentale , etc. , n'aurais-je pas fait deviner une héroïne avec de nombreuses boucles de cheveux châtains , et une harpe, douce consolation de ses heures solitaires, qu'elle trouve toujours heureusement le moyen de transporter dans les châteaux et les chaumières , quoiqu'elle soit elle-même obligée de sauter quelquefois par une fenêtre, ou qu'elle s'égare souvent dans ses voyages à pied sous la conduite d'une jeune

(i) Allusion au rom:in bien connu des Mystères d'Udolphe.— Ko.

paysanne dont elle peut à peine entendre le jargon ? — Si j'avais intitulé mon Waverley , Histoire moderne, quel est le lecteur qui ne se serait empressé de me demander un tableau du monde Jaskionaô 7e, quelques anecdotes scandaleuses et légèrement gazées , ou peut-être dans toute leur nudité , ce qui réussit encore mieuxavecune héroïne de Grosvenor-Square1, un membre du club des Barouches2, ou de celui des carrosses à quatre chevaux3, et une bande de personnages secondaires choisis parmi les élégans de Queen-Anne-Street-East, ou les héros brillans de Bow-Street-Office 4?

Je pourrais avec plus de détail encore démontrer l'importance d'un titre, et en même temps faire parade de ma vaste science sur la composition des romans et des nouvelles de tous les genres ; mais c'est assez ; et je dédaigne de fatiguer plus long-temps mon lecteur, impatient sans doute de connaître le choix d'un auteur si versé dans son art.

En fixant l'époque de cette histoire soixante ans avant celle où j'écris (1er novembre 1805)5, je préviens le lecteur que je ne veux lui donner ni un roman de chevalerie , ni une nouvelle sur les mœurs du jour. Mon héros n'aura point de cuirasse sur son corps comme c'était l'usage il y a plusieurs siècles , ni de fer à ses bottes comme c'est la mode à Bond- Street6 ; mes demoiselles ne seront ni enveloppées d'un manteau d'écarlate comme la lady Alice d'une ancienne ballade, ni réduites à la nudité primitive d'un fashionable moderne dans un Bout7 .

(i) Quartier du beau monde à Londres. — (2) Espèce de voiture. — Éd.

(3) Le club des Barouches et surtout celui des Four-in-hand , (voitures à quatre chevaux) réunissent l'élite de tout ce qu'il y a de plus fashionable à Londres parmi les dandys, amateurs de chevaux et de carrosses. On ne compte guère que douze membres du club des Four-in-hand. — Ed.

(4) Bow-Slrcct-Office , les bureaux de police où les filous sont conduits et jugés, etc. — Ed.

« (i>) Nous avons déjà remarqué que Waverley, composé en i8o5 , n'a été publié qu'eu i8i3-i4. — Éd.

(6) Rue marchande du beau quartier de Londres. — Éd.

(7) Grande soirée du beau monde, où il est du bon ton de réunir une foule ou plutôt une cohue. — Éd.

L'époque que j'ai choisie annonce que je m'appliquerai plus à peindre les hommes que les coutumes. Une histoire de mœurs, pour intéresser, doit nous transporter dans un siècle assez reculé pour que ces mœurs soient devenues vénérables, ou bien être comme le miroir des scènes qui se passent chaque jour sous nos yeux et qui nous amusent par leur nouveauté. C'est ainsi que les cottes de mailles de nos ancêtres, et les pelisses à triple fourrure de nos Beaux 1 modernes, peuvent convenir également à tous les personnages, d'une fiction ; mais quel écrivain désireux de faire impression par le costume de son héros voudrait le parer de l'habit de cour du règne de Georges II, sans collet, à larges manches et à poches basses? Nous en pouvons dire autant des châteaux gothiques qui , avec leurs sombres vitraux peints, leur toit élevé et leurs vastes tables de chêne couvertes de hures de sanglier, de faisans, de paons, de grues, de cygnes, peuvent produire un grand effet. On peut en produire beaucoup encore en décrivant une fête moderne, comme celles que nous trouvons journellement racontées dans cette partie d'un journal intitulée Mirror oj Fashion2. Si l'on fait contraster l'une ou l'autre de ces descriptions avec la froide magnificence d'un repas donné il y a soixante ans, on reconnaîtra combien le peintre des coutumes antiques ou celui des coutumes modernes ont d'avantages sur l'écrivain qui retrace celles de la génération précédente. Comprenant donc combien peu mon sujet prêtait aux descriptions, j'avertis que j'ai voulu les éviter autant que possible, pour exciter l'intérêt en m'occupant plutôt des caractères et des passions de mes personnages. Ces passions sont les mêmes dans tous les états de la société : elles ont également agité le cœur humain sous le corselet d'acier du seizième siècle, sous les habits à brocards du dix-huitième, comme sous le frac bleu et le gilet debasin blanc de nos jours. Sans doute ces passions reçoivent une couleur nouvelle de l'état différent des mœurs et des lois; mais pour emprunter le langage du blason , l'em-

(i) Mot français devenu anglais et signifiant un petit-maitre , undandj. — Éd. (2) Le Miroir de la Mode. Ed.

preinte de l'armoirie reste la même , quoique les couleurs soient non-seulement changées, mais presque contradictoires. La colère de nos pères, par exemple, était fond de gueules 1, éclatant contre les objets de leur inimitié par des actes de violence et de sang. Notre haine à nous qui cherche à se satisfaire par des voies détournées et à miner les remparts qu'elle ne peut renverser ouvertement, peut bien être représentée par la couleur sable^\ mais le sentiment d'impulsion est le même. — Le pair orgueilleux, qui de nos jours ne peut plus ruiner son voisin que selon la loi par un procès traîné en longueur, est le vrai descendant de ce baron qui ne craignait pas de mettre le feu au château de son rival , et l'assommait de sa main s'il cherchait à s'échapper à travers les flammes.

Mon livre est un chapitre du grand livre de la nature, toujours nouveau , malgré les mille éditions qu'on en a faites , — • soit en caractères gothiques, soit en caractères modernes sur papier satiné. — J'ai trouvé des sujets heureux de contraste dans l'état de société qui régnait dans le nord de cette île à l'époque où j'ai placé mon histoire. J'en profiterai pour varier et faire ressortir la morale de mes récits que je voudrais bien considérer comme la partie la plus importante de mon plan ; je sais toutefois que ce but utile serait manqué si je ne parvenais à amuser en même temps qu'à instruire ; — Tâche bien plus difficile à remplir dans cette génération critique qu'elle ne l'était il y a soixante ans1,

(i) Couleur rouge. — Éd. — (2) Noire. — Éd.

(3) Ce premier chapitre est remarquable , comme étant une imitation des chapitres préliminaires de l'auteur de Tom Jones. Quant aux doctrines littéraires qu'il contient , elles ne s'appliquent qu'à Waverley. — Éd.

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