‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 61 sur 77 · CHAPITRE LYII · texte numérisé non relu

CHAPITRE LYII

Marche.

Ce n'est pas notre intention d'empiéter sur les domaines de l'histoire : nous rappellerons donc seulement à nos lecteurs que vers les premiers jours du mois de novembre, le jeune chevalier, résolu à tout risquer à la tête d'un corps de six mille hommes tout au plus, entreprit de pénétrer dans le cœur de l'Angleterre, quoiqu'il n'ignorât pas les immenses préparatifs de défense qu'on y faisait pour le recevoir. On partit pour cette croisade dans une saison où toute autre armée n'aurait pu se mettre en marche, mais qui donnait réellement aux actifs montagnards un grand avantage sur des ennemis moins robustes. Malgré une armée supérieure stationnée sur les frontières, sous les ordres du feld - maréchal Wade *, ils assiégèrent et prirent Carlisle. Après s'en être emparée l'armée continua sa marche vers le sud.

Comme le régiment de Mac Ivor formait l'avant-garde des clans, Waverley, qui supportait la fatigue comme un véritable montagnard, et qui était en état de parler un peu le gaélique, marchait toujours à la tête du corps, auprès du chef; mais ils voyaient les progrès de l'armée avec des yeux bien différens. Fergus, plein d'audace et de feu, se croyant en état de résister à l'univers entier, ne s'occupait d'aucun calcul, sinon que chaque pas qu'il faisait le rapprochait de Londres. Il ne demandait ni ne désirait d'autre secours que celui des clans pour remettre les Stuarts sur le trône. Lorsque par hasard de nouveaux partisans venaient se ranger sous les drapeaux du

(r) Ce général s'était lait la réputation U'uu bon officier sur le continent. — Éd.

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prince, Fergus ne les regardait que comme des intrus qui pouvaient diminuer les récompenses que le monarque ne manquerait pas de distribuer aux montagnards.

Les réflexions d'Edouard étaient d'une autre nature. Il avait remarqué que dans toutes les villes où l'on avait proclamé Jacques III, personne ne criait : God bless liimx\ La populace restait ébahie et écoutait sans émotion, mais ne donnait que peu de signes de cet amour du bruit et du tumulte qui lui fait saisir toutes les occasions d'exercer sa voix mélodieuse. On avait fait croire aux jacobites que les comtés du nord étaient remplis de riches squires et de hardis fermiers dévoués à la Rose Blanche ; mais ils virent peu de tory s de la classe aisée : les uns fuyaient, les autres feignaient d'être malades, d'autres se rendaient au gouvernement comme suspects. De ceux qui restaient il y en avait qui regardaient avec une surprise mêlée de terreur et d'aversion ces montagnards dont le langage et les habillemens étaient si étranges. Les plus clairvoyans ne pouvaient concevoir que cette petite troupe mal équipée, mal armée, mal disciplinée, vint à bout de son entreprise téméraire : ainsi l'armée du prince ne se recruta que de ceux qu'aveuglait le fanatisme politique, et de quelques hommes ruinés qui n'avaient plus rien à perdre.

On .demandait au baron de Bradwardine ce qu'il pensait de ces recrues; il prit lentement sa prise de tabac, ouvrit de grands yeux et répondit en secouant la tête :

— Je ne puis qu'en avoir une très bonne opinion, puisqu'ils ressemblent exactement aux hommes qui vinrent se joindre au roi David, dans la caverne d'Adulam : videlicet, c'est-à-dire ce sont tous des endettés et des mécontens ; ce que la Vulgate rend par — gens dont l'ame était dans l'amertume. — Sans doute ils feront merveilles de leurs mains, et il en est besoin; car j'en ai vu qui nous lançaient à nous-mêmes des regards bien sinistres.

Aucune de ces considérations n'inquiétait Fergus. Il admirait la fertilité du pays qu'ils traversaient et la situation des

(i) Dieu le bénisse ! vive Jacques! — Éd.

châteaux qu'ils voyaient : — Waverlcy-Honour, demanda-t-il à notre héros, est-il aussi beau que cette maison-là? -^ Il est deux fois plus grand.

— Le parc de votre oncle est - il aussi considérable que celui-ci?

— Dix f'oix plus vaste, et plus semblable à une forêt qu'à un parc.

— Flora sera une femme heureuse !

— Miss Mac Ivor, j'espère, n'aura pas besoin du château de Waverley pour être heureuse !

— Je l'espère aussi ; mais la possession d'une telle propriété mérite bien d'être mise en ligne de compte.

— Cette omission serait facilement réparée par miss Mac lvor.

— Que voulez-vous dire, monsieur Waverley? dit Fergus un peu déconcerté ; parlez-vous sérieusement?

— Très sérieusement, cher Fer°us.

— Yous cherchez à me faire entendre que vous ne vous souciez plus de mon alliance ni de la main de ma sœur.

— Votre sœur a refusé la mienne, soit directement, soit par tous ces moyens que les dames ont coutume d'employer lorsqu'elles veulent éloigner un soupirant qui leur déplaît.

— Je n'ai jamais entendu dire qu'une dame renvoyât un soupirant, ou que celui-ci se retirât sans s'expliquer devant le

tuteur légal dont elle avait obtenu le consentement J'aime

à croire que vous ne vous attendiez pas que ma sœur vous tombât dans la bouche comme une prune mûre, selon le proverbe de nos montagnes.

— Colonel, j'ignore entièrement quelles sont les formalités que vos dames emploient pour congédier leurs soupirans; je suis tout-à-fait étranger aux usages de vos montagnes dans ces sortes d'affaires : mais je ne crois pas avoir le moindre droit d'interjeter appel de la sentence prononcée par miss Mac Ivor. Je vous dirai franchement que tout en admirant la beauté reconnue et les rares talcns de miss Mac Ivor, je ne me déterminerais jamais à recevoir la main d'un ange avec un

empire pour dot, si je ne devais son consentement qu'à l'autorité et à l'importunité de ses amis ou de ses tuteurs. Je n'aurai d'autre épouse que la personne qui m'honorera librement de son choix.

— Un ange avec un empire pour dot! dit Fergus avec un sourire sardonique Il me semble que c'est porter ses prétentions un peu haut, pour un simple squire de votre comté

Mais, ajouta-t-il en changeant de ton, si Flora Mac Ivor ne peut pas vous apporter un, empire en dot, elle est ma sœur, et ce titre me donne lieu d'espérer que personne ne se permettra de la traiter d'une manière inconsidérée.

— Elle est Flora Mac Ivor. Si j'étais capable de m'oublier à ce point envers une femme, je puis assurer que ce titre serait pour elle une protection suffisante.

Le front du chef devint plus sombre. Edouard s'en aperçut; mais il était trop indigné du ton qu'il avait pris envers lui pour se croire obligé de faire la moindre démarche propre à détourner l'orage. L'un et l'autre restaient calmes en apparence ; mais Fergus paraissait hors d'état de garder plus longtemps cette réserve pénible : cependant il sut se contenir, il détourna la tète et continua sa route dans le plus profond silence. Comme on était habitué à les voir marcher ensemble et toujours à côté l'un de l'autre , Waverley attendit tranquillement que son compagnon reprit sa bonne humeur s'il le jugeait convenable, mais bien déterminé à ne pas faire la plus légère avance ni la moindre soumission.

Après un quart d'heure de marche dans ce silence obstiné, Fergus reprit la conversation, mais sur un ton différent. — Je crains de m 'être emporté, dit-il; mais convenez, mon cher Edouard, que votre ignorance des usages du monde est impatientante. Vous avez pris la mouche parce que Flora vous a montré tant soit peu de pruderie, et peut-être un peu trop

d'enthousiasme dans ses principes politiques Vous vous

fâchez comme un enfant contre le joujou qu'il demandait en pleurant; et vous faites un crime à votre ami de n'avoir pas les bras assez longs pour atteindre jusqu'à Edimbourg pour

vous donner à l'instant l'objet de vos désirs. Vous conviendrez que si j'avais moins de prudence et de modération, le déplaisir que je dois éprouver en me voyant forcé de renoncer à une alliance que les montagnards et les habitans de la plaine regardent comme arrêtée, et cela sans en connaître le motif ni la cause ; vous conviendrez, dis-je, qu'une pareille mortification serait bien capable d'enflammer un homme plus patient et plus froid que je ne le suis. Je vais écrire à Edimbourg pour connaître la véritable situation de cette affaire ; je ne ferai cependant cette démarche que dans la supposition qu'elle vous sera agréable.... Je ne puis croire que vous n'ayez plus pour Flora les mêmes sentimens que vous m'avez exprimés tant de fois.

— Colonel Maclvor, répondit Edouard qui ne se souciait nullement de s'engager plus avant dans une affaire qu'il regardait depuis long-temps comme terminée, je sens tout le prix des services que vous avez la bonté de m'offrir ; et je me trouve très honoré du zèle que vous montrez ; mais comme miss Mac Ivor s'est déterminée d'après sa propre volonté à rejeter mes offres, je ne crois pas devoir me permettre de l'importuner de nouveau. Il y along-temps que j'avais le projet de vous faire connaître ces détails; mais vous avez vu par vous-même où nous en étions avec votre sœur, et vous n'avez pu vous rien dissimuler. Je vous avoue que j'éprouvais la plus grande répugnance à mettre la conversation sur un sujet qui ne pouvait être que désagréable pour l'un et pour l'autre.

— Très bien, monsieur Waverley; c'est une affaire finie. Je ne crois pas avoir besoin de presser ma sœur de se décider pour qui que ce soit au monde !

— Pas plus que je n'ai besoin de m'exposer de nouveau à voir mes offres rejetées!

— Je ferai cependant des démarches, ajouta Fergus comme s'il n'eût pas entendu la réflexion d'Edouard ; je prendrai des renseignemens sur la manière dont ma sœur envisage cette affaire, et nous verrons alors comment elle doit se terminer.

— Vous ferez ce qu'il vous plaira; vous n'avez besoin des

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conseils de personne. Je sais qu'il est tout-à-fait impossible que miss Mac Ivor change de manière de penser; mais si, contre toute probabilité, ce changement avait lieu, je resterais toujours le même : je ne vous fais cette observation que pour prévenir tout autre malentendu.

Mac Ivor fut tenté de terminer sur-le-champ cette querelle par la voie des armes; il toisa Waverley d'un œil étincelant qui paraissait chercher la place où le fer devait frapper un coup mortel. Mais quoiqu'on ne se batte plus de notre temps d'après les règles et les figures de Caranza ou de Vincent Saviola, cependant personne ne savait mieux que Fergus qu'un prétexte raisonnable était nécessaire pour un duel à mort. Par exemple, on peut envoyer un cartel à quelqu'un qui vous a marché sur le pied dans une foule, ou qui vous a poussé contre le mur, ou qui vous a pris votre place au théâtre ; mais le code de l'honneur moderne ne permet pas de demander raison de ce qu'on cesse d'adresser ses vœux à une belle parente qui les a refusés. Fergus fut donc obligé de dévorer l'insulte qu'il prétendait avoir reçue, en se promettant de bien épier l'occasion d'en tirer vengeance sous tout autre prétexte.

Le domestique de Waverley avait toujours à l'arrière-garde du bataillon auquel il était attaché un cheval sellé pour son maître, quoique celui-ci s'en servit rarement; mais dans ce moment, indigné de la conduite impérieuse et déraisonnable de celui qu'il avait cru son ami, il laissa défiler la colonne, et monta son cheval, dans l'intention de se rendre auprès du baron de Bradwardine, pour lui demander à servir sous ses ordres en qualité de volontaire.

— J'aurais fait une belle affaire, se dit-il chemin faisant, si je m'étais allié à cet homme rempli d'orgueil, d'amour-propre et de colère ! . . . Il est colonel ! . . . Il mérite le grade de généralissime!...— Chef d'un petit clan de trois à quatre cents hommes, il a tout l'orgueil qu'il faut pour être khan de Tartarie, grand-seigneur ou grand-mogol ! . . . m'en voilà délivré! Si Flora était un ange, le beau-frère de son mari serait un second Lucifer d'ambition et de colère.

Le baron , dont l'érudition languissait faute d'exercice ( comme Sancho, dans la Sierra-Morena, trouvait que les proverbes moisissaient dans sa poitrine), fut charmé de la proposition que lui fit notre héros, espérant se dédommager du pénible silence qu'il gardait depuis long-temps.

Cependant le bon vieillard lit plusieurs efforts pour réconcilier les deux amis. Fergus n'écouta ses représentations qu'avec la plus grande froideur, et Waverley ne crut pas qu'il fut de son devoir de faire les premières démarches pour renouer des liens que le premier avait rompus d'une manière aussi peu raisonnable. Le baron en rendit compte au prince qui, pour prévenir toute querelle dans sa petite armée, promit de remontrer à Mac Ivor l'inconvenance de sa conduite. Les embarras de la marche furent cause que deux jours s'écoulèrent sans que Charles-Edouard trouvât l'occasion d'interposer sa médiation.

Waverley fit usage des connaissances militaires qu'il avait acquises dans le régiment de G***, et servit d'adjudant au baron. Parmi les aveugles un borgne est roi, dit le proverbe français. La cavalerie, qui n'était composée que de gentilshommes des Lowlands, de leurs fermiers et de leurs domestiques, conçut la plus haute idée des talens de Waverley et le plus sincère attachement pour sa personne. Ils se trouvaient très honorés de ce qu'un gentilhomme distingué eût quitté les Highlanders pour venir servir avec les dragons en qualité de simple volontaire. Il y avait une inimitié secrète entre la cavalerie et l'infanterie, non-seulement pour cause de prééminence dans le service, mais parce que la plupart des gentilshommes des basses-terres qui habitaient près des Highlands avaient eu souvent des disputes avec les clans voisins, et voyaient de très mauvais œil qu'ils prétendissent avoir plus de courage qu'eux et mieux servir le prince.

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