CHAPITRE LSIU
La confusion est dans le camp du roi Agramant.
Waverley avait l'habitude de s'écarter quelquefois du régiment pour observer tous les objets curieux qu'il apercevait à quelque distance. On était dans le Lancashire; il quitta son escadron pendant une demi-heure pour aller prendre le croquis d'une ancienne forteresse garnie de tours et de créneaux. Il redescendait l'avenue, lorsqu'il rencontra l'enseigne Mac Combien. Cet homme avait conçu une espèce d'attachement pour notre héros, depuis le jour qu'il le trouva à Tully-Veolan et qu'il l'introduisit chez les montagnards. Il semblait ralentir le pas à dessein, comme pour rencontrer notre héros ; cependant lorsqu'il passa près de lui il s'approcha seulement de son étrier, — ne prononça que ces mots : Prenez garde/ et s'éloigna rapidement pour éviter toute explication.
Edouard un peu surpris de cet avertissement suivit Evan des yeux, et le vit bientôt disparaître au milieu des arbres. Son domestique Alick Polwarth, qui était avec son maître, vit aussi le Highlander s'éloigner, et se rapprocha d'Edouard :
— Je veux ne plus rien croire, dit-il d'un air alarmé, si vous êtes en sûreté au milieu de ces montagnards.
— Que voulez-vous dire, Àlick?
— Monsieur, les Mac Ivor ont mis dans leur tête que vous aviez fait un affront à leur jeune maîtresse miss Flora; j'en ai entendu quelques-uns menacer de vous prendre pour un coq de bruyère. Vous savez bien vous-même que la plupart d'entre eux ne se feraient pas scrupule de tirer sur le prince lui-même, si leur chef leur en donnait le signal par un simple
coup d'oeil, ou même sa*ns ordre, s'ils croyaient qu'il en serait
bien aise.
Quoique convaincu que Fergus n'était pas capable d'une perfidie semblable, Waverley sentit qu'il aurait tout à craindre de se trouver à la merci de ces montagnards. Il savait que lorsque l'honneur d'un chef ou de sa famille était attaqué, chaque membre du clan aspirait au bonheur de le venger. Il connaissait leur proverbe : — La vengeance la plus prompte et la plus sûre est la meilleure. — Il crut donc prudent de piquer des deux d'après l'avis d'Evan, et de rejoindre promptement son escadron. Avant qu'il fût arrivé au bout de l'avenue une balle lui rasa l'oreille en sifflant et Ton entendit un coup de pistolet.
— C'est ce démon de Callum Beg, dit Polwarth ; je l'ai vu fuir en se cachant dans ces longues herbes.
Justement indigné de cette trahison, Edouard sortit au galop de l'avenue. Il vit à quelque distance le bataillon d'Ivor qui défilait dans la plaine ; il aperçut en même temps un lomme courant à perte d'haleine pour se placer dans les rangs. Il en conclut que c'était l'assassin qui, en sautant par-dessus les clôtures, devait arriver plus promptement à son corps qu'un homme à cheval. Ne pouvant plusse modérer, il donna l'ordre à Polwarth d'aller trouver le baron de Bradwardine dont le régiment était à peu de distance, et de lui rendre compte de tout ce qui venait de se passer. Il mit lui-même son cheval au galop pour joindre la troupe d'Ivor. Le chef venait de quitter le prince et se rendait à son poste : il n'eut pas plus tôt aperçu Waverley, qu'il tourna bride pour venir au-devant de lui.
— Colonel Mac Ivor, dit Edouard sans autre préambule, je dois vous informer qu'un de vos gens vient de tirer sur moi d'un endroit où il s'était mis en embuscade.
— Comme c'est un plaisir que je veux me procurer sur-lechamp ( mais non pas d'une embuscade ) , je serais charmé de connaître celui de mon clan qui s'est permis de me prévenir.
— Je suis à vos ordres partout où vous voudrez : le gen-
tilhomme qui vous a prévenu est votre page que voilà , Callum Beg.
— Callum, dit Fergus, sortez des rangs ; avez-vous fait feu sur M. Waverley?
— Non, répondit Callum sans la moindre émotion.
— C'est vous-même, dit Polwarth qui s'était empressé de revenir sans épargner ses éperons ni les flancs de son cheval, après avoir chargé un cavalier de sa commission pour le baron ; c'est vous-même : je vous ai vu aussi distinctement que j'ai vu la vieille église de Coudingham.
— Vous mentez, répondit Callum avec son imperturbable sang-froid.
Le combat des deux chevaliers eût sans doute été précédé, comme du temps de la chevalerie , par celui des écuyers ; Polwarth était un brave paysan du comté de Merse, qui craignait moins la claymore et le dirk des montagnards que les flèches de Cupidon; mais le chef demanda le pistolet de Callum avec son ton impératif habituel. Le bassinet ouvert et la platine noire de fumée indiquaient que l'arme venait d'être déchargée.
— Trens, dit Fergus en lui frappant sur la tête de toute la force de son bras avec le lourd pistolet, tiens, cela t'apprendra si tu dois agir sans attendre mes ordres, et mentir ensuite pour te disculper. Callum reçut le coup sans chercher à l'éviter, et tomba. — Ne faites pas un pas, dit Fergus au reste du clan, il y va de votre vie ! Je brûlerai la cervelle à quiconque osera s'interposer entre M. Waverley et moi. Tous restèrent immobiles : Evan Dhu fut le seul qui donna quelques signes d'inquiétude et de chagrin. Callum étendu sur la terre perdait beaucoup de sang ; mais personne n'osa se hasarder à lui porter le moindre secours ; il paraissait avoir reçu le coup de la mort.
— Quant à vous, monsieur Waverley, ajouta Fergus, ayez la complaisance de faire reculer votre cheval à vingt pas. — Waverley se rendit à son invitation. Quand ils furent seuls à quelque distance, le chef ajouta avec une froideur affectée : —
J'avais tout lieu de m'étonner, monsieur, de la réserve mys» térieuse avec laquelle vous m'avez parlé il y a quelques jours. Un ange, comme vous l'avez très bien dit, n'aurait pu vous plaire s'il ne vous eut apporté un empire pour dot. Je me suis procuré d'excellens commentaires sur ce texte qui me paraissait d'abord si obscur.
— Je ne puis deviner ce que vous voulez me dire, à moins que vous n'ayez formé le projet de chercher un sujet de querelle.
— N'affectez pas une ignorance qui ne peut vous servir : le prince, le prince lui-même m'a fait connaître vos manœuvres. J'étais loin de supposer que vos liaisons avec missBradwardine fussent un motif suffisant pour vous faire rompre les engagemens que vous aviez avec ma sœur. Je vois maintenant que ce n'est que lorsque vous avez appris que le baron avait changé la destination de ses terres, que vous avez cru devoir repousser la sœur de votre ami et lui enlever sa maîtresse.
— Le prince vous a dit que j'avais des engagemens avec miss Bradvvardine? cela n'est pas possible.
— Il me l'a dit : tirez votre épéeet défendez-vous, à moins que vous ne préfériez renoncer à toutes vos prétentions.
— C'est une démence ou quelque étrange méprise.
— Point d'évasion : tirez votre épée, répliqua Fergus hors de lui-même en tirant la sienne du fourreau.
— Dois-je me battre comme un fou, sans savoir pourquoi ? — -Renoncez donc pour toujours à vos prétentions sur la
main de miss Bradwardine!
— De quel droit, s'écria Waverley, de quel droit me parlez-vous ainsi? quel est l'homme sur la terre qui croira avoir le droit de me dicter des conditions semblables? et à ces mots Waverley mit l'épée à la main.
Ils allaient croiser le fer lorsque le baron arriva suivi d'une grande partie de ses cavaliers. Ils venaient à toute bride, les uns par curiosité, les autres pour prendre part à la dispute. A leur approche les montagnards se mirent en devoir de sou-
tenir leur chef; tout annonçait que cette scène de confusion finirait par être sanglante. Le baron pérorait , Fergus tempêtait, les Highlamlers criaient en gaélique, et les cavaliers juraient dans le dialecte des Lovvlands; enfin les choses en vinrent au point que le baron menaça de charger les Mac Ivor s'ils ne reprenaient leurs rangs; et plusieurs d'entre eux en réponse lui présentèrent le canon de leurs armes à feu. Le désordre était sourdement entretenu par le vieux Ballenkeiroch, qui espérait que le jour de la vengeance était arrivé, quand tout à coup un cri s'éleva : — Place ! place ! place à monseigneur! place à monseigneur!
Ce cri annonçait le prince : c'était lui en effet, suivi d'un détachement du régiment étranger de Fitz-James-Dragons, qui lui servaitde gardes-du-corps. Son arrivée rétablit l'ordre peu à peu : les montagnards reprirent leurs rangs ; les cavaliers remirent le sabre dans le fourreau ; — le baron et Fergus gardaient le plus profond silence.
Le prince les appela ainsi que Waverley. Lorsqu'il eut appris que la dispute provenait de la scélératesse de Callum Beg, il ordonna qu'il fut remis de suite au grand prévôt de l'armée, pour en faire justice sur-le-champ. Fergus du ton d'un homme qui semble réclamer un droitplutôt que solliciter une faveur, le pria de lui permettre d'en faire justice lui-même. Un refus aurait porté atteinte au droit patriarcal des chefs, droit dont ils étaient très jaloux. Le prince savait combien il était dangereux de les mécontenter : il consentit en conséquence à ce que Callum fut livré à la justice de son propre clan.
Le prince s'informa du sujet de la querelle qui s'était élevée entre Fergus et Waverley ; un profond silence régna pendant quelques minutes. Les deux jeunes gentilshommes n'osaient s'expliquer en présence du baron de Bradwardine, parce qu'ils auraient été forcés de nommer sa fille. Ils tenaient leurs regards fixés vers la terre ; leur visage annonçait la crainte et l'embarras. Le prince, élevé au milieu des mécontens de toute espèce à la cour de Saint-Germain, avait fait son apprentissage du métier de roi> pour nous servir des expressions du grand
422 WAVE RLE Y.
Frédéric ; il sentait combien il était urgent de maintenir ou de rétablir l'union parmi ses partisans, et il prit sur-le-champ les mesures qu'il jugea convenables.
— Monsieur de Beaujeu1 ! dit-il. — Monseigneur ! répondit un jeune officier français de très bonne mine qui lui servait d'aide-de-camp.
— Ayez la bonté d'aligner ces montagnards-là, ainsi que la cavalerie, s'il vous plaît, et de les remettre à la marche ; vous parlez si bien l'anglais ! cela ne vous donnera pas beaucoup de peine.
— Ah ! pas du tout, monseigneur, reprit le comte de Beaujeu en s'inclinant très profondément; et il fit piaffer son cheval en tête du régiment de Fergus, quoiqu'il n'entendit pas un mot du gaélique et très peu d'anglais.
— Messieurs les sauvages écossais, dit-il, c'est-à-dire gentlemans savages, hâve the goodness2 d'arranger vous !
Le clan qui comprit le commandement bien plus par les gestes que par les paroles, s'empressa de s'aligner.
— Ah ! ver well! c'est-à-dire fort bien , reprit le comte de Beaujeu, gentilmans savages ! — Mais très bien. Eh bien! qu'est-ce que vous appelez visage, monsieur (s'adressant à un soldat près de lui)? — Ah oui ! face! — Je vous remercie, monsieur. — Gentilshommes, hâve the goodncss to make de face to de right par file. — Marche ! — Mais très bien encore, messieurs. — Il faut vous mettre à la marche. — Marchez donc, au nom de Dieu 1 parce que j'ai oublié le mot anglais. — Mais vous êtes de braves gens et me comprenez très bien.
De là le comte dirigea son cheval vers la cavalerie du baron de Bradwardine pour faire la même opération. — Gentilmans
cavalerie, you mustfall in 3 — Ah ! par ma foi, je ne vous ai
pas dit de tomber, à vous.— J'ai peur que le gros gentleman ne se soit fait mal.— Ah ! mon Dieu, c'est le commissaire qui
(r)Tout ce dialogue est en français et en mauvais anglais dans l'original. — Tr. (a) Ayez ia bonté.
(3) Gentilhomme de cavalerie, \ou s devez tomber en... Il y a équivoque dans ces mots. — lu).
nous a apporté les premières nouvelles de ce maudît fracas. J'en suis trop fâché, monsieur.
Mais le pauvre Macwheeble qui figurait en qualité de commissaire des guerres , avec sa longue épée au côté et une cocarde blanche large comme une galette , venait d'çtre désarçonné dans le tumulte ; et avant de pouvoir remettre son bidet au pas , il se vit laissé à l'arrière-garde , aux grands éclats de rire des spectateurs.
— Eh bien ! messieurs, wheel to de right1— Ah ! c'est cela. — Eh ! monsieur de Bradwardine , ayez la bonté de vous mettre à la tête de votre régiment, car, par Dieu, je n'en puis plus !
Le baron fut obligé de venir au secours de M. de Beau jeu qui se trouvait au bout de son anglais. Le double but que le prince s'était proposé était rempli. Le premier était de changer la disposition d'esprit des montagnards et des cavaliers , qui ne purent s'empêcher d'écouter attentivement le commandement sorti de la bouche d'un étranger; et le second, d'éloigner le baron de Bradwardine.
— Messieurs, dit Charles-Edouard à Fergus et à Waverîey lorsqu'il se vit seul avec eux, si j'étais moins redevable à votre amitié désintéressée, je vous témoignerais le mécontentement que m'a donné votre folle querelle dans un moment où le service de mon père réclame si impérieusement la plus parfaite union parmi tous ses amis. Ce qu'il y a de plus douloureux pour moi , c'est de voir que ceux que je me fais un devoir d'estimer et de chérir se font un jeu de ruiner toutes mes espérances.
Les deux jeunes gentilshommes s'empressèrent de lui témoigner respectueusement qu'ils s'en rapportaient à sa décision.
— J'avoue, dit Edouard, que je ne saurais comprendre de quoi je suis accusé. Je n'ai cherché la rencontre du colonel Mac Ivor que pour l'informer que j'avais failli être assassiné par un de ses gens. Quant au motif qui le porte à me chercher querelle, je ne sais autre chose, sinon qu'il m'accuse sansfon-
(i) Tourne? à droite. Le comte de Beaujeu prononce de pour the. — En.
dément d'avoir contrarié ses prétentions en prenant des engagemens avec une jeune dame qu'il aime.
— Si je suis dans l'erreur , répondit Fergus, elle provient de la conversation dont Son Altesse Royale m'a honoré ce matin. ,
— De notre conversation ? répondit le chevalier ; est-il possible que Mac Ivor m'ait si mal compris?
Il le conduisit à l'écart, et après quelques minutes d'une conversation très animée, il revint au galop vers Edouard.
— Est-il possible , dit-il — Colonel , approchez , je n'aime pas les secrets ;— est-il possible , monsieur Waverley, que je me sois trompé en supposant que vous étiez l'amant aimé de miss Bradwardine. Quoique vous ne m'en eussiez jamais parlé, j'en étais tellement persuadé que j'ai cru pouvoir le dire ce matin au colonel Vich Ian Vohr, afin qu'il eût un motif de ne pas se trouver offensé si vous cessiez d'ambitionner une alliance qu'un soupirant libre de tout lien antérieur n'abandonnerait pas légèrement , même après un refus.
— Votre Allesse Royale , répondit Waverley, doit avoir fondé sa croyance sur des conjectures qui me sont tout-à-fait inconnues, lorsqu'elle m'a fait l'honneur de supposer que j'étais l'amant aimé de miss Bradwardine. Je sens très bien tout ce qu'il y a d'honorable dans cette supposition ; mais je n'ai aucun titre pour la mériter ; quant au reste, j'ai trop peu de confiance dans^mon propre mérite pour espérer de réussir après avoir été refusé positivement.
Le chevalier garda le silence pendant quelques instans, regardant tour à tour Edouard et Fergus.
— Monsieur Waverley, dit-il enfin, sur mon honneur vous êtes moins heureux que je ne le pensais, non sans raison selon moi. — Messieurs, permettez-moi d'être médiateur entre vous, non en ma qualité de prince régent , mais comme Charles Stuart, comme votre frère d'armes dans la même cause. Oubliez tous mes titres ; ne songez qu'à votre honneur. Quel scandale pour nos amis ! quel triomphe pour les Hanovriens, de voir qu'étant en si petit nombre la désunion règne parmi
WAVE RLE Y. 425
nous ! Cessez de faire du nom des dames dont il est question un sujet de discorde. Permettez -moi de vous représenter qu'elles méritent plusd'égards etplus de respeetde votre part!
Le prince tira Fergus à l'écart et lui parla d'une manière très animée pendant deux ou trois minutes ; il revint ensuite vers Waverley pour lui dire : ■ — Je crois avoir démontré au colonel Mac Ivor que son ressentiment provenait d'un malentendu auquel j'avais donné lieu. Je suis persuadé que M. Waverley est trop généreux pour garder la moindre rancune de ce qui s'est passé. D'après l'explication que je viens de vous donner, j'espère, colonel, que vous détromperez votre clan pour prévenir toute nouvelle violence. — ( Fergus s'inclina. ) — Messieurs, que j'aie la satisfaction, avant de vous quitter, de vous voir vous donner la main — Ils s'avancèrent froidement, à pas lents, chacun voulant éviter d'être le premier à faire une telle concession. Cependant ils finirent par se secouer la main et se séparèrent après avoir pris respectueusement congé du chevalier.
Charles-Edouard alors dirigea son cheval vers le premier rang des Mac Ivor, et mit pied à terre pour boire à la cantine du vieux Ballenkeiroch. Il marcha avec eux près d'un demi-mille, leur faisant plusieurs questions sur l'histoire et les alliances de Sliochd Nan Ivor, plaçant avec beaucoup d'adresse le peu de mots gaéliques qu'il connaissait, et témoignant le plus grand désir de s'instruire dans cette langue. Remontant ensuite à cheval, il joignit bientôt le régiment du baron de Bradwardine, et lui faisant faire halte examina dans le plus grand détail les armes et les harnois, prit note des principaux officiers et de plusieurs cadets. Il fit route pendant environ une heure avec le baron de Bradwardine, et supporta patiemment le récit de trois longues anecdotes sur le maréchal duc de Berwick.
— Ah! Beaujeu, mon cher ami, dit-il lorsqu'il eut rejoint son état-major, que mon métier de prince errant est ennuyeux parfois ! mais courage ! c'est le grand jeu, après tout ^
(i) Cette phrase est eu français daqs l'original. — Éd.