‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 64 sur 77 · Chapitre d'accidens · texte numérisé non relu

Chapitre d'accidens

Edouard était dans une position pénible et dangereuse. Il cessa bientôt d'entendre le son des cornemuses ; et ce qui était plus triste encore, après avoir fait long-temps d'inutiles recherches et avoir franchi plusieurs clôtures, il parvint enfin à la grande route ; mais le bruit des timbales et des trompettes lui annonça que la cavalerie anglaise occupait le village, et par conséquent était entre lui et lesHighlanders. Il se vit donc obligé de faire un circuit à gauche, en suivant un sentier très étroit, dans l'espoir de rejoindre les siens. Il marchait dans la boue, au milieu des ténèbres et par un froid cuisant; mais tous ces désagrémens disparaissaient devant la crainte très naturelle de tomber entre les mains des soldats du roi.

Après une marche d'environ trois milles, il parvint à un hameau. Prévoyant que les habitans n'étaient pas en général partisans de la cause qu'il avait embrassée, il s'approcha néanmoins du cabaret du îieu avec le projet de chercher à se procurer un cheval pour se rendre à Penrith, où il espérait trouver l'arrière-garde de l'armée du chevalier. Un grand tumulte frappa bientôt ses oreilles : il s'arrêta pour écouter, et entendit distinctement trois ou quatre juremens en anglais et le refrain d'une chanson de guerre; il ne put douter que ce hameau ne fût occupé aussi par les troupes du duc de Cumberland. Il s'éloigna sans faire de bruit, bénissant lui-même l'obscurité de la nuit contre laquelle il venait de murmurer. Il se glissa derrière une barrière en palissade qui lui paraissait entourer un jardin ; coimxe il cherchait a talons la porte de cet enclos.

sa main fut saisie par la main d'une femme, qui disait en même temps : — Edouard, c'est toi, mon homme !

— Ce sera quelque malheureuse méprise, se dit Waverley cherchant avec douceur à dégager sa main.

— Ne fais pas de bruit, ajouta-t-elle, ou les habits-rouges t'entendront ; ils sont à accaparer tous ceux qui passent cette nuit devant le cabaret pour conduire leurs fourgons : viens chez mon père, ou ils le feront quelque mauvais tour.

— C'est un fort bon avis, se dit Edouard.

— Il traversa le petit jardin sur les pas de la jeune fille et parvint dans une cuisine pavée en briques. Sa conductrice se baissa pour allumer une allumette clans un feu presque éteint; à peine eut-elle regardé Waverley qu'elle laissa tomber l'allumette en criant de toutes ses forces : — Mon père ! mon père !

Le père ainsi appelé parut bientôt : — vieux fermier robuste , avec une paire de culottes de peau et des bottes sans bas, car il sortait du lit, et le reste de ses vètemens était tout juste une robe de chambre du Westmoreland, c'est-à-dire sa chemise. Il portait de la main gauche une chandelle, et de la droite il brandissait un poker1.

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a, ma fille?

— Ah! répondit la pauvre fille dans un accès de terreur presque convulsive, j'ai cru que c'était Ned Williams, et c'est un homme en plaid.

— Et quelle affaire avais-tu à traiter avec Ned2 Williams à l'heure qu'il est?

La pauvre fille, qui rougissait jusqu'au blanc des yeux, ne fit pas la moindre réponse aux questions sans nombre qui lui furent adressées ; elle continuait à sangloter en se tordant les mains.

— Et toi, moi garçon, dit-il à Edouard, ignores-tu que les dragons sont dans le village, et que s'ils te rencontrent, ils te hacheront comme un navet?

— Je sais que ma vie est en danger ; mais si vous venez à

(i) Un tisonnier, instrument pour attiser la feu. — Éd. (û) Abréviation d'F.deuard — En.

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mon secours, je vous récompenserai largement : je ne suis pas un Ecossais, mais un malheureux gentilhomme anglais.

— Peu m'importe que tu sois Ecossais ou non , répondit l'honnête fermier; j'aimerais mieux que lu fusses de l'autre côté du hallan; mais puisque tu es ici, jamais Jacob Jopson ne vendra le sang de personne : d'ailleurs les plaids ont été de braves gens, et n'ont pas fait tant de mal ici hier. En conséquence, le brave fermier s'occupa sérieusement à donner l'hospitalité à notre héros pour la nuit. 11 alluma le feu, après avoir pris la précaution de calfeutrer la fenêtre pour que la lumière ne pût être aperçue du dehors. Il coupa une énorme tranche de jambon que Cicily fut chargée de faire frire; le père ajouta à ce mets un pot d'excellente bière mousseuse.

Il fut convenu qu'Edouard attendrait dans cette retraite que les troupes fussent parties ; qu'alors on lui procurerait un cheval et un guide pour essayer de rejoindre ses amis. En attendant, un lit grossier mais propre le reçut après les fatigues de ce jour.

Le lendemain on apprit que les montagnards avaient évacué Penrith , qu'ils se repliaient sur Carlisle, et que les détachemens de l'armée du duc de Cumberland occupaient toutes les routes de cette direction. Essayer de passer sans être découvert eût été de la plus grande témérité, pour ne pas dire une véritable folie. Ned Williams (le véritable Edouard) fut invité au conseil que Cicily tint avec son père. Comme il se souciait sans doute fort peu que le beau jeune homme qui portait son nom prolongeât son séjour dans la maison de sa bien-aimée ( crainte de quelque nouvelle méprise ) , il proposa à Edouard de quitter son uniforme des Highlands et de prendre l'habillement du pays pour être conduit dans la ferme de son père, près de l'Ulswater, asile paisible où il pourrait attendre , pour partir avec moins de risque , la fin de toutes les opérations militaires dans le pays et les environs.

On convint du prix qu'il paierait pour être en pension chez le fermier jusqu'à ce qu'il pût se mettre en route en toute sûreté : il s'en fallut bien que ces gens honnêtes et simples

profitassent de la malheureuse position d'Edouard pour lui demander des sommes exorbitantes.

On se procura bientôt les habillemens dont Edouard avait besoin, et le jeune fermier lui fit espérer qu'en suivant des sentiers de traverse connus de lui , ils arriveraient à la ferme sans rencontre fâcheuse. Le vieux Jopson et sa fille aux joues fraîches comme la cerise, refusèrent toute espèce de paiement pour l'hospitalité qu'ils avaient exercée : tout ce que put faire agréer Waverley, ce fut un baiser à Cicily et un serrement de main à son père. Ils lui témoignèrent l'un et l'autre une inquiétude sincère, et firent des vœux bienveillans pour que son voyage fut heureux.

Le guide d'Edouard le conduisit à travers la plaine où l'escarmouche avait eu lieu. Les passagères lueurs d'un soleil de décembre brillaient tristement sur la vaste bruyère , qui du côté de l'endroit où la grande route du nord-ouest passe entre les clôtures des domaines de lord Lonsdale l offrait le spectacle de cadavres d'hommes et de chevaux , avec le cortège habituel de la guerre , une foule de corbeaux , de vautours et d'oiseaux de proie.

— C'est donc ici ton dernier champ de bataille! pensa Edouard dont l'œil se remplissait de larmes au souvenir des traits brillans du caractère de Fergus et de leur intimité, car il avait oublié entièrement tous ses défauts et ses torts. Ici est tombé le dernier Vich Ian Yohr, sur une bruyère sans nom ; c'est dans une obscure escarmouche que s'est éteint cet esprit ardent qui croyait si facilement ouvrir un chemin à son mailre jusqu'au trône d'Angleterre ! Ambition , politique , courage , qui aspiriez à aller au-delà de votre sphère, vous avez appris quel est le sort de l'homme mortel ! Ah ! il était aussi le seul soutien d'une sœur dont l'ame n'est pas moins fière et qui même est plus exaltée que la sienne! Ici, Fergus, se sont évanouies toutes tes espérances pour Flora et toute cette gloire

(i) Le château du comte de Lonsdale (Lowther-Hall) est une des plus belles résidences seigneuriales du nord de l'Angleterre; il est situé près de Penrith , non loin de Brougham-Hall. — Ed.

de ta race , déjà si noble , et dont ta bravoure aventureuse prétendait encore ennoblir le nom !

Edouard, agité par toutes ces idées, prit la résolution d'aller visiter le champ de bataille, espérant découvrir le corps de son ami avec la pieuse intention de lui rendre les derniers devoirs. Son guide timide lui objecta les dangers de cette entreprise ; ce fut en vain : Edouard persista. Les hommes à la suite de l'armée avaient déjà dépouillé les morts de tout ce qu'ils avaient pu emporter : mais les gens de la campagne, non familiarisés avec les scènes de carnage , ne s'étaient pas encore approchés du champ de bataille ; quelques-uns seulement se hasardaient à le regarder de loin avec terreur. Environ soixante ou soixante-dix dragons étaient étendus morts dans la première clôture, sur la grande route et sur la bruyère. Des Highlanders , douze tout au plus avaient succombé : c'étaient ceux qui , s'étant avancés trop loin , n'avaient pu rejoindre leurs camarades, Edouard ne put trouver le corps de Fergus parmi les morts. Sur une petite éminence, séparés des autres , étaient les cadavres de trois dragons anglais , de deux chevaux , et du page Callum Beg dont le crâne si dur avait enfin été fendu par le sabre d'un soldat. Peut-être le clan de Mac Ivor avait-il enlevé le corps de son chef; mais il était possible aussi qu'il eût échappé au trépas, d'autant plusqu'Evan Dhu qui ne l'eut pas abandonné n'était pas parmi les morts. Enfin il pouvait être prisonnier, et la menace du Bodach-Glas ne s'était alors accomplie que dans ce qu'elle avait de moins redoutable.

L'approche d'un détachement envoyé pour forcer les paysans à enterrer les morts, et qui en avait déjà rassemblé plusieurs pour cela , vint obliger Edouard à rejoindre son guide qui l'attendait dans la plus grande inquiétude sous une allée d'arbres.

Quand ils curent quitté ce champ de trépas, ils firent heureusement le reste de la route. A la ferme de Williams, Edouard passa pour un jeune parent élevé dans les ordres ecclésiastiques, qui s'était retiré à la campagne pour attendre la fin

des troubles. Celte histoire écarta tout soupçon parmi les paysans bons et simples du Cumberland ; et l'air grave et les habitudes sérieuses du nouvel hôte de la ferme s'accordaient parfaiiemcnt avec le rôle qu'il prenait. Cette précaution devint plus utile à Edouard qu'il ne l'avait d'abord cru , étant obligé par plusieurs accidens de prolonger son séjour à Fasthwaite, comme on appelait la ferme.

La neige qui tomba en très grande quantité ne lui permit pas de partir avant quinze jours. Lorsque les chemins commencèrent à être praticables , il apprit successivement que le chevalier avait fait sa retraite en Ecosse1; ensuite qu'il avait abandonné les frontières en se retirant vers Glascow, et que le duc de Cumberland faisait le siège de Carlisle. L'armée anglaise ôtait donc à Waverley toute possibilité de se retirer en Ecosse par cette direction. Du côté de l'est le maréchal Wade marchait sur Edimbourg à la tête d'une forte armée. Enfin tout le long des frontières, des milices, des volontaires et des partisans s'étaient armés pour éteindre l'insurrection et arrêter tous les traîneurs que l'armée des Highlanders avait laissés en Angleterre. Bientôt la reddition de Carlisle et les mesures sévères dont on menaçait la garnison rebelle devinrent de nouveaux motifs pour renoncer à toute idée d'oser se mettre en route, seul, à travers un pays ennemi et une armée nombreuse, sans avoir l'espoir de servir une cause qui paraissait tout-à-fait désespérée.

Dans son asile solitaire , privé du bonheur de converser avec des personnes d'un esprit cultivé, Edouard pensa bien souvent à tout ce que le colonel Talbot lui avait dit ; un souvenir plus pénible encore agitait son sommeil , — c'étaient les

derniers regards, le dernier geste de G mourant. Lorsque

les rares communications des courriers lui apportaient les nouvelles des succès et des revers alternatifs des deux partis , il se promettait bien qu'il ne tirerait plus l'épée dans une guerre civile. Puis , la mort supposée de Fergus se retraçait à

(i) Le prince passa l'Esk pour rentrer en Ecosse le 20 décembre, jour anniversaire de sa naissance. — Ed.

son esprit avec la situation désespérée de Flora , et avec des images plus tendres, celle de Rose Rradwardine ; — la pauvre Rose n'avait pas cet enthousiasme de loyalisme qui ennoblissait du moins le malheur aux yeux de son amie. Ces rêveries, Edouard pouvait s'y livrer sans être troublé par des visites ou des questions importunes. Ce fut à mainte promenade d'hiver sur les rives de l'Ulswater, bien plus qu'à son expérience précédente , qu'il fut redevable de la force de maîtriser son ame domptée par l'infortune et qu'il put se dire avec fermeté, mais non peut-être sans un soupir : « Le roman de ma vie est fini ; son histoire réelle commence.»

Il fut bientôt appelé à faire l'épreuve de sa raison et de sa philosophie.

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