‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 65 sur 77 · CHAPITRE LXl · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXl

Voyage à Londres.

Tous les habitans de la ferme de Fasthwaite furent bientôt attachés à Waverley. Il avait en effet cette politesse et cette amabilité qui se concilient presque toujours l'affection. Ces bonnes gens respectaient dans leurs idées simples sa supériorité d'instruction, et son chagrin le rendait intéressant à leurs yeux. Il avait éludé leurs questions en attribuant sa tristesse à la perte d'un frère tué dans l'escarmouche de Clifton. Dans cette classe de la société moins éloignée des mœurs primitives, où les liensde la parenté étaient regardés comme sacrés, son accablement continuel excitait la sympathie mais non la surprise.

Vers les derniers jours du mois de janvier un appel fut fait en quelque sorte à la gaîté d'Edouard par l'heureuse union d'Edouard Williams, h; fds de son hôte, avec Cicily .Topson. Notre héros crut qu il était de son devoir de faire ses efforts

pour ne pas attrister la noce de deux personnes qui lui avaient rendu de si grands services; il dansa, il chanta, il joua, et se montra le plus gai de l'assemblée ; mais le lendemain il eut à réfléchir sur des affaires d'une nature bien différente.

L'ecclésiastique qui avait marié le jeune couple fut si charmé du soi-disant étudiant en théologie, que le lendemain il vint exprès de Penrith pour lui rendre visite. Notre héros se serait trouvé dans une position fort embarrassante si la conversation eût roulé sur des matières théologiques; mais par bonheur pour lui l'ecclésiastique aimait mieux parler des affaires du moment. Il avait apporté plusieurs numéros d'anciennes gazettes, dans rime desquelles Edouard trouva une nouvelle qui le rendit sourd à tout ce que lui disait le révérend M. Twigtythe sur les événemens d'Ecosse et la probable destruction des rebelles par le duc de Gumberland. Voici l'article, ou à peu près ce qu'il disait:

— «Le 10 du courant est décédé dans sa maison, Hill-Street, Berkeley-Square, Richard Waverley, second fils de sir Giles Waverley, de Waverley-Honour, après une maladie de langueur aggravée par l'état de suspicion dans lequel il était , ayant été forcé de fournir caution comme accusé de haute trahison. Une accusation de même nature pèse sur sir Everard Waverley son frère aîné. On dit que ce dernier sera mis en jugement dans les premiers jours du mois prochain, à moins qu'Edouard Waverley, fils de feu Richard, et héritier du baron, ne vienne se constituer prisonnier. On présume que s'il prend ce parti, Sa Majesté arrêtera toutes les poursuites dirigées contre sir Everard. On assure que le jeune homme a eu le malheur de prendre les armes pour le Prétendant , et de marcher dans les rangs des Highlanders ; mais on n'a plus entendu parler de lui depuis l'affaire du 18 décembre, à Clifton. »

Tel était cet affligeant paragraphe. — Grand Dieu ! se dit Edouard, suis-je donc un parricide? — Impossible ! Mon père, qui ne m'avait jamais montré l'affection d'un père, n'a pu

être assez affecté de ma mort supposée pour que cette nouvelle hâtât la sienne. Non, je ne saurais le croire. — Ce serait une folie que d'entretenir un seul moment une idée si horrible : mais ce serait un vrai parricide que de souffrir que le moindre danger menaçât l'oncle généreux qui fut toujours pour moi plus qu'un père , quand un tel malheur peut être détourné par un sacrifice de ma part !

Pendant que ces réflexions déchiraient le cœur de Waverley , l'ecclésiastique interrompit une longue dissertation sur la bataille de Falkirk , en remarquant l'effrayante pâleur de son visage, et il lui demanda s'il se trouvait mal. Heureusement la jeune mariée entra rayonnante de joie et de fraîcheur. Mistress Williams n'était pas une femme des plus brillantes, mais elle était bonne; et devinant qu'Edouard venait d'apprendre par les papiers publics quelque nouvelle désagréable, elle trouva le moyen de détourner l'attention du ministre, et de le tenir occupé d'autres objets jusqu'au moment de son départ. Waverley s'empressa d'annoncer à ses hôtes qu'il était obligé de partir pour Londres dans le plus court délai possible.

Il éprouva cependant un sujet de retard auquel il n'était pas accoutumé. Quoique sa bourse fût bien garnie lorsqu'il était parti pour Tully-Veolan , il s'aperçut après avoir payé son hôte qu'il ne lui restait pas assez d'argent pour prendre la poste : il n'eut donc rien de mieux à faire que de se rendre du côté de Boroughbridge, sur la grande route d'Ecosse, pour y prendre une place dans la diligence du nord, énorme et antique machine tirée pnr trois chevaux, et qui, avec V aide de Dieu, comme le disait l'affiche, faisait le voyage d'Edimbourg à Londres en trois semaines. Notre héros fit donc ses adieux à ses amis du Cumberland , se promettant de récompenser un jour leurs services par des preuves d'une véritable reconnaissance. Après quelques petites difficultés et d'ennuyeux retards, et après s'être procuré un costume plus conforme à son rang quoique très simple, il réussit à traverser le pays, et se trouva dons la voilure désirée vis-à-vis de mistress

Nosebag, épouse du lieutenant Nosebag, capitaine-adjudant du 13e régiment de dragons, femme enjouée, d'environ cinquante ans, en robe bleue bordée de rouge , et tenant à la main un fouet à manche d'argent.

Cette dame était un de ces membres actifs de la société qui se chargent toujours volontiers défaire les frais de la conversation. Elle revenait d'Ecosse, et elle apprit à Waverley comment son régiment aurait taillé en pièces les porte-jupons à Falkirk 1 , sans un vilain marais qu'on rencontre toujours dans cette Ecosse, et qui fut fatal aux pauvres soldats de son cher Nosebag dans cette déplaisante affaire. — Avez-vous servi dans les dragons? dit-elle brusquement à Edouard. — Celui-ci se trouva tellement pris à l'improviste par cette demande, qu'il ne put s'empêcher de répondre affirmativement.

— Oh ! j'ai bien vu à votre tournure, reprit mistress Nosebag, que vous étiez militaire ; et je suis bien assurée que vous n'êtes pas de ces pieds poudreux de fantassins, comme les appelle mon Nosebag. Quel est votre régiment, je vous prie? — C'était une charmante question. Waverley heureusement conclut avec raison que la bonne dame savait par cœur tous les régimens de l'army-list2. Il crut qu'il serait moins facilement découvert en disant la vérité. — Il répondit donc : — Mon régiment était celui de G*** ; mais je l'ai quitté il y a quelque temps.

— Ah ! oui, ce régiment qui courut si vite à la bataille de Preston? Yétiez-vous, monsieur?

(i) Le général Hawley avait remplacé sir John Cope en Ecosse. Ce nouveau général n'était pas sans talens ,mais il avait encore plus de jactance : il ne parlait (pie de potences pour y attacher les Highlanders rebelles II crut trouver dans la plaine de Falkirk l'occasion favorable pour anéantir le parti de Charles-Edouard; mais ce fut celui-ci qui le surprit et le mit en déroute. La valeur impétueuse des Highlanders abrégea le combat , comme à Prestonpans. L'artillerie, les drapeaux, les munitions , etc., de Hawley , demeurèrent au pouvoir des vainqueurs. Le général anglais se retira à Linliihgow, et de là à Edimbourg, après avoir mis le feu à son camp. On dit que cette affaire réjouitle général Cope; ce fut du moins sa justification. Les jaeohites furent aussi généreux après la victoire qu'ils avaient été braves dans l'action. La vengeance des Anglais n'en devait pas être moins cruelle. La bataille de Falkirk eut lieu le 17 janvier :;4G. — En.

(2) L,e catalogue de l'armée, l'annuaire militaire. — Éd.

U i WAVERLEY.

— Madame, j'ai eu le malheur d'être témoin de cette affaire.

— C'est un malheur dont peu de soldats de G*** peuvent rendre compte. .. Ah ! ah ! ah ! je vous demande pardon, monsieur; mais vous savez qu'il est permis à la femme d'un militaire d'aimer un bon mot.

— Que le diable te confonde ! se dit Waverley; quel mauvais génie est venu me placer auprès de cette vieille curieuse?

Heureusement la bonne dame passait vite d'un sujet à un autre. — Nous arriverons bientôt à Ferrybridge , dit-elle; nous y trouverons un détachement de nos dragons chargés de prêter main-forte aux bedeaux, constables et juges de paix pour examiner les papiers et arrêter les rebelles.

A peine fut-elle installée dans l'auberge, qu'elle se mit à la croisée et cria de toutes ses forces : — Ah! voilà le brigadier Bridoon qui vient avec le constable... Il est doux comme un agneau ce pauvre Bridoon ; il est beau garçon : venez le voir, monsieur A.. A.. A.. Quel est votre nom, monsieur, je vous prie?

— Butler, répondit Waverley résolu de prendre le nom d'un camarade plutôt que de risquer d'être découvert en inventant un nom inconnu au régiment.

— Ah ! oui , vous avez été fait capitaine lorsque ce misérable Waverley passa du côté des rebelles. Je voudrais bien que le vieux capitaine Crump en fit de même, afin que mon pauvre Nosebag pût avancer en grade... Eh bien! mais pourquoi Bridoon n'arrive-t-il pas? qui peut le retenir? Je parierais qu'il est dans les brouillards, comme dit mon Nosebag. Suivez-moi, monsieur; nous appartenons a l'armée, nous allons demander à ce coquin si c'est ainsi qu'on doit faire son devoir.

L'embarras de Waverley est plus facile à concevoir qu'à décrire. Il se vit forcé de suivre l'intrépide amazone. Le brave brigadier, haut de six pieds, aux épaules larges, au nez balafré et aux jambes grêles, était ivre en vrai brigadier de dragons. Mistress Nosebag ouvrit la conversation, sinon par un

jurement, du moins par quelques mots qui y ressemblaient beaucoup, en lui ordonnant de faire son devoir.

— Au diable cette... Bridoon leva les yeux pour donner plus de force à l'épilhète qu'il allait ajouter... Il reconnut mistress Nosebag, et s'empressa de faire la salamalec militaire. — Que le ciel bénisse votre aimable figure, dit-il; madame Nosebag, est-ce vous? Ah ! s'il m'arrivait d'avoir bu dès le matin un petit coup de trop, vous n'êtes pas dans le cas de me faire de la peine, ,1e connais votre cœur.

— C'est bon, c'est bon ; fais ton devoir, coquin. Ce gentleman est de l'armée comme moi... Mais examine bien ce coq peureux en chapeau rabattu, au fond de la voiture ; je suis persuadé que c'est un rebelle déguisé.

— Au diable cette vieille ivrogne ! dit le brigadier lorsqu'il fut assuré de n'être pas entendu : cette milady l'adjudant, comme on l'appelle, avec ses petits yeux bordés d'écarlate, est plus à craindre pour le régiment que le colonel, que tous nos officiers et le graud-prévôt lui-même. Oh! monsieur le constatée, ajouta-t-il en bégayant, allons visiter la diligence; voyons si le coq peureux, comme elle l'appelle, serait assez bon enfant pour être le parrain d'une soupe à Teau-de-vie; car votre bière du Yorkshire est trop froide pour mon estomac. Le prétendu rebelle était un quaker qui s'était permis de contrarier l'opinion de mistress Nosebag sur le droit de faire la guerre.

La pétulance de mistress Nosebag jeta notre voyageur dans plusieurs embarras semblables à celui dont il venait de sortir, grâce à elle il est vrai. Dans toutes les villes où la diligence s'arrêtait, il était obligé de l'accompagner pour visiter les corps-de-garde. Un jour elle faillit le présenter à un sous-officier chargé de recruter pour le régiment. Elle n'oubliait jamais de dire à tout propos les mots capitaine et Butler, politesse dont Waverley se serait bien passé. Il n'éprouva jamais de plaisir plus vif que lorsque l'arrivée de la diligence à Londres le débarrassa des attentions de mistress Nosebag.

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