‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 74 sur 77 · CHAPITRE LXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXX

Dulce Domum.

L'impression d'horreur que le séjour deCarlisleavaitprodui te sur l'esprit d'Edouard fut remplacée peu à peu par une mélancolie moins pénible. Ce changement fut presque entièrement le résultat de l'obligation, triste et consolante tout à la fois, d'écrire à miss Bradwardine. Sans chercher à cacher les sentimens douloureux dont il était pénétré , il chercha du moins a ne pas trop effrayer l'imagina lion de Rose , et à son tour il se familiarisa lui-même avec le tableau tel qu'il l'avait tracé pour ménager la sensibilité d'une autre. Ses lettres devinrent par degrés moins tristes, et il osa y parler d'un avenir plus heureux; cependant il ne put, de quelque temps encore, chercher comme autrefois de douces sensations dans les scènes de la nature.

Mais en approchant du lieu de sa naissance , il commença,

jpour la première fois depuis Edimbourg, à éprouver ce plaisir qu'un pays cultivé et animé par une nombreuse population cause presque toujours à ceux qui viennent de quitter ces lieux déserts où tout est solitude et grandeur sauvage. Combien ces sensations furent plus vives encore quand il revit l'antique domaine de ses pères , qu'il reconnut les vieux chênes du parc de Waverley , et songea avec quel plaisir il amènerait Rose dans ces sites favoris ! Bientôt les tours du château s'élevèrent au-dessus des arbres qui l'entouraient. Edouard se jeta enfin dans les bras de ces respectables parens à qui il devait tant de reconnaissance et d'affection.

Le bonheur de cette entrevue ne fut troublé par aucun mot de reproche. Malgré toute la peine qu'avaient éprouvée sir Everard et mistress Rachel, le parti qu'Edouard avait pris d'entrer au service périlleux du jeune chevalier était trop d'accord avec leurs propres principes pour qu'ils pussent le blâmer. Le colonel Talbot avait préparé les voies en faisant l'éloge de son courage , et surtout en appuyant sur la générosité qu'il avait montrée à Preston. Sir Everard et sa sœur se représentaient leur neveu combattant corps à corps contre un officier renommé par sa bravoure , le faisant prisonnier, et lui sauvant la vie ; dans leur enthousiasme , ils le plaçaient à coté des Wilibert, des Hildebrand, des INigel, ces héros si vantés de leur race.

Les traits de Waverley s'étaient brunis, et avaient pris un air plus mâle , qui , joint à sa taille plus développée , et à l'espèce de dignité qu'il devait aux habitudes de la discipline militaire, confirmait la vérité des récits du colonel, et surprenait en les charmant tous les habitans de Waverley-Honour : ils accouraient tous pour le voir, l'écouîer, et célébrer ses louanges. M. Pembroke, qui secrètement vantait son courage pour avoir embrassé la véritable cause de l'Eglise d'Angleterre, lui reprocha avec douceur le peu de soin qu'il avait pris de ses précieux manuscrits. — Cette négligence lui avait causé quelques désagrémens personnels. Lorsque sir Everard fut arrêté par un messager du roi, il avait jugé pru*

dent de se cacher dans le trou du prêtre ( asile ainsi nommé à cause de l'usage auquel il avait servi dans d'autres temps ). Le sommelier n'osait y venir qu'une fois par jour, aussi avait-il été obligé plusieurs fois de manger son dîner froid ou moitié chaud, ce qui est pire; sans compter que quelquefois il se passait deux et trois jours sans que son lit fût refait. Edouard se rappela involontairement le Patmos du baron de Bradwardine, si content de la cuisine de Jeannette et de la paille de sa retraite dans un rocher. Mais il s'abstint de faire la moindre observation sur un contraste qui n'aurait pu que mortifier son précepteur.

Tout était en mouvement à Waverley-Honour pour les préparatifs des noces d'Edouard, événement que le bon baronnet et mistress Rachel regardaient comme le renouvellement de leur jeunesse. Comme l'avait dit le colonel Talbot, le mariage leur paraissait en tous points sortable ; car il ne manquait à Rose que cette richesse dont ils avaient eux-mêmes bien assez. M. Clippurse reçut donc l'ordre de se rendre au château sous des auspices plus heureux que ceux dont nous avons parlé au commencement de cette histoire. Mais M. Clippurse ne vint pas seul ; car se faisant vieux, il s'était associé un neveu ou jeune vautour ( comme aurait pu l'appeler notre Juvénal anglais1, à qui nous devons le conte de Swallow le procureur ). L'oncle et le neveu opéraient sous le nom de MM. Clippurse et Hcokem. Ces respectables personnages], d'après leurs instructions, devaient dresser le contrat avec autant de libéralité que si Edouard épousait l'unique héritière d'un pair avec les domaines paternels attachés à son hermine.

Mais avant d'entrer dans un sujet dont les détails sont proverbiaux, je dois faire une comparaison au lecteur : qu'il se rappelle le voyage d'une pierre que fait rouler en bas d'une montagne l'écolier joueur, passe-temps dans lequel j'étais moi-même expert dans mes jeunes années : la pierre descend d'abord lentement, elle dévie pour éviter les moindres obstacles qui l'arrêtent ; mais quand elle a atteint toute sa force

(i) L'autenr désigne par ce titre le poète Oabbe.

d'impulsion et s'approche du terme de sa carrière, elle se précipite comme la foudre, franchit un long espace à chaque bond, saute par-dessus les fossés et les haies comme un chasseur du Yorkshire, et court avec d'autant plus de rapidité qu'elle est plus près du moment où elle va être condamnée à un éternel repos. Telle est la marche d'une histoire comme celle-ci ; les premiers événcmens sont détaillés avec soin, afin que le lecteur se familiarise avec chaque personnage par ses actions plutôt que par l'intermédiaire ennuyeux d'un portrait direct; mais quand la conclusion arrive, nous nous arrêtons à peine un moment sur les circonstances les plus importantes que l'imagination doit avoir anticipées, et nous vous laissons, cher lecteur, supposer tout ce que nous ne pourrions vous décrire longuement sans abuser de votre patience.

INous sommes donc si peu disposés à vouloir suivre dans tous les détails de leur métier MM. Clippurse et Hookem, ou ceux de leurs confrères qui furent chargés de réclamer la réhabilitation d'Edouard et de son futur beau-père, que nous ne pouvons qu'effleurer légèrement des matières plus intéressantes. Par exemple les épitres qui furent échangées dans cette occasion entre sir Everard et le baron, quoique d'incomparables modèles d'éloquence dans leur genre, doivent être livrées à l'inexorable oubli. Je ne puis même vous dire tout au long comment la bonne tante Rachel , non sans rappeler par une allusion tendre et délicate le sacrifice que Rose avait fait des bijoux de sa mère pour obtenir le secours de Donald Bean Lean, garnit son écrin d'une parure de diamans dont une duchesse aurait pu être jalouse. C'est au lecteur à daigner deviner encore que Job Houghton et sa femme furent convenablement pourvus, quoiqu'on ne pût parvenir h leur persuader que leur fils était mort autrement qu'en combattant au côté du jeune squire : tellement qu'Alick qui, grand ami de la vérité, avait fait tous ses efforts pour leur expliquer ce qui s'était passé réellement, reçut enfin l'ordre de ne plus dire un mot sur ce sujet. Il se dédommagea, il est vrai, par ses récits de grandes batailles, d'exécutions sanglantes, de car-

nage et d'exploits audacieux qui faisaient l'admiration et l'é-

tonnement des domestiques du château.

Mais quoique ces importantes matières n'occupent pas plus de place dans une histoire que le rapport d'un procès en chancellerie dans les papiers publics, cependant, malgré toute la diligence que put faire Waverley, les lenteurs de la justice, jointes à celles des voyages à cette époque, firent écouler plus de deux mois avant qu'il arrivât chez le laird de Duchran pour réclamer la main de sa fiancée.

L'époque de la célébration du mariage fut fixée au sixième jour suivant. Le baron de Bradwardine pour qui les noces , les baptêmes , les enterremens étaient des jours fériés de la plus haute importance, fut un peu contrarié lorsque après avoir compté tous les convives, il vit qu'il n'y aurait pas plus de trente personnes, en y comprenant les membres de la famille de Duchran et tous les gens du voisinage qu'on pouvait convenablement y appeler.

Lors de mon mariage, disait-il en soupirant, je fus accompagné par trois cents gentilshommes à cheval suivis de leurs domestiques, sans compter vingt ou quarante lairds des Highlands, qui n'allaient jamais qu'à pied.

Mais ce qui consola son orgueil fut la réflexion que son gendre et lui ayant pris naguère les armes contre le gouvernement, il pourrait être alarmé ou du moins offensé s'il voyait tous les parens, amis et alliés des deux familles, réunis et armés avec tout l'appareil de la guerre, comme c'était l'usage antique de l'Ecosse en de semblables occasions. — D'ailleurs, ajouta-t-il avec un soupir, combien d'amis pour qui ce beau jour aurait eu tant de charmes sont maintenant dans un séjour plus heureux que ce bas monde, ou gémissent dans l'exil loin de leur patrie !

Le mariage eut lieu au jour fixé. Le respectable M. Rubrick, parent du seigneur de Duchran et chapelain du baron de Bradwardine, eut la satisfaction de donner la bénédiction nuptiale aux deux époux. Francis Stanley, qui était venu exprès, fut le garçon de noces. Le colonel Talbot et son

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épouse avaient eu le projet d'assister à la cérémonie ; mais la santé de lady Emilie ne lui permit pas de faire le voyage. En revanche ils écrivirent aux nouveau -mariés pour les prier ainsi que le baron de ne partir pour le château de Waverley qu'après leur avoir fait l'amitié de passer quelques jours dans une terre que le colonel venait d'acheter en Ecosse, par un excellent marché, et où il se proposait de demeurer pendant quelque temps.

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