‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 39 sur 77 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Un volontaire il y a soixante ans.

Quand le major entendit le son discordant du tambour, il ouvrit à la hâte une porte vitrée qui donnait sur une espèce de terrasse extérieure ; il y fut suivi par M. Morton et par son jeune ami. Ils aperçurent bientôt distinctement, d'abord le tambour, ensuite un large drapeau a quatre compartimens , portant en gros caractères : coven\nt, kirk , king , king-

(i) Convention britannique, assemblée nationale. L'allusion est ironique. — Ed.

doms1 . Le commandant de la troupe marchait immédiatement après le porte-drapeau : c'était un homme grand et sec, au regard dur et sévère, âgé d'environ, soixante ans. L'orgueil qu'on remarquait sur la figure de l'aubergiste du Chaude lier annonçait une dévotion hypocrite et dédaigneuse ; mais sur celle de ce chef il avait un caractère d'élévation et en même temps de sombre fanatisme ; il était impossible de le voir sans que l'imagination le plaçât au milieu de quelque crise extraordinaire où un principe religieux serait la cause de la fermentation générale. Martyr dans les tortures, soldat sur un champ de bataille, banni et errant, mais consolé dans sa solitude et ses privations terrestres par la force et la pureté supposée de sa foi ; peut-être même inquisiteur farouche, aussi terrible en exerçant le pouvoir qu'inflexible dans l'adverse fortune,... ce personnage aurait pu également, suivant les circonstances, donner l'idée de l'un de ces caractères. Avec tous ces traits d'énergie il y avait quelque chose d'affecté et de prétentieux dans la gravité de son maintien et de ses discours qui allait jusqu'au ridicule. En voyant M. Gilfillan on eut pu , suivant l'humeur où l'on se trouvait, éprouver un sentiment de crainte, d'admiration, ou l'envie de rire. Il portait l'habillement des paysans écossais des comtés de l'ouest, d'une étoffe plus fine que celle des plus pauvres , mais sans la moindre prétention d'adopter la mode du jour ou celle des gentilshommes écossais dans aucun temps. Il était armé d'une épée à large lame et d'une paire de pistolets qui, a en juger par leur forme antique , pouvaient avoir figuré à la déroute de Pentland-Hills2 , ou à celle du pont de Bothwell3.

(i) Covenant (alliance), kirk^scotice, église) king (roi), kingdoms (royaumes).

-ÉD

(2) La bataille de Pentland-Hills eut lieu le s3 novembre 1666. La révolte des presbytériens fut occasionnée par le traitement cruel qu'on fit éprouver à un pauvre homme qui n'était pas en état de payer les amendes auxquelles l'Église l'avait condamné. Les insurgés marchèrent sur la capitale; mais dans la route le découragement en fit déserter un grand nombre, et le reste fut poursuivi dans les monts Pentland , à quatre milles ouest d'Edimbourg , où ils furent dispersés par le général Dalziel. — Éd.

(3) Les Puritains nous dispensent de donner ici une longue noie; la bataille du pont de BothvreHest connue aujourd'hui en Europe comme en Ecosse. — Éd.

Lorsqu'il fut arrivé près du balcon il toucha solennellement, mais légèrement, de sa main droite sa large toque bleue pour rendre au major le salut que celui-ci lui avait fait en otant son petit chapeau triangulaire bordé en or.

Waverley crut un moment qu'il voyait le chef des Têtes- Rondes d'autrefois en conférence avec un des officiers de Marlborough. Ce digne commandant conduisait une troupe d'environ trente soldats diversement vêtus et équipés ; ils avaient le costume ordinaire des Lowlands, de différentes couleurs ; ce qui , contrastant avec leurs armes, leur donnait l'apparence d'une populace en désordre ; tant les yeux sont accoutumés à unir l'uniformité des costumes avec le caractère militaire ! Au premier rang marchaient quelques hommes qui partageaient sans doute l'enthousiasme de leur chef, et dont le courage naturel eut été redoutable dans un combat où le fanatisme religieux l'eût exalté. D'autres se redressaient et se pavanaient, fiers de porter les armes, et avec toute l'importance que leur donnait la nouveauté de leur situation. Les derniers, fatigués probablement de la route, se traînaient négligemment ou s'écartaient pour aller se rafraîchir dans les cabarets ou les chaumières voisines. — Six grenadiers du régiment de Ligonier, pensa le major en se reportant au temps de ses campagnes, auraient bientôt dispersé tous ces gens-là !

Néanmoins il s'adressa poliment à M. Gilfillan pour lui demander s'il avait reçu la lettre qu'il avait eu l'honneur de lui écrire , et s'il pouvait se charger du prisonnier d'état dont il lui avait parlé pour être conduit jusqu'au château de Stirling.

— Oui, fut la réponse concise du chef des caméroniens , et qui sembla sortir du fond de ses entrailles.

— Votre escorte , monsieur Gilfillan , n'est pas aussi nombreuse que je le croyais.

— Plusieurs de mes hommes étaient dévorés par la faim et la soif, j'ai dû leur donner le temps de se rafraîchir avec la parole .

— Je suis fâché qu'ils ne m'aient pas fait l'honneur de venir se rafraîchir à Cairnvreckan ; tout ce que je possède est à la disposition de tous ceux qui servent le gouvernement.

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— Ce n'est point des rafraîchissemens de la créature que j'ai voulu parler, répondit Gilfillan au major avec un sourire presque méprisant : néanmoins je vous remercie ; mais une partie de ma troupe jouit en ce moment du bonheur d'entendre l'exhortation du soir faite par le précieux M. Jahesh Rentowel.

— Comment, monsieur, au moment où les insurgés sont prêts à se répandre clans le pays, vous avez pu vous déterminer à laisser une partie de votre troupe à un sermon au milieu des champs!

Gilfillan sourit encore avec dédain et se contenta de faire cette réponse indirecte :

— Les enfans de ce monde sont donc plus sages dans leur génération que les enfans de la lumière ! ...

— Quoi qu'il en soit, dit le major, comme vous devez conduire ce gentilhomme à Stirling et le remettre avec ces papiers entre les mains du gouverneur, j'oserai vous inviter à prendre pendant la route quelques précautions de discipline militaire. Il me semble, par exemple, que vous feriez bien de tenir votre troupe plus serrée , d'exiger de vos hommes de garder leurs rangs, de couvrir leurs serre-files, et de ne pas se disperser comme des oies dans une bruyère communale. Pour éviter toute surprise , vous devriez peut-être vous faire précéder d'une petite avant-garde composée des plus braves de votre détachement, et envoyer devant elle une vedette. Par ce moyen , aux approches d'un village ou d'un bois — ( ici le major s'interrompit), — mais comme je ne m'aperçois pas que vous m'écoutiez, monsieur Gilfillan, je crois que je puis m'épargner de vous donner mes avis ; vous connaissez bien mieux que moi, je le sens, les précautions que vous devez prendre ; je ne me permettrai qu'un mot : veuillez, je vous prie, traiter avec douceur le gentilhomme que je vous confie ; ne prenez à son égard que les mesures qui vous paraîtront indispensables pour le conduire sûrement à Stirling.

— J'ai examiné, répondit Gilfillan, ma commission signée par un digne et religieux noble William, comte de Glencairn, et je n'y ai pas trouvé l'obligation de prendre les ordres ni les

instructions de M, le major William Melville de Gairnvreckan.

Le major rougit jusqu'aux oreilles , à travers la poudre qui les couvrait entre les boucles de sa perruque militaire , et d'autant plus qu'il remarqua que M. Morton souriait en le regardant.

— Monsieur Gilfillan, répondit-il avec quelque aigreur, je vous demande mille pardons pour avoir osé parler ainsi à un personnage de votre importance ; mais je croyais que comme vous avez long-temps exercé la profession de nourrisseur de bestiaux, vous deviez savoir par expérience la différence qu'il y a entre les Highlanders et les troupeaux des Highlands. Si le hasard vous fait rencontrer quelque ancien militaire qui veuille bien vous faire part de ses observations , il me semble que vous pourriez l'écouter sans vous faire grand tort ; mais je n'ai plus rien à dire, si ce n'est que je recommande ce jeune homme à votre civilité autant qu'à votre garde. — Monsieur Waverley, ajouta le major, je suis vraiment fâché de vous voir partir, mais j'ose espérer que j'aurai le plaisir de vous revoir à Gairnvreckan dans des circonstances qui me permettront de vous en rendre le séjour plus agréable que cette fois.

En parlant ainsi il prit la main de notre héros et la secoua amicalement. Le respectable M. Morton lui fit aussi des adieux affectueux, et Waverley monta sur son cheval qu'un des fusiliers tenait par la bride. Le détachement se forma sur deux files et se mit en marche. En traversant le village ils furent suivis par les enfans qui s'écriaient : Eh ! voyez ce gentleman du Sud qu'on va pendre pour avoir tiré un coup de pistolet sur le long John Mucklewrath, le forgeron !

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