‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 75 sur 77 · CHAPITRE LXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXXI

« Ce nVst pas là ma maison, Ou ma maison s'est beaucoup embellie.

Ancienne ballade.

Les gens de la noce voyagèrent dans le grand style. Sir Everard avait donné à son neveu une voiture à six chevaux, et dont l'élégance toute moderne et la magnificence éblouirent la moitié de l'Ecosse. Il y avait aussi la voiture de M. Rubrick : ces deux carrosses étaient remplis de dames, et escortés par des gentilshommes à cheval avec leurs domestiques,, au nombre de vingt. Cependant sans avoir devant les yeux la peur de la famine, le bailli vint à la rencontre du cortège sur la route, pour demander qu'on daignât passer par sa maison du petit Yeolan. Le baron ne revenait pas de sa surprise, et il répondit que son fils et lui iraient certainement à cheval jusqu'au petit Yeolan rendre visite au bailli ; mais qu'ils ne pouvaient penser à conduire avec eux tout le comitatus nuplialis, c'est-à-dire le cortège nuptial. —Il était charmé, ajouta-t-il, puisque la baronnie avait été vendue par son indigne possesseur, que le nouveau dominas ou propriétaire eut rétabli dans sa place son vieil ami Duncan.

Le bailli salua en faisant le plongeon, avec toutes les simagrées qu'il faisait dans ces occasions, et insista sur son invitation. Le baron, quoique piqué peut-être de ses instances opiniâtres, comprit qu'il ne pourrait refuser sans trahir certaines sensations qu'il était très jaloux de dissimuler.

Il tomba dans une profonde rêverie en s'approchant de l'avenue ; mais il tressaillit tout à coup en voyant les créneaux rétablis, les décombres enlevés, et ( ce qui lui parut plus merveilleux encore) les deux ours en pierre, Dagons1 mutilés, objets de son idolâtrie, en faction à leur poste accoutumé. — Je vois, dit-il a Edouard, que le nouveau possesseur a montré, depuis le peu de temps qu'il est le maître ici, plus de guslo, comme disent les Italiens, que n'en a acquis dans toute sa vie, vilâ adhuc durante > quoique je l'eusse élevé ici moi-même, ce chien de Malcolm. Mais à propos de chien, ne vois- je pas Ban et Buscar qui viennent dans l'avenue avec Davie Gellatley!

— Jl me semble que nous ferions bien d'aller au-devant de lui. Je crois que le maître actuel du château est le colonel Talbot, qui sans doute s'attend à notre visite. Nous avions craint d'abord de vous dire qu'il avait acheté votre ancien domaine patrimonial; et même encore, si vous ne voulez pas lui faire visite, nous pouvons nous rendre directement chez le bailli.

Le baron eut besoin de toute sa force d'ame; cependant il soupira, et prit lentement sa prise de tabac. — Allons, dit-il, puisqu'on m'a amené si loin, je ne passerai pas devant la porte sans voir le nouveau seigneur de mes anciens tenanciers : je serai charmé de le saluer.

Il mit pied à terre en conséquence, et chacun l'imita. Il donnait le bras à sa fille, et en descendant sous l'avenue, il lui fit remarquer comme le Divapecunia, le dieu Argent des Anglais, leur divinité tutélaire comme il pouvait l'appeler, avait en peu de temps fait disparaître toutes les traces de la dévastation.

(i) Allusion au Dugoo, idole des Philistins. — Kl».

WAVE RLE Y. 517

En effet, non-seulement on avait enlevé les arbres détruits en arrachant jusqu'à leurs racines, mais encore la terre avait été nivelée tout autour et semée de gazon, si bien qu'il n'y avait que des yeux familiarisés avec le lieu qui pussent dire qu'il avait été récemment ravagé. L'homme extérieur, chez Davie Gellatley, avait subi une réforme analogue : il s'arrêtait par intervalles dans l'allée pour admirer le nouveau costume qui décorait sa personne, et qui avait les mêmes couleurs que l'ancien, mais d'une étoffe assez fine pour parer Touchstone lui-même1. Il dansa avec ses mines habituelles, d'abord pour le baron, ensuite pour Rose, en passant ses mains sur ses habits, et s'écriant: — Brave, brave2 Davie! mais pouvant à peine chanter un refrain de ses mille et une chansons dans la joie extravagante qui le mettait hors d'haleine.

Les chiens témoignèrent aussi par mille et mille gambades la joie de revoir leur maître.

— Sur mon honneur , Piose , dit le baron à sa fille , la reconnaissance de ce pauvre innocent et de ces animaux m'arrache des larmes de plaisir , tandis que ce misérable Malcolm... Mais je suis bien obligé au colonel ïaîbot d'avoir eu tant de soin de mes chiens et de ce pauvre Davie. Ma chère Rose , nous ne devons pas souffrir qu'ils soient plus longtemps une charge viagère pour sa propriété.

Il parlait encore lorsque lady Emilie , appuyée sur le bras de son époux , vint recevoir ses hôtes à la seconde porte , avec tous les témoignages d'une joie franche.

Après la cérémonie des présentations, qui fut beaucoup abrégée par l'aisance et l'excellente éducation de lady Tâlbot, elle s'excusa d'avoir usé d'artifice pour attirer le baron et sa fille dans un lieu qui devait leur retracer quelques pénibles souvenirs. — Mais, dit-elle, comme ce domaine est sur le point de changer de maître, nous désirions que monsieur le baron. ..

(r) Touchstone est un des datent les plus originaux de Shakspcare daus la pièce de. 4s you like it , Comme il vous plaira. Ce Touchstone est un fou de cour. — Ed. (2) Dans le sens de bien vêttt.—Tti.

— M. Bradvvardine , madame, s'il vous plait , reprit vivement le vieillard.

— Eh bien ! nous avons désiré que M. Bradwardine et M, Waverley vissent ce que nous avons fait pour rétablir la demeure de vos ancêtres dans son premier état.

Le baron s'inclina respectueusement. Dans le fait, en entrant dans la cour, il retrouva tout comme il l'avait laissé lorsqu'il avait pris les armes quelques mois auparavant. Il fallait pourtant en excepter les écuries que les flammes avaient entièrement consumées, et qui étaient remplacées par un édifice plus commode et plus pittoresque. Le colombier était repeuplé ; la fontaine fournissait de l'eau avec son abondance ordinaire ; non -seulement on avait rétabli l'ours qui s'élevait au-dessus du bassin , mais encore tous les autres ours étaient replacés sur leurs piédestaux, et renouvelés ou réparés, comme s'ils n'en avaient jamais été renversés. D'après les soins accordés à ces accessoires , le lecteur s'imagine bien que l'intérieur de la maison avait été également restauré , ainsi que la terrasse et les jardins, où tout avait repris son aspect primitif. Le baron regardait avec une surprise muette : enfin il s'adressa au colonel Talbot en ces termes :

— Tout en reconnaissant l'obligation que je vous dois , monsieur , pour avoir restauré les emblèmes de ma famille , je ne puis qu'être étonné que vous n'ayez posé nulle part vos propres armoiries, c'est-à-dire un mâtin, je crois, appelé communément un talbot. Le poète le dit :

A talbot strong — a slurdy lyke (l).

Tel est , du moins , le cimier des armoiries des comtes de Shrewsbury, auxquels votre famille est sans doute alliée.

— - Je crois, dit le colonel , que nos chiens sont de la même lignée. Pour moi , si les armoiries pouvaient se disputer sur la préséance , je serais assez porté à les laisser faire ; et comme dit le proverbe , — Bon chien, bon ours!

(i) Un fier talbot, — ua cbien de race. — Tr.

Tout en faisant cette harangue pendant laquelle il avait épuisé longuement une seconde prise de tabac , le baron entrait dans la maison avec llose, lady Emilie , le jeune Stanley et le bailli. Waverley , avec le reste de la compagnie , s'était arrêté sur la terrasse pour admirer une nouvelle serre ornée de plantes rares. Le baron revint à son sujet favori : — C'est sans doute une fantaisie, colonel , qui vous a fait préférer les armes d'un autre à celles de votre famille? J'ai connu plusieurs de vos compatriotes , hommes d'honneur et de noble naissance , qm en faisaient de même : cependant je dois vous rappeler que votre écusson est très ancien, aussi bien que celui de mon jeune ami Francis Stanley, qui porte un aigle et un enfant ! . . .

— L'oiseau et le poupon, comme on l'appelle en Derbyshire, dit Stanley.

— Vous êtes un mauvais plaisant , monsieur , reprit le baron qui avait pris ce jeune homme en grande amitié , sans doute parce qu'il se plaisait à le contrarier ; — vous êtes un mauvais plaisant , et il faudra que je vous corrige un de ces jours ( il lui montrait son poing fermé en parlant ainsi ). Mais je voulais dire , colonel Talbot, que votre race est une noble prosapia , ou origine ; et puisque vous avez légalement et justement acquis pour vous et les vôtres ce domaine perdu pour moi et les miens, je souhaite qu'il reste votre propriété aussi long-temps qu'il a été celle des aïeux de son dernier propriétaire.

— C'est là , monsieur Bradwardine , un souhait généreux.

— Et cependant, colonel, je ne puis que vous témoigner encore combien je suis étonné que vous, qui aviez tant Yamor patriœ, l'amour de votre pays (comme j'ai pu m'en convaincre lorsque j'ai eu l'honneur de vous voir à Edimbourg), vous ayez pu vous décider à transplanter vos lares , ou dieux domestiques , procul à patriœ Jlnibus , si loin de votre pays , et à vous expatrier en quelque sorte !

— Oh ! vraiment, mon cher baron, je ne vois pas pourquoi,

afin de garder le secret de ces deux jeunes fous Stanley et Waverley, et de ma femme qui n'est guère plus sage, un vieux militaire en imposerait à un autre plus long-temps. Il faut donc que vous sachiez que je conserve tellement cet amour démon pays, que la somme que j'ai avancée au vendeur de cette belle et vaste baronnie n'a servi qu'à me faire acquérir une petite propriété du comté de... qu'on appelle Brerewood-Lodge , n'ayant que deux cent cinquante acres de terre environ, mais dont le principal mérite est d'être située à quelques milles de Waverley-Honour. ..

— Et qui donc , au nom du ciel, a acheté la baronnie?

— Cette explication , dit le colonel , regarde la profession de monsieur le bailli.

Le bailli , pendant cette conversation , se tenait sur un pied, et puis sur l'autre, avec tous les signes de l'impatience, — semblable , comme il le dit lui-même depuis , à une poule qu'on placerait vivante sur l'ustensile destiné à faire des rôties, lorsqu'on le retire du feu — 1. Il s'avança enfin avec un gros rire qu'il aurait pu comparer de même au gloussement de ladite poule dans le triomphe de sa ponte : — Me voici , me voici prêt à la donner à Votre Honneur, cette explication, dit-il en tirant de sa poche une liasse de papiers dont il enleva le cachet d'une main tremblante d'empressement. — Voilà un acte en bonne et légale forme , signé par Malcolm Bradwardine , d'où il appert qu'au moyen d'une somme qu'il a reçue comptant, en livres sterling, il a aliéné, cédé, vendu les terres de la baronnie Bradwardine, Tully-Veolan , avec la tour, le manoir, et

— Pour l'amour du ciel ! venez au fait , je sais tout cela par cœur, lui dit le colonel.

— A Cosme Comyne Bradwardine , esq. , poursuivit le bailli, à lui et à ses hoirs et ayant-cause, pour être possédés a me tel de ?ne2.

(i) En écossais un girdh.— Tr.

(2) Par lui ou par ceux qui le tiendraient de lui. — Êns

— Je vous prie, un peu plus vite, monsieur le bailli.

— Colonel , sur ma conscience d'honnête homme , je vais aussi vite qu'on peut le faire convenablement. — Sous la réserve expresse...

— En vérité , mon cher Macwheeble , ce serait long comme un hiver de Russie ; laissez-moi achever : — En un mot , monsieur Bradvvardine, vous êtes de nouveau propriétaire de tous les biens de votre famille, propriétaire avec tous vos droits; ils ne sont grevés que de la somme que le vendeur a reçue , et qui, m'assure-t-on , est au-dessous de leur valeur.

— Chanson ! chanson que tout cela , n'en déplaise à Vos Honneurs ! s'écria le bailli en se frottant les mains ; regardez le livre des rentes annuelles.

— Laquelle somme, ajouta le colonel , provenant des deniers de M. Waverley, surtout de la vente qu'il m'a faite de la propriété de son père , est assurée à votre fille et à sa famille par contrat de mariage.

— C'est une donation avec garantie, s'écria le bailli, faite à Rose Comyne Bradwardine, aliàs Waverley , sa vie durant, et aux enfans dudit mariage comme fieffataires , et j'ai dressé la petite minute d'un contrat avant mariage, intaitu, matrimonii, de sorte qu'elle ne peut être sujette à réduction, comme une donation entre mari et femme, inter virum et uxorem.

Il serait bien difficile de décider si le digne baron fut plus satisfait de cette restitution de son domaine patrimonial que de l'attention délicate qu'on avait mise à le laisser maître d'en disposer librement à sa mort, en évitant jusqu'à l'apparence de le lier par une obligation pécuniaire. Après que les premières émotions de sa joie furent un peu calmées, sa pensée se porta sur cet indigne parent qui, disait-il, semblable à Esaii, avait vendu ses droits pour une soupe de lentilles.

— Mais qui a préparé cette soupe pour lui? s'écria le bailii ; je voudrais bien le savoir ; — qui , si ce n'est Duncan Macwheeble, le très humble serviteur de Votre Honneur? Son Honneur le jeune M. Waverley a tout remis entre mes mains

622 WAYERLEY.

depuis le commencement. — Depuis la première citation , pourrais-je dire, je les ai circonvenus; — j'ai joué avec eux au Bevenant autour des buissons1 ; — je les ai cajolés; et si je ne leur ai pas fait voir un bon tour, Inchgrabbit et James Howie n'ont qu'à le" dire eux-mêmes: Howie un procureur! Je n'ai pas voulu aller les trouver tout droit avec le jeune fiancé pour leur faire renchérir le marché. Non ! non ! je leur ai fait peur de nos méchans tenanciers et des Mac Ivor qui ne sont pas encore calmés , si bien qu'ils n'osaient plus passer le seuil de leur porte après le coucher du soleil , de peur que John Heather-Blutret ou quelque autre garnement semblable ne leur fit sentir le poids de son bras. Puis d'un autre côté , je leur ai rebattu les oreilles du colonel Talbot. — Voudraient-ils vendre trop cher à l'ami du duc? ne savaient-ils pas qui était le maître? n'en avaient-ils pas assez vu par le triste exemple de maint pauvre diable égaré?

— Qui a été à Derby, par exemple, monsieur Macwheeble? lui dit le colonel tout bas.

— O chut ! colonel , pour l'amour de Dieu ; laissez cela de côté ! H y a bien des honnêtes gens qui sont allés à Derby, et ajouta Macwheeble en regardant le baron qui semblait rêver profondément, — ce n'est pas bien de parler de cordes dans. . .

Le baron sortit de sa rêverie comme en sursaut , prit Macwheeble par le bouton de son habit, et le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre d'où il ne parvint aux oreilles des autres personnes présentes que des fragmens de leur conversation < Il était certainement question de parchemins et de papier timbré, car quoique ce fût son patron qui l'entretînt, et son patron redevenu propriétaire, aucun autre sujet n'aurait pu absorber au même degré l'attention du bailli.

— Je comprends parfaitement Votre Honneur, cela peut se faire aussi facilement qu'un acte par absence.

— À elle et à lui après mon décès , et à leurs héritiers mâles ; mais de préférence à leur second fds , si Dieu leur en

(i) Bogie about ihe bush , espèce de jeu de cache-cache. — Ed.

accorde deux , qui portera le nom et les armes de Bradwardine-Bradwardine, sans autre nom et sans autres armoiries.

— Fort bien ! Votre Honneur. Je ferai un petit mémorandum ce matin : il n'en coûtera qu'une charte de résiliement infavorem , et je me la procurerai pour le prochain terme à la cour de l'échiquier \ .

Cette conversation particulière était terminée lorsque le baron fut appelé à faire les honneurs de Tully-Veolan à de nouveaux hôtes. C'étaient le major Melville de Cairnvreckan et le révérend M. Morton , suivis de deux ou trois autres connaissances du baron qui avaient appris sa réintégration dans le domaine de ses pères.

On entendit aussi les cris de joie des paysans dans la cour. M. Saunderson qui depuis plusieurs jours gardait le secret avec une louable discrétion, avait donné pleine carrière à sa langue en voyant arriver les voitures.

Mais pendant qu'Edouard recevait le major avec politesse, et donnait des marques du plus tendre attachement à M. Morton, son beau-père semblait un peu gêné, ne sachant trop comment il pourrait remplir les devoirs de l'hospitalité envers ses hôtes, et encourager la joie de ses tenanciers. Lady Emilie s'empressa de le tirer d'embarras en lui disant que quoiqu'elle fût loin de pouvoir représenter mistress Edouard Waverley en bien des choses, elle espérait toutefois que le baron approuverait les préparatifs qu'elle avait faits dans l'attente d'un si grand nombre d hôtes ; ils trouveraient du moins un repas qui ne serait pas tout-à-fait indigne de l'ancienne hospitalité de Tully-Yeolan. Il est impossible de décrire le plaisir que cette assurance fit au baron. Avec un air de galanterie qui tenait à la fois d'un laird écossais et d'un officier français, il offrit le bras à l'aimable lady pour la conduire dans la salle à manger, où il devança le reste de la compagnie , en marchant comme s'il allait danser un menuet.

Grâces aux instructions et au zèle de Saunderson , tout

(i) Tribunal où se jugent toutes les affaires de revenus , de finances, etc. — Éd.

était arrangé clans cette pièce ainsi que clans les autres, de manière à laisser croire qu'il n'y avait pas eu de changement. Lorsqu'on avait été forcé de remplacer quelques meubles, on avait eu soin de leur donner un air de ressemblance avec l'ancien mobilier; cependant le baron en aperçut un nouveau qui lui fit venir les larmes aux yeux : c'était un grand tableau représentant Fergus Mac Ivor et Waverley en costume de Highîanders. Le lieu de la scène était un défilé sauvage des montagnes, et sur l'arrière-plan on voyait descendre le clan des Mac Ivor. Ce tableau, fait d'après une esquisse qu'un jeune dessinateur avait tracée à Edimbourg, avait été exécuté en grand par un habile peintre de Londres. Raëburn ! luimême (dont les chefs écossais semblent vivans sur la toile) n'aurait pas mieux traité ce sujet. Le caractère ardent, fier et impétueux du malheureux chef de clan contrastait d'une manière frappante avec l'air mélancolique , enthousiaste et rêveur de son ami plus heureux. A côté du tableau étaient suspendues les armes qu'Edouard avait portées dans la malheureuse guerre civile. Ce tableau fut généralement admiré.

Il faut manger cependant, malgré de touch ans souvenirs et l'admiration d'un chef-d'œuvre; et le baron, se plaçant au bas bout de la table, voulut que lady Emilie en fit les honneurs pour donner une leçon au jeune couple. Après avoir rêvé au moyen de résoudre la question de préséance entre l'église presbytérienne et l'église épiscopale d'Ecosse, il pria M. Morton, comme étranger, de bénir la table, en faisant observer que M. Rubrick , qui était de la maison, dirait les grâces pour remercier le ciel des faveurs distinguées qu'il en avait reçues.

Le dîner fut excellent : Saunderson servait en grand costume avec tous les domestiques subalternes qu'on avait réunis, excepté deux dont on n'avait plus entendu parler depuis l'affaire de Culloden. Les caves du baron avaient été garnies d'un vin qui fut proclamé excellent, et l'ours de la fontaine

(l) Peintre distingué d'Edimbourg. — Ép,

WÀVERLEY. 325

donna de l'excellent punch à l'eau-de-vie pendant toute la soirée, au bénéfice de la classe inférieure.

Lorsqu'on eut desservi , le baron , au moment de proposer un toast, jeta tristement les yeux sur le buffet encore chargé de la plus grande partie de sa vaisselle d'argent qu'on était parvenu à sauver du pillage , ou qui avait été rachetée aux soldats par les gentilshommes du voisinage, et rendue de bon cœur au propriétaire.

— De ce temps-ci , dit-il , ceux-là doivent s'estimer heureux qui ont conservé leur vie et leurs biens ; cependant, en. prononçant le toast , je ne puis m'empècher de regretter un meuble de famille, lady Emilie; — unpociilmn potatorium , colonel Talbot.

Ici le baron se sent toucher l'épaule ; il se retourne, et voit dans les mains de son majordome Alexander ab Alexandro la fameuse coupe de Saint-Duthac, l'ours sacré de Bradwardine. Je doute que la restitution de son domaine lui eût causé autant de joie! — Sur mon honneur, dit-il, on pourrait presque croire aux brownies i et aux fées en votre présence.

— Je suis charmé, dit le colonel Talbot , d'avoir eu le bonheur de vous rendre cet antique meuble de famille, et de vous donner par-là une preuve du tendre intérêt que je porte à tout ce qui tient à mon jeune ami Edouard. Pour que vous n'accusiez pas mon Emilie d'être une magicienne , ni moi un sorcier (ce qui serait un très mauvais renom en Ecosse), il est bon que vous sachiez que votre ami Frank Stanley, qui a été saisi d'une fièvre du Tartan depuis qu'Edouard lui a fait ses histoires des usages antiques d'Ecosse, nous a fait la description de cette coupe extraordinaire. Spontoon , mon domestique, qui comme tous les vieux soldats observe beaucoup et parle peu, me dit qu'il croyait avoir vu la coupe décrite par M. Stanley entre les mains de mistress Nosebag. Cette femme , qui

(i) Le brownic est un lutin domestique qui veille surtout au mobilier d'une maison d'Ecosse ; mais il n'est mentionné ici qu'en passant. jNous aurons l'occasion de consacrer une plus longue note à cette espèce de dieu Lare. — Kn.

fcM WAVE RLE Y.

avait été jadis la moitié d'un brocanteur, avait trouvé l'occasion dans les derniers troubles d'Ecosse de faire un peu de son ancien commerce : ce qui l'avait rendue là dépositaire des objets les plus précieux dont les soldats s'étaient emparés. Vous vous imaginez bien que la coupe fut aussitôt achetée, et je m'estimerai très heureux si je puis croire que ce meuble n'a pas diminué de prix à vos yeux parce que le colonel Talbot a contribué à vous le faire restituer.

Une larme du baron se mêla au vin qu'il versa dans la coupe pour proposer un toast de reconnaissance au colonel Talbot et à la constante prospérité des maisons réunies de Waverley- Honour et de Bradwardine.

Il me reste à dire que comme jamais souhait n'avait été plus sincère , jamais vœu , en ayant égard à l'instabilité des choses humaines, n'a été plus heureusement accompli.

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