‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 44 sur 77 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

Une ancienne et une nouvelle connaissance.

Pendant que Waverjey était plongé dans sa rêverie, le frôlement d'un plaid se fit entendre derrière lui, une main amie toucha son épaule, et une voix familière s'écria :

— Le prophète des Highlands disait-il la vérité, ou la seconde vue ne méritera-t-elle plus de croyance?

Waverley se retourna, et fut tendrement embrassé par Fergus Mac Ivor.

— Soyez mille fois le bienvenu au palais de Holy-Rood

rendu enfin à son légitime souverain Ne vous avais-je pas

dit que nous réussirions, et que vous tomberiez entre les mains des Philistins, si vous nous quittiez?

— Cher Fergus, il y a long-temps que je n'ai entendu la voix d'un ami ! . . . . Où est Flora?

— En sûreté, et témoin triomphant de notre succès.

— Est-elle ici?

— Oui, c'est-à-dire dans la ville : vous ne tarderez pas à la voir; mais il faut d'abord que je vous fasse connaître un ami à qui vous pensez peu, et qui m'a bien souvent demandé de vos nouvelles.

Ce disant, il le prit par la main, l'entraîna hors de la salle des gardes, et avant que Waverley vît où il était conduit, il se trouva dans une salle d'audience arrangée avec l'intention de lui donner un aspect de salle royale.

Un jeune homme en cheveux blonds l , distingué par la dignité de son maintien et la noble expression de ses traits réguliers, sortit d'un cercle de militaires et de chefs de Highlands qui l'entouraient, et s'avança vers lui. Waverley crut dans la suite l'avoir reconnu à sa démarche gracieuse et à ses manières aisées, sans avoir eu besoin de remarquer l'étoile sur sa poitrine et la jarretière brodée à son genou.

— Que Votre Altesse Royale, dit Fergus en s'inclinant profondément , daigne me permettre de lui présenter

— Le descendant d'une des plus anciennes et des plus loyales familles d'Angleterre, dit le jeune chevalier en l'interrompant. Je vous prie de m'excuser, mon cher Fergus, si je vous interromps; mais est-il besoin de maître des cérémonies pour présenter un Waverley à un Stuart?

A ces mots il tendit la main avec la plus aimable courtoisie à notre héros, qui ne put éviter de lui rendre l'hommage qui semblait du à son rang, et qui était certainement un droit de sa naissance. — Je suis fâché d'apprendre, monsieur Waverley, que par des circonstances mal expliquées jusqu'à présent vous avez été retenu malgré vous par quelques hommes de nos partisans dans le Perthshire et pendant la route ; mais nous nous trouvons dans une telle situation, qu'on a quelque peine à distinguer ses amis... Moi-même, en ce moment, je ne sais si je puis me flatter de compter M. Waverley au nombre des miens !

Ici il s'interrompit un instant; mais avant qu'Edouard eut

(r) L'auteur remarquera tout à l'heure que la mode générale était alors de porter perruque. Il paraît q.ue Charles-Edouard avait ses cheveux naturels. — Ed.

pu faire une réponse convenable, ou même recueillir ses idées à ce sujet, le prince tira un papier de sa poche et continua :

— Je n'aurais aucun doute là-dessus si je pouvais m'en rapporter à cette proclamation publiée par les amis de l'électeur de Hanovre , qui nomme monsieur Waverley parmi les nobles et les gentilshommes qui pour prix de leur fidélité envers leur légitime souverain sont menacés du supplice de haute trahison ; mais je ne veux devoir de partisans qu'à l'affection et à la conviction. Si monsieur Waverley désire poursuivre son voyage vers le sud ou joindre les troupes de l'électeur de Hanovre, il aura un passeport de moi et la liberté de le faire. Je regretterai seulement qu'il ne soit pas en mon pouvoir de le garantir des conséquences probables d'une semblable résolution. Mais si monsieur Waverley se déterminait à marcher sur les traces de son respectable aïeul sir Nigel ; s'il voulait embrasser une cause qui n'est recommandée que par sa justice ; s'il suivait un proscrit qui se jette dans les bras de son peuple pour recouvrer le trône de ses pères ou pour périr, je puis lui dire qu'il trouverait dans cette noble entreprise des associés dignes de lui, et un maître qui peut être malheureux, mais jamais ingrat.

Le politique chef de la race d'Ivor avait bien compris tout son avantage en amenant cette entrevue personnelle entre son ami et le prince aventurier. Etranger au langage et aux manières d'une cour polie que Charles avait acquis à un degré si éminent, Edouard fut touché jusqu'au fond du cœur de ces paroles bienveillantes, qui l'emportèrent aisément sur tous les motifs de prudence. Etre ainsi sollicité par un prince dont la personne et le courage qu'il déploya clans cette singulière aventure répondaient si bien à ses idées d'un héros de roman; être flatté par lui dans les antiques appartenons du palais de ses pères, reconquis par cette épée qu'il tirait déjà du fourreau pour d'autres victoires, — c'en était assez pour rendre à Edouard la dignité et l'importance qu'il croyait avoir perdues ! — Rejeté , calomnié et menacé de l'autre côté , il

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était attiré par des séductions irrésistibles vers la cause que les préjugés de l'éducation et les principes politiques de sa famille lui avaient déjà recommandée comme la plus juste. Ces pensées, qui vinrent l'assaillir à la fois, effacèrent de son esprit toute considération d'une tendance opposée.— Le temps d'ailleurs n'admettait point de délibération,, et Waverley, tombant aux genoux de Charles-Edouard , voua son cœur et son épée à la défense de ses droits.

Le prince (car quoique malheureux des folies et des fautes de ses ancêtres, Charles-Edouard recevra de nous ici et ailleurs, le titre dû à sa naissance), le prince s'empressa de le relever et le serra dans ses bras avec une expression de reconnaissance trop affectueuse pour n'être pas franche. Il remercia aussi plusieurs fois Fergus Mac Ivor de lui avoir amené un tel partisan , et présenta Waverley aux divers seigneurs, chefs des Highlands et officiers qui étaient auprès de sa personne, comme un jeune gentilhomme de la plus haute espérance, dont l'enthousiasme franc et courageux pour sa cause leur était un garant des sentimens des principales familles anglaises dans cette crise importante. Dans le fait c'était là un grand sujet de doute parmi les partisans de la maison des Stuarts; une défiance assez bien fondée de la coopération des jacobites anglais empêchait plusieurs Ecossais d'un haut rang de se rendre sous l'étendard de Charles, et diminuait le courage de ceux qui l'avaient joint : rien ne pouvait donc être plus heureux pour le chevalier que cette déclaration en sa faveur du représentant de la maison de Waverley-Honour, si connue parmi les cavaliers et les royalistes. C'était ce que Fergus avait prévu dès le commencement. Il aimait réellement Waverley, parce que leurs sentimens et leurs projets ne s'étaient jamais trouvés en opposition ; il espérait qu'il serait un jour uni à Flora, et se réjouissait de le voir enfin engagé dansla cause qu'il avait embrassée lui-même ; mais comme nous l'avons déjà fait entendre , il triomphait aussi comme politique d'avoir attaché à son parti un homme de cette importance,

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et il était aussi très sensible à la considération personnelle qu'il acquérait lui-même auprès du prince par le service qu'il lui rendait.

Charles-Edouard de son côté semblait empressé de montrer à ses officiers le prix qu'il attachait à son nouveau partisan ; et dans ce but il lui raconta aussitôt comme en confidence les détails de sa situation.

— Monsieur Waverley, lui dit-il, par des causes dont je ne suis informé qu'incomplètement, vous avez été si long-temps privé de nouvelles, que vous ignorez, je présume , les particularités importantes de ma situation actuelle, Vous avez dû cependant entendre parler de mon débarquement dans le district éloigné de Moidart1, avec sept individus seulement ; là de nombreux chefs de clans, dans leur enthousiasme loyal, ont mis tout à coup un aventurier à la tête d'une vaillante armée. J'imagine que vous avez su aussi que le général en chef de l'électeur de Hanovre 2 marchait contre nous à la tête d'une armée forte par le nombre et la discipline , dans l'intention de nous livrer la bataille ; mais le courage lui a manqué lorsque nous n'étions plus qu'à trois heures de marche l'un de l'autre, de sorte qu'il nous a cédé le pas et s'est dirigé vers le nord sur Àberdeen, laissant le bas pays ouvert et sans défense. Pour profiter de cette circonstance j'ai marché sur cette métropole , chassant devant moi deux régimens de cavalerie qui avaient menacé de tailler en pièces tous les montagnards qui voudraient dépasser le fort de Stirling. Pendant que les magistrats et les principaux citoyens discutaient entre

(i) Charles-Edouard s'embarqua pour l'Ecosse le 20 juin, débarqua à Loch Su» nart le 24 juillet, et fut reçu dans la maison de M. Macdonald de Kinloch Moidart, comté d'Argyle. Il était accompagné du duc d'Athole, appelé généralement le marquis de Tullebardine, qui avait été en exil depuis 1715, et privé de son titre; de Macdonald, Irlandais; de Kelly, Irlandais, qui avait été secrétaire de l'évêque de Rochester; de Sullivan, Irlandais; de Sheridan, Irlandais, qui avait été gouverneur du prince; de Macdonald, Ecossais; de Strickland , Irlandais ou Anglais, selon Home; et de Michel, Italien, son valet de chambre. Il fut bientôt joint parCaméron Lochiel avec son clan de camérons ; par Macdonald du clan Ronald , etc. — Éd.

(2) Ce général était sir John Cope, qui n'était pas sans réputation avant 1745, et qui fut mis en jugement comme incapable ou traître après sa défaite.. — Éd.

eux sïls devaient ouvrir leurs portes ou se défendre , mon fidèle amiLochiel, ajouta le prince en frappant sur l'épaule de ce brave chef, mit fin à leur indécision en forçant les portes à la tète de cinq cents camérons. Jusque là donc tout a bien été pour nous ; — mais dans l'intervalle le vaillant général ayant recouvré quelque vigueur dans l'air vif d'Aberdeen, s'est embarqué pour Dunbar, et je viens de recevoir la nouvelle certaine qu'il y est débarqué hier. Son projet doit être sans doute de venir reconquérir la capitale. Or il y a deux opinions dans mon conseil de guerre : selon les uns, — étant probablement inférieurs par le nombre, et certainement par la discipline et par les approvisionnemens militaires, pour ne rien dire de notre manque absolu d'artillerie et de la faiblesse de notre cavalerie, il serait plus sûr pour nous de battre en retraite dans les montagnes, et d'y traîner la guerre en longueur jusqu'à ce que des secours nous arrivent de France, et que tous les clans aient pris les armes en notre faveur; selon les autres, un mouvement rétrograde porterait le plus grand tort à notre entreprise et refroidirait le zèle de nos amis, bien loin de nous en assurer d'autres. Les officiers qui sont de ce derniers avis , y compris votre jeune ami Fergus Mac Ivor, soutiennent que si les Highlanders sont étrangers à la discipline militaire et à la discipline des soldats d'Europe, les soldats qu'ils ont à combattre ne sont pas moins étrangers à leur terrible mode d'attaque ; qu'on peut compter sur leur courage comme sur le dévouement des chefs et des gentilshommes; que comme ceux-ci se précipiteront au milieu des rangs ennemis , les clans les y suivront ; enfin , qu'ayant tiré l'épée, nous devons jeter le fourreau et mettre notre espoir dans les combats et dans le Dieu des combats. Monsieur Waverley aurait-il la complaisance de nous faire connaître son opinion dans ces circonstances difficiles ?

Waverley rougit de modestie et de plaisir tout ensemble en se croyant honoré par cette question : — il répondit avec autant de zèle que de courage qu'il ne pouvait se hasarder à donner son opinion fondée sur des connaissances militaires ,

mais que le parti le plus agréable pour lui serait celui qui lui fournirait le plus tôt l'occasion de prouver son dévouement à Son Altesse Royale.

— Répondu en Waverley ! dit Charles-Edouard. Pour que vous occupiez un rang digne de votre nom, permettez-moi de remplacer votre brevet de capitaine qu'on vous a ôté par celui de major-général , en restant attaché à ma personne en qualité d'aide-de-camp jusqu'à ce que je puisse vous donner un régiment ; et j'espère qu'il y en aura bientôt plusieurs de formés.

Waverley, se souvenant de Balmawhapple et de sa troupe, répondit :

— Votre Altesse Royale me pardonnera si je n'accepte aucun rang jusqu'à ce que je me trouve dans un lieu où j'aurai assez de crédit pour lever un corps dans le commandement duquel je pourrai être utile. Daignez me permettre de servir en qualité de volontaire sous les ordres de mon ami Fergus Mac Ivor.

— Du moins, lui dit le prince évidemment charmé de cette réponse, vous ne me priverez pas du plaisir de vous armer à la façon des Highlands. A ces mots il déboucla sa propre épée écossaise, dont le ceinturon était garni d'argent et la poignée d'acier d'un riche et curieux travail :

— La lame, dit-il, est une André Ferrara1 ; elle a été une espèce de meuble héréditaire dans notre famille; mais je suis persuadé que je la remets en de meilleures mains que les miennes , et j'y ajouterai des pistolets du même ouvrier.. . Colonel Mac Ivor, vous avez sans doute beaucoup de choses à dire à votre ami ; je ne vous priverai pas plus long-temps du plaisir de converser ensemble. N'oubliez pas, je vous prie, que je vous attends l'un et l'autre ce soir : ce sera peut-être la der-

(i) Les épées qu'on trouve encore en Ecosse avec le nom tle cet artiste sont de manufacture espagnole. Ferrara était , dit la tradition , un habile ouvrier de Guipuscoa;il fut obligé de se réfugier en Ecosse sous Jacques IV ou Jacques V, pour avoir tué son apprenti qui lui avait dérobé le secret de la trempe de son acier. Il y a aussi des épées qui portent le nom d'André Ferrara, et qui passent pour être italiennes. — Éd^

nière nuit dont nous jouirons dans ce palais; et comme nous allons au champ d'honneur avec une bonne conscience, nous passerons gaîment la veille du combat.

Ayant pris congé du prince , le chef et Waverley sortirent de la salle d'audience.

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