CHAPITRE XXXVIII
Une aventure nocturne.
La troupe fit halte à quelques pas de la chaumière ; le chef en qui Waverley crut reconnaître le grand Highlander, lieutenant de Donald Bean Lean, commanda par des signes et des demi-mots le plus profond silence. Il remit à Waverley un pistolet et une épée ; puis lui montra du doigt le sentier, posa la main sur sa propre claymore pour lui faire comprendre qu'ils auraient besoin de la force pour s'ouvrir un passage, et se mit à la tête du détachement qui ne gravissait le sentier que sur une seule file comme une troupe d'Indiens. Waverley suivait immédiatement le chef qui ne s'avançait qu'avec les plus grandes précautions, de peur de faire du bruit et de donner l'alarme. Il s'arrêta au sommet de la montague : Waverley comprit bientôt pourquoi, en entendant à quelque distance une sentinelle anglaise, crier : ail' s well1 ; la voix descendit avec le souffle du vent de la nuit jusqu'au fond du glen, et fut répétée par les échos. Le même cri fut prononcé une deuxième, une troisième et. une quatrième fois, toujours plus faible, comme partant d'un poste de plus en plus éloigné. 11 était évident qu'un détachement de soldats était proche et
(i)All's well, tout -va-bien; c'est le cri que se renvoient les sentinelles anglaises, et qui répond au sentinelle, prenez garde à vous 1 des nôtre». — Éd.
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sur ses gardes, mais pas assez cependant pour découvrir une bande habile dans toutes les ruses d'une guerre de pillage, comme l'çtaient les hommes qui observaient toutes ces précautions inutiles de l'ennemi.
Lorsqu'à ces cris succéda le silence de la nuit, les Highlanders commencèrent leur marche rapide, mais dans le plus grand silence. Waverley n'eut ni le temps ni l'envie de faire des remarques ; cependant il s'aperçut qu'il passait près d'un vaste édifice ; il vit une faible lumière à deux ou trois croisées. Un peu plus loin le guide se mit à flairer le vent comme l'aurait fait un épagneul, et donna de nouveau le signal de faire halte ; il se mit à quatre pattes, couvert de son plaid, de manière à être difficilement distingué de la bruyère sur laquelle il se traînait pour faire sa reconnaissance. Il revint bientôt, et fit partir sa troupe, à l'exception d'un seul homme. Puis faisant entendre à Waverley qu'il devait imiter sa prudente manière de continuer sa route, tous les trois rampèrent sur leurs mains et leurs genoux.
Après avoir marché pendant quelque temps d'une manière aussi pénible, Waverley sentit l'odeur de la fumée, qui sans doute avait frappé beaucoup plus tôt l'odorat plus fin et plus exercé de son conducteur. Elle provenait, d'une bergerie en ruine dont les murs étaient de pierres sans ciment, comme c'est l'usage en Ecosse. Le Highlander guida Waverley jusqu'au pied de la muraille ; et sans doute pour lui faire connaître tout le danger auquel ils se trouvaient exposés, ou peutêtre pour lui donner une preuve de son habileté, il l'invita par signes et par son exemple à tâcher de regarder par-dessus le mur, qui n'était pas très élevé. Edouard obéit, et vit un avant-poste de quatre ou cinq soldats couchés près du feu de garde. Ils dormaient tous, excepté le factionnaire, se promenant de long en large, et portant sur l'épaule son mousquet, qui reflétait les rayons du feu. Il levait fréquemment les yeux vers la partie du ciel où la lune paraissait sur le point de sortir des vapeurs qui avaient jusqu'alors voilé son disque.
Au bout d'une minute ou deux, par une de ces variations
Soudaines de l'atmosphère, fréquentes dans tous les pays de montagnes, une brise se leva et vint chasser les nuages qui avaient obscurci l'horizon. L'astre de la nuit éclaira de tout son éclat une vaste étendue de bruyères stériles. Du côté d'où Waverley était venu croissaient, il est vrai, des arbres et des taillis formant çà et là un sombre rideau; mais du côté où il se dirigeait rien ne pouvait le dérober à la vue de la sentinelle lui et ses compagnons, si ce n'était le mur du parc, quand ils restaient étendus parterre.
Le montagnard tenait ses yeux fixés sur la voûte céleste ; mais dans des sentimens bien opposés à ceux qu'Homère, ou pour mieux dire que Pope prête au paysan surpris par la nuit 1 ; aussi murmura-t-il un juron gaélique contre l'astre qu'il appelait la lanterne de Macfarlane . Il regarda tristement autour de lui pendant quelques minutes, et parut arrêter sa résolution. Il laissa son compagnon auprès de Waverley, et fit signe à Edouard de se tenir tranquille . Après avoir donné quelques ordres à voix basse au montagnard, il battit en retraite, favorisé par l'irrégularité du terrain, dans la même direction et avec les mêmes précautions qu'il avait prises précédemment. Edouard en tournant la tête put le voir se traîner à quatre pattes avec la dextérité d'un Indien, profitant de tous les buissons et de tous les détours du sentier pour n'être pas aperçu, et ne passant jamais outre dans les endroits les plus exposés à la vue, avant de s'être assuré que la sentinelle avait le dos tourné. Enfin il atteignit les taillis et les bois qui couvraient une partie de la bruyère dans cette direction, et s'étendaient probablement jusqu'à l'entrée du glen où Waverley avait habité si long-temps. Le Highlander disparut, mais seulement pendant quelques minutes. Il se montra en effet tout à coup du côté opposé, s'avançant fièrement sur la bruyère, sans chercher à cacher sa marche. Lorsqu'il fut à portée, il tira sur la sentinelle et la blessa au bras; le pauvre diable fut interrompu d'une manière peu agréable dans ses contempla-
(i) C'est uue des comparaisons d'Homère que Pope a modernisées avec le plus de liberté.
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lions météorologiques, et dans l'air de Nancy Dawson qu'il s'amusait à siffler. Il riposta, mais non avec le même succès. Ses camarades réveillés en sursaut s'avancèrent du côté d'où le coup était parti : on distinguait encore le Higlilander, mais il disparut bientôt au milieu des buissons ; car saruse de guerre avait complètement réussi.
Pendant que les soldats étaient à sa poursuite dans une direction, Waverley, guidé par le montagnard resté avec lui, prit la direction opposée qui n'était plus l'objet de l'attention des sentinelles. Après un quart de mille le revers de la hauteur les déroba entièrement à la vue. Cependant ils entendaient encore les cris d'alerte et le roulement d'un tambour qui battait aux armes ; mais ces bruits hostiles étaient loin derrière eux et s'affaiblirent de plus en plus à mesure qu'ils continuèrent leur fuite.
Après une demi-heure de marche à travers un pays toujours découvert et stérile, ils arrivèrent au tronc d'un antique chêne qui d'après ses restes paraissait avoir été d'une grosseur extraordinaire. Dans une ravine voisine ils trouvèrent quelques montagnards avec trois chevaux. La première chose que fit le surveillant d'Edouard fut de rendre compte de leur retard, car il répéta plusieurs fois le nom de Duncan Duroch, qui survint presque au même instant, hors d'haleine, et paraissant n'avoir échappé à la mort que par miracle, mais riant et enchanté du succès de son stratagème. Waverley comprit aisément qu'un montagnard agile, connaissant parfaitement le pays, devait avoir devancé ceux qui n'avaient pas les mêmes avantages. L'alarme que Duncan avait donnée paraissait se prolonger, car on entendait dans le lointain quelques coups de fusil, ce qui redoubla la gaité de Duncan et de ses camarades.
Il reprit alors les armes qu'il avait prêtées à notre héros, en lui donnant à entendre que tous les dangers du voyage étaient surmontés.
Waverley ne se fit pas prier pour monter sur un des chevaux; la fatigue et les suites de sa maladie lui rendaient très
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agréable cette nouvelle manière de continuer le voyage. Son porte-manteau fut placé sur un second poney ; Duncan monta sur le troisième, et ils se mirent aussitôt en route, suivis de leur escorte. Sans avoir éprouvé d'autre accident, ils arrivèrent à la pointe du jour au bord d'une rivière très rapide. La contrée d'alentour était à la fois fertile et pittoresque. Des arbres touffus ombrageaient les bords de l'eau ; ou c'étaient des champs de blé qui celte année promettait une abondante moisson, déjà en grande partie recueillie.
Sur le bord opposé de la rivière, et entouré en partie par un cours sinueux de ses eaux, s'élevait un château vaste dont les tourelles en ruines réfléchissaient les premiers rayons du soleil. L'édifice formait un carré long, assez étendu pour renfermer une cour centrale. Les tours de chaque angle étaient plus hautes que les murailles qui elles-mêmes étaient surmontées de tourelles irrégulières de forme et de hauteur. Sur l'une des tourelles on apercevait une sentinelle que sa toque bleue et son plaid flottant faisaient reconnaître pour un Highlander, comme sur une autre se déployait un énorme drapeau blanc annonçant de loin que la garnison de cette place était du parti de la maison de Stuart.
Après avoir traversé rapidement une petite ville où leur apparition n'excita ni surprise ni curiosité parmi les habitans qui se disposaient à se rendre à leurs travaux champêtres, les Highlanders passèrent sur un pont très ancien et très étroit, de plusieurs arches. En faisant un détour à gauche, ils entrèrent dans une avenue bordée d'antiques sycomores dont l'aspect sombre mais pittoresque avait été admiré de loin par Waverley.
Une énorme porte en fer, défense extérieure de la place, avait déjà été abaissée pour les recevoir; une seconde porte en chêne garnie de clous serrés s'ouvrit , et la troupe entra dans la cour. Un gentilhomme portant l'habit de montagnard avec une cocarde blanche à sa toque vint aider Waverley à descendre de cheval, et lui dire avec courtoisie qu'il était le bienvenu.
Le gouverneur, car c'est le titre qu'il prenait, ayant conduit Edouard dans un appartement délabré où il y avait cependant un petit lit de camp, lui offrit tous les rafraîchissemens qu'il pouvait désirer, et il se disposait à le laisser seul.
— Voudrez-vous bien, lui dit Waverley après les excuses d'usage, — ajouter à toutes vos politesses la complaisance de m'apprendre où je suis, et si je dois me regarder comme prisonnier?
— Il ne dépend pas de moi de répondre à vos questions d'une manière aussi explicite que je le désirerais, lui répondit le gouverneur : il me suffira de vous dire que vous êtes dans le château de Doune dans le canton de Menteith, et que vous n'avez pas la moindre chose à craindre.
— Pourrais-je savoir quelle assurance j'aurai de ce que vous médites?
— L'honneur de Donald Stuart, gouverneur de cette citadelle , et lieutenant-colonel au service de Son Altesse Royale le prince Charles-Edouard.
A ces mots il se hâta de sortir comme pour éviter de prolonger la discussion.
Notre héros, épuisé de fatigue, se jeta sur le lit et ne tarda pas à s'endormir.