‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 38 sur 77 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Les choses s'arraugent un peu.

Vers l'heure de midi M. Morton revint, porteur d'une invitation du major Melville qui priait M. Waverley de l'honorer de sa compagnie à dîner, malgré l'affaire désagréable qui le retenait à Cairnvreckan , et dont il désirait sincèrement que M. Waverley se tirât heureusement. La vérité élait que l'opinion favorable exprimée par M. Morton avait un peu ébranlé les préventions du vieux militaire sur la prétendue complicité d'Edouard dans la rébellion qui avait eu lieu dans son régiment. D'ailleurs, dans la situation malheureuse de l'Ecosse, le simple soupçon d'éloignement pour la maison de Hanovre ou d'affection pour la cause des Stuarts pouvait fort bien établir un crime , mais ce crime n'emportait pas avec lui la tache du déshonneur, et une personne qui avait toute la confiance du major venait de lui donner des informations tout-à-fait opposées à celles de la veille. LcsHighlanders, d'après la seconde édition des nouvelles, avaient abandonné la frontière des Lowlands pour suivre l'armée du côté d'Inverness. Il ne pouvait concilier cette manœuvre avec l'habileté bien connue de quelques-uns des chefs ; mais c'était la marche qui naturellement devait être la plus agréable à d'autres. Il se rappelait qu'ils avaient suivi la même tactique en 1715 ; il en concluait que l'insurrection aurait le même dénouement. Ces nouvelles le mirent de si bonne humeur, qu'il accepta sans difficulté la proposition que lui fit M. Morton de témoigner quelque intérêt à son jeune prisonnier. Le major ajouta lui-même qu'on ne regarderait cette affaire que comme

une escapade de jeunesse, qui méritait seulement quelques jours de détention.

Le généreux médiateur ne parvint pas aisément à faire agréer l'invitation à son jeune ami : il n'osait lui faire connaître le véritable motif de sa démarche , qui était d'engager par cette complaisance le major Melville à faire un rapport favorable de l'affaire au gouverneur Blackeney. D'après le caractère ardent de notre héros, il craignait d'échouer dans son projet s'il touchait cette corde. Il insinua^que l'invitation du major prouvait que celui-ci était persuada qu'il n'y avait rien dans la conduite de Waverley qui pût compromettre le militaire et l'homme d'honneur. Bref il s'y prit si bien, qu'il triompha de la répugnance qu'éprouvait Edouard à se trouver avec un homme dont la civilité était si froide et si formaliste.

La réception fut sèche et cérémonieuse ; mais Edouard ayant accepté l'invitation et étant surtout ramené à des sentimens plus doux par la bienveillance de M. Morton , il se crut obligé de montrer de l'aisance, sans pouvoir néanmoins affecter de la cordialité. Le major était du reste assez bon vivant , et son vin délicieux. Il raconta la vieille histoire de ses campagnes , et montra une grande connaissance des hommes et des choses. M. Morton avait un fond de gaîté douce et paisible qui manquait rarement d'animer les petites parties où il se trouvait à son aise. Waverley, dont la vie était un songe, s'abandonna à l'impulsion du moment , et devint bientôt le plus enjoué des trois. Il avait naturellement la conversation très agréable, quoique le découragement le réduisît facilement au silence; dans la circonstance présente, il se piqua de donner une bonne opinion de son courage, et de se montrer supérieur à sa mauvaise fortune. Il réussit à plaire par sa bonne humeur; les trois convives semblaient charmés les uns des autres , et le major insistait pour vider une troisième bouteille de Bourgogne, lorsqu'ils entendirent dans l'éloignernent le bruit d'un tambour. Le major, à qui le plaisir de parler guerre avait fait oublier ses devoirs de magistrat , maudit , en marmottant un juron militaire , le contre-temps qui le rappelait à ses fonc-

tions officielles. Il se leva, et s'approcha d'une fenêtre d'où la

vue s'étendait sur la grande route.

Le bruit du tambour allait toujours se rapprochant ; ce n'était point le son d'une marche guerrière, mais une espèce de roulement semblable à celui qui appelle au feu les artisans endormis d'un bourg d'Ecosse. Le but de cette histoire est de rendre justice à chacun. Je dois donc en conscience déclarer que le tambour avait protesté qu'il savait battre toutes les marches connues (Jans l'armée anglaise, et avait même commencé par celle des tambours de Dumbarton ; mais le chef de la troupe lui imposa silence. Ce chef était Gifted Gilfillan qui, refusant de laisser marcher ses soldats au son de ce roulement profane et même persécuteur, selon lui , fit battre au tambour le cent dix-neuvième psaume. Cet air était au-dessus de la science du batteur de parchemin ; il eut recours au roulement inoffensif par lequel les convives avaient été interrompus, et qu'il substitua à la musique sacrée. Ceci peut paraître une circonstance frivole, mais le tambour en question n'était rien moins que tambour de la ville d'Anclerton. Je me souviens encore de son successeur, membre de ce corps éclairé , la Convention britannique1 . Que sa mémoire soit donc traitée avec respect !

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