‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 41 sur 77 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Waverley encore dans l'embarras,

La rapidité ou plutôt la violence avec laquelle on entraînait Waverley lui ôtait presque la respiration; il était tellement meurtri de sa chute qu'il ne pouvait se prêter facilement àxîette prompte fuite. Ses guides s'en aperçurent, et appelèrent quelques-uns de leurs camarades. Waverley fut emmaillotté dans un plaid , et en se partageant ainsi le fardeau, les Highlanders purent continuer leur course rapide sans que celui qu'ils portaient eût besoin de faire aucun mouvement. Ils parlaient peu, toujours en gaélique, et ils ne ralentirent le pas qu'après avoir fait environ deux milles, ayant soin de se relayer de temps en temps.

Notre héros voulut lier conversation avec eux ; mais on ne lui répondait que : Cha neil BeurV agam (c'est-à-dire : Nous ne savons pas l'anglais). Il n'ignorait pas que c'est la réponse ordinaire des montagnards lorsqu'on leur fait une question qu'ils ne comprennent pas, ou qu'ils ne veulent pas avoir l'air de comprendre. Il essaya de prononcer le nom de Vich Ian Vohr, persuadé que c'était à son amitié vigilante qu'il était redevable d'être Lors des mains de Gilfillan; mais son escorte ne parut pas l'avoir entendu.

La lune avait remplacé le crépuscule lorsqu'ils firent halte à l'entrée d'une gorge des montagnes où Ton descendait par une pente rapide et qui semblait remplie d'arbres et de broussailles. Deux des montagnards se détachèrent et pénétrèrent par un petit sentier comme pour aller à la découverte : l'un revint bientôt et dit quelques mots à ses camarades, qui repri-

rent leur fardeau et continuèrent à le porter avec les plus grandes précautions. Malgré leurs soins attentifs Waverley se trouvait quelquefois en brusque contact avec les troncs d'arbres et les branches qui couvraient le sentier.

Lorsqu'ils furent arrivés au bas de la descente, Waverley entendit le bruit d'un torrent sans le voir, à cause de l'obscurité ; son escorte s'arrêta de nouveau devant une misérable chaumière ; la porte s'ouvrit. L'intérieur de cette masure répondait à son apparence extérieure et à sa situation ; il n'y avait aucune espèce de plancher ; les murs n'étaient faits qu'avec des cailloux et de la tourbe ; le toit percé de crevasses était en branches d'arbres. Le feu brûlait au centre et remplissait tout ce wigwam d'une fumée qui s'échappait autant par la porte que par une issue circulaire pratiquée dans le toit. Une vieille sibylle highlandaise, seul habitant de cette demeure solitaire, semblait s'occuper de préparer le repas. A la clarté de la flamme Waverley reconnut que ses conducteurs n'étaient pas du clan d'Ivor, parce que Fergus veillait avec le plus grand soin à ce que tous les membres de sa tribu portassent le tartan avec les carreaux et la couleur qui la distinguait des autres; coutume ancienne dans les montagnes, et à laquelle tenaient encore les chefs, fiers de leur origine et jaloux de leur rang et de leur autorité respective.

Edouard pendant son séjour à Glcnnaquoich avait eu le temps de remarquer cette différence de costume et d'en entendre parler souvent. Voyant qu'il était étranger à ceux qui l'avaient enlevé, il promena douloureusement ses regards sur l'intérieur de cette cabane. Excepté une cuve à laver et une armoire en mauvais état appelée en Ecosse un ambry1, il y avait pour tout meuble un large lit de bois entouré de planches selon l'usage, et ne s'ouvrant que par un panneau à coulisses ; ce fut là qu'on le déposa après qu'il eut exprimé par signes qu'il ne voulait prendre aucune espèce de rafraîchissemens. Son sommeil fut troublé ; des visions étranges le vi-

(i) Ambry ou almorj, mots dérivés de notre mot armoire, quoique almory puisse signifier aussi boîte à aumônes (alms). — Éd.

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sitèrent, et il eut besoin d'un continuel effort d'esprit pour les dissiper. A ces symptômes succédèrent un violent mal de tête et des douleurs aiguës dans les membres; — il fut évident le lendemain pour les libérateurs ou les nouveaux gardes de Waverley, qu'il était hors d'état d'aller plus avant.

Après une longue consultation six d'entre eux sortirent de la cabane, emportant leurs armes, et ne laissant auprès du malade que deux de leurs camarades, dont l'un était un homme âgé et l'autre plus jeune. Le premier donna ses soins à Edouard et bassina ses contusions , que l'enflure et leur couleur livide rendaient très visibles. Son porte-manteau, que les Highlanders n'avaient pas oublié d'apporter, lui fournit tout le linge dont il avait besoin ; et à sa grande surprise on mit à sa disposition tous les effets qu'il contenait. Les accessoires de son lit paraissaient propres; le vieux Highlander en ferma la porte, parce qu'il n'avait pas de rideaux, après avoir dit quelques mots en gaélique pour l'inviter à prendre du repos , comme Waverley crut le comprendre. Voilà donc notre héros pour la seconde fois entre les mains d'un Esculape des Highlands , mais dans une position plus triste que lorsqu'il reçut l'hospitalité chez le digne Tomanrait.

La fièvre symptomatique qui résulta des contusions ne s'apaisa qu'au troisième jour; grâce aux soins de ses surveillans et à la force de sa constitution, il parvint alors à se mettre sur son séant , mais non sans douleur. 11 remarqua que la vieille femme qui lui servait de garde montrait, ainsi que le vieux montagnard , une grande répugnance à laisser la porte du lit ouverte , comme s'ils avaient craint qu'il ne s'amusât à observer leurs mouvemens ; — chaque fois que Waverley ouvrait sa cage elle était refermée aussitôt. Enfin le vieux Highlander termina cette lutte en y fixant en dehors un clou qui déjoua tous les efforts du malade.

Waverley cherchait en lui-même à expliquer cette espèce de contradiction de la part de gens qui paraissaient n'avoir aucun projet de le dépouiller, et qui lui prouvaient du reste qu'ils se faisaient un devoir d'aller au-devant de ses désirs

pour toute autre chose. 11 crut se rappeler que durant la crise de sa maladie il avait vu auprès de son lit une femme plus jeune que sa vieille garde-malade. Il est vrai qu'il ne conservait de cette apparition qu'un souvenir confus ; mais il se confirma dans cette idée lorsqu'en prêtant une oreille attentive il entendit plusieurs fois dans la journée la voix d'une jeune fille chuchotant avec sa surveillante.

— Qui peut-elle être? se demandait-il : pourquoi cherchet-elle à se cacher? — Son imagination active lui offrit aussitôt Flora Mac Ivor. Après avoir cherché pendant quelques minutes à se persuader que c'était elle qui venait comme un ange de consolation visiter son lit de douleur, il sentit que cette supposition était tout-à-fait chimérique. Comment pouvait-il admettre qu'elle eût renoncé à la sécurité du séjour de Glennaquoich , pour venir seule , au milieu du théâtre de la guerre, se réfugier clans ce misérable asile? Cependant il sentait palpiter son cœur lorsqu'il croyait entendre les pas d'une jeune femme s'avançant sur la pointe des pieds , ou les sons étouffés de ses doux accens lorsqu'elle s'entretenait avec la vieille Jeannette à la voix rauque et sourde : Edouard avait entendu donner ce nom à sa vieille garde-malade.

N'ayant aucune autre distraction dans sa solitude, il s'occupa des moyens de satisfaire sa curiosité , malgré toutes les précautions de Jeannette et du janissaire montagnard ; car il n'avait pas revu depuis le premier jour le jeune homme qu'on avait laissé près de lui. Après avoir bien examiné la construction de sa prison de bois , il crut avoir trouvé le moyen de contenter son désir, à l'aide d'un clou qu'il arracha d'une planche en plus mauvais état que les autres. A travers cette petite ouverture il aperçut une femme enveloppée dans son plaid , et causant avec Jeannette. Depuis notre première mère, la curiosité désordonnée a toujours trouvé sa juste punition clans son désappointement. Ce n'était pas la taille de Flora, et sa position ne permettait pas de voir son visage. Pour mettre le comble au chagrin de notre curieux , pendant qu'il travaillait avec le clou à élargir l'ouverture, un léger

bruit trahit son entreprise ; et la personne qu'il désirait connaître disparut pour ne plus revenir, ou du moins ne fut-elle plus visible pour lui.

De ce moment toutes les précautions qu'on avait prises pour l'empêcher de voir clans la chaumière furent abandonnées; non-seulement on lui permit de se lever, mais on l'aida à sortir de ce qu'on peut appeler son lit de prison , mais la sortie de la chaumière lui fut interdite ; car le jeune montagnard , qui était de retour, et l'autre plus âgé , se relevaient alternativement pour le surveiller. Lorsque Waverley faisait mine de s'approcher de la porte, celui des deux qui était en faction le repoussait honnêtement, mais avec fermeté, tâchant de lui faire comprendre par signes qu'il y aurait du danger à sortir, et qu'un ennemi était dans le voisinage. La vieille Jeannette paraissait inquiète et aux aguets; Waverley, qui n'avait pas encore recouvré assez de forces pour s'évader malgré ses gardiens, fut obligé de prendre patience. Il était beaucoup mieux nourri qu'il n'aurait pu s'y attendre ; la volaille et le vin n'étaient pas exclus de ses repas. Les Highlanders n'osaient jamais se mettre à table avec lui ; et sauf leurs efforts pour l'empêcher de sortir, ils lui témoignaient le plus grand respect. Il n'avait d'autre amusement que de regarder par la fenêtre , ou plutôt par une ouverture de forme irrégulière qu'on avait pratiquée pour en tenir lieu. Il découvrait à dix pas sous l'emplacement de la hutte un ruisseau très large et très rapide qui , couronné d'arbres et de buissons , blanchissait de son écume les rochers entre lesquels il se frayait un passage .

Le sixième jour de sa réclusion , Waverley se trouva si bien rétabli' qu'il s'occupa sérieusement des moyens de s'évader, persuadé que, quels que fussent les dangers auxquels il allait s'exposer, ils ne pouvaient être comparés à l'insupportable monotonie de la vie qu'il menait dans la hutte de Jeannette ; il délibérait en lui-même sur le parti qu'il prendrait lorsqu'il serait en liberté. Il s'en présentait deux à son esprit, et tous deux offraient des périls et des difficultés : le premier était de

retourner à Glennaquoich : il ne pouvait douter que Fergus Mac Ivor ne le reçût cordialement , et la manière dont il venait d'être traité par les agens du gouvernement l'avait , selon lui , délié de tout serment de fidélité ; le second était de tâcher de gagner quelque port de mer, et de s'embarquer pour l'Angleterre. Son esprit flottait irrésolu entre ces deux partis; et s'il se fût évadé, comme il en avait l'intention, il est probable qu'il aurait été déterminé par le plus facile; mais son étoile avait décidé qu'il n'aurait pas la faculté de choisir.

Vers le soir du septième jour, la porte de la cabane s'ouvrit brusquement; Waverley vit entrer deux montagnards qu'il reconnut pour avoir fait partie de l'escorte qui l'avait amené. Après une courte conversation avec leurs deux camarades , ils firent comprendre par signes à Waverley qu'il devait se préparer à les suivre. Ils ne pouvaient lui donner une nouvelle plus agréable , la manière dont il avait été traité dans sa retraite ne lui permettant pas de croire qu'on eût le projet de le maltraiter. Son imagination romanesque , dont les inquiétudes, les chagrins et les souffrances avait momentanément arrêté l'aventureux essor, s'était lassée d'être oisive. Sa passion pour l'extraordinaire , quoiqu'il soit dans la nature de cette disposition de l'aine d'être stimulée par ce degré de danger qui donne seulement plus de dignité aux sentimens de l'homme, — sa passion pour l'extraordinaire, dis-je, avait été étouffée sous les maux insurmontables en apparence qui l'avaient naguère accablé de toutes parts à Cairnvreckan. Dans le fait ce mélange de curiosité vive et d'imagination exaltée compose une espèce de courage que l'on pourrait comparera ces lumières dont se servent les ouvriers au fond des mines : elles ont assez d'éclat pour les guider et pour soutenir leur constance dans les accidens ordinaires de leurs travaux ; mais elles s'éteignent par le contact plus redoutable des gaz et des vapeurs délétères. Maintenant le courage de notre héros s'était rallumé , il se livrait de nouveau à toutes les illusions de l'espérance, en regardant les montagnards qui venaient d'ar-

river prendre à la hâte un peu de nourriture, et faire les

courts préparatifs du départ.

Comme il était assis dans la hutte enfumée, à quelque distance du feu autour duquel les autres s'étaient groupés, Waverley se sentit presser doucement l'épaule ; il se retourne : c'était Alice, la fille de Donald Bean Lean. Elle lui montra un paquet de papiers, de manière à n'être aperçue que de lui; elle mit un doigt sur ses lèvres, et s'avança sans mot dire pour aider la vieille Jeannette à faire le porte-manteau. Il était évident qu'Alice désirait qu'il fit semblant de ne pas la connaître, cependant elle se retourna lorsqu'elle crut pouvoir le faire sans être aperçue ; et voyant qu'il examinait ce qu'elle faisait, elle plia adroitement le paquet dans une chemise qu'elle eut soin de placer au fond du porte-manteau.

Quelle ample matière de nouvelles conjectures ! Alice étaitelle sa gardienne mystérieuse? La fille de la caverne était-elle le génie tutélaire qui était venu veiller auprès de son lit de souffrance? était-il entre les mains de son père? et alors quels projets Donald avait-il sur lui?... Le pillage qui était le but constant de Donald avait été négligé cette fois : non-seulement on lui avait rendu sa valise ; mais encore sa bourse, qui aurait pu tenter ce pillard de profession , était toujours restée avec lui. Peut-être que ce paquet pourrait expliquer ce mystère ;... mais Alice avait fait comprendre qu'il ne devait être consulté que secrètement... Elle ne l'avait plus regardé depuis qu'elle avait eu la certitude que sa petite manœuvre avait été comprise. Au contraire elle sortit bientôt de la cabane, et ce ne fut que du seuil de la porte qu'elle profita de l'obscurité pour sourire à Waverley d'un air expressif, avant de disparaître dans le sombre glen de la montagne.

Les Highlanders envoyèrent à plusieurs reprises leur jeune camarade à la découverte. Lorsqu'il fut de retour pour la quatrième fois, ils se levèrent et firent signe à Waverley de les suivre. Avant de sortir, il serra la main de la vieille Jeannette qui l'avait si généreusement soigné , et en même temps il

lui laissa des preuves plus solides de sa reconnaissance.

— Que Dieu vous bénisse et vous protège, capitaine Waverley, lui dit Jeannette en bon écossais des Lowlands.

Cette exclamation le surprit d'autant plus que la vieille femme s'était constamment servie de la langue gaélique. L'impatience de son escorte ne lui donna pas le temps de faire la moindre question.

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