CHAPITRE XLI
Le mystère commence à s'éclaircir.
— Comment le trouvez-vous? ditFergus à son ami en descendant l'escalier.
— C'est un prince pour qui il est doux de vivre et de mourir. Telle fut la réponse de notre jeune enthousiaste.
— Je savais bien que vous ne penseriez pas autrement lorsque vous l'auriez vu, et j'aurais voulu que cela fût plus tôt ; mais votre entorse m'en empêcha. Cependant il a aussi ses faiblesses, — ou plutôt il a un jeu difficile à jouer ; et ses officiers irlandais, toujours près de lui, sont de tristes conseillers1 , ils ne peuvent juger sainement des nombreuses prétentions qu'on met en avant. Le croiriez-vous? j'ai été obligé pour le moment de ne pas prendre mon titre de comte, quoiqu'il soit la récompense de dix ans de travaux, et cela de peur d'exciter la jalousie de C*** et de M***. Mais vous avez eu bien raison, Edouard, de refuser l'emploi d'aide-de-camp. Il y en a deux de vacans ; mais Clanronald, Lochiel et presque tous les chefs de clans, nous en demandons un pour le jeune Aberchallader, et le parti des Lowlands avec les Irlandais n'espèrent pas moins
(i) Les Irlandais qui avaient accompagné le prince étaient, à ce qu'il paraît, des aventuriers avides, qui obtinrent sa confiance par leurs intrigues plutôt que par leur mérite. Cependant Sullivan était un bon officier qui avait été l'aide-de-camp du maréchal de Mailleboib en Italie. — Éd.
WÀVËRLÉY. 307
obtenir l'autre pour le Maître de f***1; Votre nomination, au détriment de l'un de ces candidats, vous aurait fait de nombreux ennemis. Je suis bien surpris que le prince vous ait offert la place de major, quand il doit savoir que tel gentilhomme qui ne peut lui fournir cent cinquante hommes se contentera à peine du titre de lieutenant-colonel... Mais « patience, cou- « sin, et battez les cartes ! » Tout va bien pour le moment, — il nous faut maintenant vous équiper pour ce soir ; car à vous parler franchement, votre homme extérieur n'est pas présentable à la cour.
— Il est vrai que depuis notre séparation je n'ai pas quitté mon habit de chasse; mais probablement, mon ami, c'est ce que vous savez aussi bien ou mieux que moi.
— Vous faites trop d'honneur à ma seconde vue2. Nous étions tellement occupés d'abord des préparatifs de la bataille que nous espérions livrer à Cope, et ensuite de nos opérations dans les Lowlands, que tout ce que je pus faire fut de donner à ceux des nôtres que nous laissâmes dans le Pertlishire des instructions générales pour vous secourir et vous protéger, si vous étiez rencontré par eux; mais contez -moi vous-même toute l'histoire de vos aventures, qui ne nous est parvenue qu'incomplète et défigurée.
Waverley lui fit le récit des détails que le lecteur connaît déjà. Fergus l'écouta avec la plus grande attention. Ils étaient arrivés à leur logement dans une cour pavée, écartée de la rue, chez une veuve enjouée de quarante ans qui paraissait sourire très gracieusement au jeune chef, étant d'un caractère que la bonne humeur et la bonne mine ne manquaient jamais d'intéresser, quelle que fût l'opinion politique de son hôte. Callum Beg reçut Waverley avec le sourire d'une connaissance .
— Callum ! dit Fergus, appelez Shemus an Snachad( Jacques
(i) The Master of, le Maître de. On appelle ainsi en Ecosse le fils aîné d'un baron ou vicomte, en y ajoutant le nom du titre de son père. Par exemple le Maître de Ravenswood. Master répond alors à notre chevalier. — Éd.
^i) Au figuré ; à ma perspicacité. — Éd.
de l'Aiguille ). C'était le tailleur héréditaire de Vich Ian Vohr. — Shemus ! lui dit le chef, monsieur Waverley va porter le calh-dath (tartan); ses trews doivent être prêts dans quatre heures ; vous connaissez la mesure d'un homme bien fait? Deux doubles seize ! pour le mollet. .. onze des hanches aux talons, sept pour la ceinture.
— Je consens que Votre Honneur fasse pendre Shemus, s'il y a dans les Highlands une paire de ciseaux qui découpent mieux que les nôtres le cumadh an truais%.
— Il faut, dit le chef, un plaid du tartan Mac Ivor et une ceinture ; un bonnet bleu sur le modèle de celui du prince : mon frac vert avec le galon d'argent lui siéra à merveille ; je ne l'ai pas encore porté. Dites à l'enseigne Mac Combien de choisir une de mes meilleures targes. Mon cher Edouard, le prince vous a fourni les pistolets et l'épée , et je veux vous donner le dirk et la bourse. — Ajoutez à tout cela une chaussure à talons bas, et vous êtes, mon cher Edouard, un véritable enfant d'Ivor.
Après avoir ainsi donné ses ordres, Fergus reprit la conversation avec Waverley sur ses aventures.
— Je vois clairement, dit-il, que c'est Donald Bean Lean qui vous a retenu prisonnier. Il est bon que vous sachiez que lorsque je me mis à la tête de mon clan pour aller trouver le prince, je chargeai cet honnête Donald de faire une expédition, et de me rejoindre le plus tôt possible. Au lieu de se conformer à ses instructions, le gentilhomme voyant le pays dégarni, aura jugé qu'il lui convenait mieux de faire la guerre pour son propre compte. Il a battu tout le pays, pillant indistinctement ami et ennemi, sous prétexte de lever le blackmail, tantôt se servant de mon nom, et quelquefois du sien. (Maudite soit l'impudence du grand homme ! ) Sur mon honneur, si je revois le rocher de Benmore, je crois que je ferai pendre ce drôle. Je le reconnais dans la manière dont vous êtes sorti d'entre les mains de ce coquin hypocrite Gifted Gil-
(i) Seizième partie de l'aune, à peu près un pouce. — Ed.
(2) C'est-à-dire la coupe d'un trews ou pantalon des Highlands. — Éd.
fillan Je ne doute pas que ce ne fût Donald lui-même qui
remplissait le rôle de colporteur ; mais je ne puis concevoir qu'il ne vous ait pas dévalisé, au moins qu'il n'ait pas exigé une forte rançon pour vous rendre la liberté.....
— Quand et de qui apprîtes-vous la perte de ma liberté? demanda Waverley.
— Du prince lui-même, qui s'informa dans le plus grand détail de tout ce qui vous concernait. Il me dit que vous étiez au pouvoir de nos partisans ; vous sentez bien, mon cher ami, qu'il ne me convenait pas de le questionner. Il me demanda de quelle manière il devait disposer de vous : je le priai d'ordonner que vous fussiez conduit ici comme prisonnier de guerre. Je crus devoir prendre cette précaution pour ne pas vous compromettre auprès du gouvernement anglais, si vous persistiez dans votre projet de retourner auprès de vos parens. Vous devez vous rappeler que j'ignorais entièrement alors qu'on vous eût accusé de haute trahison, ce qui, je présume, a dû contribuer à changer vos plans. On chargea cette lourde brute de Balmawhapple de vous escorter dans la route, depuis Doune, avec ce qu'il appelle son escadron. Outre la répugnance que la nature lui a donnée pour tous les sentimens nobles et généreux, je présume que son duel avec Bradwardine lui pèse sur le cœur. Je ne serais pas même éloigné de croire que c'est d'après la manière dont il a raconté cette histoire que certains bruits peu honorables pour vous sont parvenus à votre ci-devant régiment.
— Vous avez raison, cher Fer gus; mais maintenant vous pourriez trouver le temps de me dire quelque chose de Flora.
— Que puis-je vous dire? si ce n'est qu'elle se porte très bien; elle habite chez une de ses amies. J'ai cru qu'il convenait sous tous les rapports de la faire venir ici. Depuis notre succès, maintes dames de rang figurent dans notre cour guerrière. Je vous assure qu'il y a de quoi être fier d'être si proche parent d'une personne comme Flora Mac Ivor ; et quand il y a tant de gens qui emploient tous les moyens pour faire valoir leurs diverses prétentions, on peut fort bien ne rien négliger
de son coté pour se donner un peu plus d'importance. Il y avait dans cette dernière phrase quelque chose de pénible pour le cœur de Waverley . Il ne pouvait penser sans répugnance que Flora fût considérée comme un moyen de faveur pour son frère, grâce à l'admiration qu'elle excitait naturellement partout ; et quoique ce sentiment fût parfaitement d'accord avec plusieurs traits du caractère de Fergus, il en fut choqué comme d'un principe d'égoïsme indigne de l'ame noble de sa sœur et de l'esprit fier et indépendant du chef luimême. Fergus, à qui ces manœuvres étaient familières comme à un homme élevé dans la cour de France, ne remarqua pas l'impression défavorable qu'il venait de faire sur son ami, et continua en disant :
— Nous ne verrons guère Flora que ce soir au bal et au
concert qui auront lieu au palais Nous eûmes une querelle
ensemble, parce qu'elle n'était pas descendue pour recevoir vos adieux Je ne voudrais pas la renouveler en lui demandant à vous recevoir ce matin : ce serait non-seulement peutêtre une démarche inutile, mais encore ce serait risquer de ne pas la voir ce soir.
Ils en étaient là de leur entretien quand Waverley entendit dans la cour au-dessous de la fenêtre une voix qui lui était bien connue.
— Je vous le répète, mon digne ami, disait l'interlocuteur : vous avez essentiellement violé la discipline militaire ; et si vous n'étiez comme qui dirait un lyro *, votre conduite mériterait les plus graves reproches. Un prisonnier de guerre ne doit être ni chargé de fers ni mis dans un souterrain, in ergastulo, comme c'eût été le cas si vous aviez remplacé ce gentilhomme dans la basse fosse du donjon de Balmawhapple. Je conviens qu'un tel prisonnier peut être par précaution tenu incarcère, c'est-à-dire dans une prison publique.
La voix grondeuse de Balmawhapple se fit alors entendre. On comprit seulement qu'il s'éloignait très mécontent; mais
1) Un uovicç, uu conscrit. — Et).
on ne put saisir de sa réponse que le mot de — land-louper1 . Edouard ne le trouva plus quand il descendit dans la cour pour présenter ses civilités au digne baron de Bradwardine . L'uniforme dont celui-ci était revêtu donnait encore plus de raideur à sa grande taille perpendiculaire, et le sentiment de son autorité militaire avait augmenté en proportion l'importance de ses manières et l'affectation dogmatique de sa conversation.
Il reçut Waverley avec sa bienveillance habituelle, et son premier mouvement fut de lui demander avec une curiosité inquiète l'explication des circonstances qui avaient servi de prétexte à la perte de sa commission dans le régiment de G***; non, dit-il, qu'il eût la moindre crainte que son jeune ami eût mérité ce traitement peu généreux ; mais il lui semblait juste et convenable que le baron de Bradwardine, comme homme d'un grade élevé et. digne de confiance, fût pleinement à même de réfuter toute espèce de calomnie contre l'héritier de Waverley-Honour qu'il pouvait à tant de titres regarder comme son propre fils.
Fergus Mac Ivor qui venait de les rejoindre fit au baron un récit rapide des aventures de Waverley, et conclut par la réception flatteuse du jeune chevalier. Le baron écouta en silence, et quand Fergus eut cessé de parler, il prit la main d'Edouard et la secoua cordialement pour le féliciter d'être entré au service de son prince légitime, — Car, ajouta-t-il , quoique dans tous les temps on ait regardé la violation du serment militaire comme un sujet de scandale et de déshonneur, personne n'a jamais mis en doute qu'on ne fût entièrement dégagé du serment d'obéissance en recevant sa demissio ou le renvoi du militaire, soit que le serment eût été prononcé par chaque soldat individuellement , ce que les Romains appelaient per conjuraliqnem , soit par un soldat au nom de tous. S'il en était autrement, la condition du soldat serait pire que celle des charbonniers-mineui^^LeîjJaunfcJ'Hn^autres esclaves
(i) Ce mot écossais désigne un ho4B&2 qui passe souvent d'un p'^sSk.un autre, un transfuge. — - Ed. if Q$
du sol i . Il y a quelque chose là-dessus dans le traité du savant Sanchez , de Jurejurando , que vous avez sans aucun doute consulté à cette occasion. Quanta ceux qui vous ont calomnié par leurs mensonges, je déclare qu'ils ont encouru la peine de la loi Memnonia , appelée aussi lex Rhemnia , et qui est commentée dans la harangue de Tullius contre Ferrés. Mais j'aurais cru, mon cher Waverley, qu'avant d'accepter une place quelconque dans l'armée du prince, vous vous seriez informé du rang de Bradwardine, et s'il ne se serait pas trouvé heureux de vous voir entrer dans le régiment de dragons qu'il est en train de lever.
Edouard éluda le reproche en faisant valoir qu'il avait été forcé de donner de suite une réponse au prince , et qu'il ignorait dans ce moment si son ami le baron était à l'armée ou faisait son service ailleurs.
Cette petite difficulté terminée , Waverley demanda des nouvelles de miss Bradwardine ; il apprit qu'elle était venue à Edimbourg avec Flora Mac Ivor, sous l'escorte d'un détachement du clan de Fergus. Cette mesure était devenue nécessaire par suite des événemens de la guerre. Tully-Veolan eût été pour une jeune personne sans protecteurs un séjour peu agréable et dangereux, à raison du village des Highlands, et aussi de deux grands villages qui, autant par aversion pour les caterans que par zèle pour le presbytérianisme, s'étaient déclarés en faveur du gouvernement et formaient des corps de partisans, lesquels avaient de fréquentes escarmouches avec les montagnards et attaquaient quelquefois les maisons des propriétaires jacobites.
-— Je voudrais vous proposer, ajouta le baron, de venir visiter mon logement dans les Luckenbooths 2 et vous admireriez en
(r) Long-temps les charbonniers-mineurs et les employés aux salines ont été dans une véritable servitude en Ecosse. Les Écossais de 1746 croyaient qu'il en était encore de même en Angleterre; car lorsque le maréchal Wade n'osa pas s'éloigner de Newcastle pour s'opposer à la marche du Prétendant, on crut dans l'armée de celui-ci qu'il avait craint que les vingt mille mineurs de cette ville ne profitassent de l'occasion pour se délivrer de leur esclavage Kd,
(2) Vieux quartier de l'ancienne ville. — Éd.
passant High-Street *, qui est sans le moindre doute plus belle qu'aucune rue de Paris ou de Londres. Mais Rose , la pauvre fille , est un peu effrayée du canon du château, quoique je lui aie prouvé par Blondel et Cohorn2 qu'il est impossible qu'un boulet nous y atteigne. Son Altesse Royale m'a aussi chargé de me rendre au camp pour faire plier les bagages, conclamare vasa.
— Ce sera vite fait pour la plupart de nous, répondit Fergus en riant.
— Je vous demande pardon , colonel Mac Ivor ; pas aussi vite que vous semblez le penser. Je sais que la plupart de vos gens ont eu soin de quitter les Highlands , légers de bagages et d'embarras ; mais je ne saurais vous détailler tous les petits meubles inutiles qu'ils ont recueillis dans la route. J'en ai vu un, colonel, je vous demande pardon de nouveau ; j'ai vu un de vos gens ( encore une fois je vous demande pardon ) avec un miroir de cheminée sur son dos.
— Oui , oui I répondit gaîment Fergus , et si vous vous fussiez avisé de le questionner, il n'eût pas manqué de vous répondre : — Un pied qui marche accroche toujours quelque chose. — Convenez, mon cher baron, que cent hulans ou une troupe de pandours de Schmirschitz feraient cent fois plus de mal dans un pays que le chevalier du miroir et tous nos clans ensemble.
— Je n'en disconviens pas, colonel ; ils sont, comme dit un auteur païen, horribles à voir, mais d'un caractère beaucoup plus doux qu'on ne s'y attendrait d'après leur physionomie :
ferociores in aspectu , miliores in actu. Mais je m'amuse à jaser
(i) High-Street. C'est la grande rue de la ville vieille à Edimbourg. High-Street signifie belle rue, grand'rue, rue haute : toutes ces épithètes seraient exactes. — -Éd.
2) Il y a eu deux Blondel , l'oncle et le neveu. L'oncle, François Blondel, était un des architectes qui font le plus d'honneur à la France. Mais le baron avait lu surtout, à ce qu'il parait, son Art de jeter les bombes, un vol. in-12 , La Haye, i685, et sa Nouvelle manière de fortifier les places, ouvrage dont Louis XIV fut si content , qu'il nomma Blondel maréchal-de-camp.
Cohorn a été surnommé le Vauban hollandais : ses ouvrages sont devenus classiques. — Ed.
avec ces deux jeunes gens, tandis que mon devoir m'appelle
au Parc du roi1.
— Mais j'espère, lui dit Fergus, que vous viendrez dîner avec nous. Quoique je sache au besoin vivre en montagnard, je me souviens de mon éducation de Paris et j'entends parfaitement Y art défaire la meilleure chère.
— Qui diable pourrait en douter? dit le baron en riant, quand vous ne fournirez que la cuisine et que la bonne ville fournira les matériaux ; allons , j 'ai aussi quelques affaires de ce côté-ci.— Je vous joindrai à trois heures, si le dîner peut attendre jusque là.
À ces mots il prit congé de ses deux amis, et fut s'acquitter de sa commission.