CHAPITRE VI
Les adieux de Waverley.
Le soir de ce dimanche mémorable sir Everard entra dans la bibliothèque. Il faillit y surprendre notre jeune héros s 'exerçant à l'escrime avec la vieille épée de sir Hildebrand, qui, conservée comme un précieux héritage, restait habituellement suspendue au-dessus de la cheminée sous le portrait équestre du chevalier ; son visage était presque entièrement caché par son immense perruque, et le Bucéphale l'était par l'ample manteau de chevalier du Bain dont sir Hildebrand était décoré. Sir Everard entra ; et après avoir jeté un coup d'œil sur le portrait et un autre sur son neveu, il commença un petit discours que bientôt cependant il continua avec la simplicité naturelle de sa conversation ordinaire, mais ému par des sentimens inaccoutumés : — Neveu, dit-il, neveu ! . . . . Il se reprit aussitôt pour dire : Mon cher Edouard, vous nous quittez pour adopter la profession militaire où plusieurs de vos ancêtres se sont distingués ; c'est la volonté de Dieu et celle de votre père à qui c'est votre devoir d'obéir après Dieu.
(i) Mille et une nuits. Éd
40 WAVE RLE Y.
J'ai fait toutes les dispositions nécessaires pour que vous puissiez entrer en campagne comme il convient au descendant et à l'héritier probable desWaverley. J'ose espérer, monsieur, qu'au champ d'honneur vous vous rappellerez quel nom vous portez — Edouard ! . . . . mon cher enfant ! rappelez-vous que vous êtes le dernier de cette race ; que c'est sur vous seul que repose l'espérance de la voir se perpétuer. Évitez donc les dangers autant que l'honneur et vos devoirs vous le permettront; je veux dire tout danger non nécessaire. Fuyez la société des libertins , des joueurs et des wighs, dont il est à craindre que vous ne trouviez qu'un trop grand nombre au service. Votre colonel, m'a-t-on dit, est un excellent homme pour un presbytérien. Mais vous n'oublierez jamais vos devoirs envers Dieu, — envers l'église d'Angleterre... — Ici il allait ajouter, selon la rubrique, ces mots et le roi, — mais comme par malheur il en reconnaissait deux, l'un de fait, l'autre de droit, le chevalier termina autrement sa phrase : — l'église d'Angleterre et toutes les autorités constituées.
Sans se jeter dans un plus long discours, il conduisit Edouard dans les écuries pour lui montrer les chevaux qu'il lui avait destinés pour son entrée au service. Deux étaient noirs, d'après l'uniforme du régiment; c'étaient de superbes chevaux d'escadron ; trois autres également vifs et forts étaient pour la route ou pour les domestiques. Deux laquais du château devaient l'accompagner ; et s'il avait besoin d'un valet de plus, il pourrait le choisir en Ecosse.
— Vous vous mettrez en route, dit le baronnet, avec une suite bien modeste , comparée à celle de sir Hildebrand lorsqu'il passa en revue devant les portes du château.. . un corps de cavalerie plus nombreux que votre régiment entier ! J'aurais bien désiré que les vingt jeunes gens de mes domaines qui se sont enrôlés dans votre compagnie eussent fait route avec vous jusqu'en Ecosse, c'eût été quelque chose au moins, — mais on m'a dit que ce serait manquer à l'ordre établi de nos jours, où l'on cherche par tous les moyens possibles à briser les liens de dépendance qui attachent le vassal au seigneur.
Sir Everard n'avait rien négligé pour obvier à la coutume contre nature du temps. Il avait en quelque sorte doré la chaîne qui devait unir les recrues et leur jeune capitaine, nonseulement par un copieux repas d'adieu, où le bœuf et l'aie ne furent pas ménagés, mais encore par un don pécuniaire plus propre à entretenir le goût de la bonne chère pendant la route que la discipline. Après avoir inspecté les chevaux, sir Everard reconduisit son neveu dans la bibliothèque, où il lui remit une lettre pliée avec soin ; elle était entourée, suivant l'usage ancien, avec un ruban de soie, et scellée parle cachet portant l'écusson de la famille de Waverley. Cette épître était adressée avec toute l'étiquette du temps : — A Cosme-Comyne Bradwardine , esq. de Bradwardine , en sa principale demeure de Tully-Veolan , dans h Perthskire, Norlh-Brilain 1. Cette lettre lui sera remise par Edouard TVaverley , neveu de sir Everard Waverley-Honour , bart.2
Le gentilhomme à qui cette énorme épître était adressée, et dont nous aurons occasion de reparler dans la suite, avait pris les armes en 1715 pour les Stuarts exilés, et fut fait prisonnier à Preston, dans le Lancashire. Il était issu d'une famille très ancienne, mais d'une fortune un peu embarrassée ; c'était un lettré a la manière des Ecossais, c'est-à-dire qu'il avait beaucoup appris, mais sans méthode : c'était plutôt un liseur qu'un critique ou un grammairien. — Il avait donné, disait-on, un exemple rare de son amour pour les auteurs classiques. Sur la route de Preston à Londres, il était parvenu à s'échapper de ses gardes, mais le lendemain on le retrouva erranV d'un air de nonchalance non loin de l'endroit où il avait couché la veille ; il fut reconnu et arrêté de nouveau. Comme ses camarades et même les gens de son escorte lui témoignaient leur étonnement de ce qu'il n'avait pas profité de l'occasion pour se mettre au plus vite en lieu de sûreté, il leur répondit naïvement, — que c'était bien son projet, mais que de bonne foi il était venu chercher son Tite-Live qu'il avait oublié dans le trouble de son évasion. — Ce trait de simplicité
(i) Ecosse. — Éd. — (2) Bçrt. , abréviation de baronnet ; esy., abrév. iVesquire, — El\
frappa le gentilhomme qui, comme nous l'avons dit, était payé par sir Everard et peut-être par plusieurs autres pour se charger de la défense des malheureux prisonniers. Il était lui-même grand admirateur de l'historien de Padoue, quoique probablement son admiration n'aurait pas été si loin, eût-il été question de découvrir le Tite-Live de Sweynheim et de Paunartz ( qui passe pour être Yeditio pr inceps ) ; mais il n'en estima pas moins l'enthousiasme de l'Ecossais, et s'évertua si bien pour écarter ou atténuer les preuves de sa culpabilité, pour découvrir des vices de forme dans la procédure, et cœtera, qu'il réussit à sauver Cosme-Comyne Bradwardine de certaines conséquences très désagréables d'une action portée devant notre souverain seigneur le roi , aux cours de Westminster,
Le baron de Bradwardine, comme on l'appelait généralement en Ecosse ( ses amis lui donnaient ordinairement le nom de Tully-Veolan, et plus souvent celui de Tully ) , ne fut pas plus tôt rectus in curiâ *, qu'il se rendit en poste au château de Waverley-Honour, pour présenter ses respects et ses remerciemens à sir Everard. Une même passion pour la chasse et les autres amusemens de la campagne, et une conformité générale d'opinions politiques, cimentèrent leur amitié, malgré la différence de leurs habitudes et de leurs études sous d'autres rapports. Après un séjour de plusieurs semaines, Bradwardine prit congé de sir Everard, n'épargnant pas les expressions de son estime et de son affection, et pressant avec instance le baronnet de lui rendre sa visite, pour chasser avec lui la grouse2 dans ses bruyères duPerthshire. Peu de temps après M. Bradwardine envoya d'Ecosse une somme en remboursement des frais de son procès devant la haute-cour du roi, à Westminster. Quoique cette somme, réduite en valeur d'Angleterre, ne parût plus aussi forte qu'elle l'était en sa forme
(ï) C'est-à-dire hors de cour, justifié au tribunal. — Ed.
(2) Espèce de gelinotte ou coq de bruyère particulier à l'Ecosse et aux comtés da nord de l'Angleterre. — Éd.
primitive de pounds, shillings et pences d'Ecosse *, elle fit une impression si terrible sur Duncan Macwheeble, le facteur confidentiel du laird 2 , son baron-bailli 3 et son homme de ressource, qu'il en eut un accès de colique qui dura cinq jours, et occasionné, dit-il, uniquement par la douleur d'être le malheureux instrument destiné à faire sortir tant d'argent d'Ecosse pour être versé dans les mains de ces perfides Anglais. Si le patriotisme est le plus beau des sentimens, il est souvent un masque très suspect ; plusieurs personnes qui croyaient bien connaître le bailli Macwheeble étaient persuadées que ses regrets n'étaient pas tout-à-fait désintéressés , et qu'il aurait moins regretté l'argent payé aux coquins de Westminster, s'il n'était pas provenu du domaine de Bradwardine, dont il était accoutumé à regarder le revenu comme sa propriété plus particulière; mais le bailli protestait de son désintéressement absolu :
Je gémis pour l'Ecosse et non pas pour moi-même.
Quant au laird, il se réjouissait d'avoir remboursé les sommes que son digne ami sir Everard Waverley de Waverley- Honour avait passées au compte de la maison de Bradwardine ; il y allait de l'honneur de sa maison et de la gloire nationale, s'il avait mis le moindre retard à payer cette dette. Sir Everard, habitué à ne traiter qu'avec indifférence des sommes bien plus considérables, reçut 294 liv. 13 s. 6 d.4, sans se douter que l'honneur des deux nations était entré pour beaucoup dans la prompte rentrée de cette avance; et même l'aurait-il entièrement oubliée si le bailli Machweeble avait pensé à soulager sa colique en interceptant ce subside. Depuis lors, il s'établit entre Waverley-Honour et Tully-Veolan l'échange annuel d'un courte lettre, d'un panier et d'un baril ou deux
(i) La livre d'Ecosse n'est que la vingtième partie de la livre sterling ou d'Angleterre : un pound d'Ecosse ne vaut donc qu'un shelling.
(2) Lâird. Ce mot est évidemment le même que celui de lord. Mais il est devenu spécial pour désigner un propriétaire seigneurial d'Ecosse. — Éd.
(3) Le baron-bailli est l'agent d'un propriétaire baron, un véritable vice-baron par ses fonctions dans le bourg-baronnie. — Éd.
(4) 294 livres t3 shellings et 6 deniers sterling. — Éd.
des productions des deux pays. L'exportation anglaise consistait en énormes fromages, en bière excellente, en faisans et venaison. L'Ecosse en retour expédiait des grouses, des lièvres blancs, du saumon salé et de l'usquebaugh1. Tous ces dons étaient envoyés et reçus réciproquement comme des gages d'une amitié constante entre ces deux nobles maisons : il était donc naturel et convenable que l'héritier présomptif de celle de Waverley ne partit pas pour visiter l'Ecosse sans lettres de créance pour le baron de Braclwardine.
Cette affaire une fois réglée et terminée, M. Pembroke manifesta le désir d'avoir une entrevue particulière d'adieu avec son cher élève. Le brave homme mêla ses préjugés politiques aux exhortations qu'il adressa à Edouard pour lui recommander une conduite pure, une morale sévère, la constance à ses principes de religion, et le soin d'éviter la compagnie profane des railleurs impies et des latituclinaires3, qui n'étaient que trop nombreux à l'armée. — Le ciel a voulu, dit-il, en punition sans doute des péchés de leurs ancêtres en 1642 3, que les Écossais restassent dans un état plus déplorable de ténèbres que même ce malheureux royaume d'Angleterre. Ici du moins, ajouta-t-il, quoique le candélabre de l'église anglicane ait été en quelque sorte ôté de sa place, il fournit encore une lumière vacillante ; il existe encore une hiérarchie, quoique très ambiguë, et s'écartant des principes maintenus par ces illustres pères de l'Eglise Sancroft 4 et ses frères; il existe une liturgie, quoique cruellement pervertie dans quelques-unes des principales prières ; mais en Ecosse tout est ténèbres, excepté quelques tristes restes épars et persécutés des fidèles ; les chaires sont toutes abandonnées aux
(i) L'usquebaugh ou whisky est une eau-de-vie d'orge fermentée. — Ed.
(2) Sectaires protestans auxquels ou attribuait des principes peu sévères, et qui croyaient qu'on pouvait se sauver dans toutes les sectes. — En.
(3) Les Écossais sont accusés d'avoir trahi et vendu Charles Ier — Ed.
(4) Saneroft , archevêque de Cantorbéry en 1677. En 1678 ce prélat et six de ses suffragans furent envoyés à la Tour pour avoir présenté au roi une pétition contre la prétendue déclaration de conscience de Jacques II, dernier acte de la politique jésuitique qui acheva la ruine de ce prince. Mais après la révolution de 1G88 San-, croft refusa d'adhérer à l'usurpation du prince d'Qrange. — Ed.
presbytériens, et je le crains même, aux sectaires de toutes sortes. C'est donc mon devoir de munir mon cher élève des moyens de résister à tant de doctrines impies et pernicieuses en fait de gouvernement et de culte, qu'il sera forcé malgré lui d'écouter de temps à autre.
Ici M. Pembroke lui présenta deux énormes paquets qui semblaient contenir chacun une rame entière de papier manuscrit. C'était le travail de toute la vie du digne homme, et jamais temps et peine ne furent perdus d'une manière plus inutile et plus désagréable. 11 avait fait une fois le voyage de Londres dans l'intention de publier ce manuscrit par l'intermédiaire d'un libraire de la Petite -Bretagne1, très connu pour vendre ces sortes d'ouvrages ; on lui avait appris à l'aborder avec une phrase particulière et un certain signe qui, à ce qu'il parait, étaient alors compris des jacobites initiés. A peine M. Pembroke eut-il prononcé Shibboleth 2 avec le geste convenu et présenté sa lettre, que le bibliopole le gratifia, malgré ses réclamations modestes, du titre de docteur, s'empressa de le conduire dans son arrière -boutique; et après avoir inspecté tous les coins où il était possible et ceux où il était impossible de se cacher, il commença ainsi : — Eh! docteur ! — Eh bien ? — Tout est ici sous la rose. — Bien caché 3. — Je ne laisse pas ici un seul trou dans lequel pourrait se
fourrer même un rat hanovrien. — Et de grâce — Eh
bien ! quelles bonnes nouvelles de nos amis de l'autre côté de
(i) On appelle Little-Britain un des plus anciens quartiers de Londres dans les environs de Saint-Paul ; c'est sur les limites de la Petite-Bretagne que sont les rues de Pater noster row et VAve Maria , où de temps immémorial ont résidé les libraires de Londres dont plusieurs aujourd'hui ont émigré, il est vrai, dans de plus beaux quartiers.
(2) Mot hébreu signifiant èpi de blé et aussi torrent. Pour reconnaître les hommes d'Ephraïm, ceux de Gilead leur faisaient dire ce mot, et s'ils prononçaient le sh comme s ils étaient égorgés. Dans un sens figuré Shibboleth signifie donc un mot d'ordre. — Ed.
(3) Chez les anciens la rose était consacrée à Harpocrate, le dieu du silence; on l'employait donc souvent dans les sculptures et les plafonds des chambres où l'on recevait les hôtes, pour signifier que tout ce qui se disait dans ces lieux était tenu secret. Etre sous la rose veut donc dire être dans un lieu retiré où l'on peut parler i\ cœur ouvert. — Éd.
ib WAVERLEY.
l'Océan? Comment se porte le digne roi de France? — Ou peut-être venez-vous de Rome? car c'est Rome qui doit un jour terminer tout enfin. — Il faut que l'Eglise rallume sa chandelle ou la vieille lampe. — Eh bien? — Quoi ! encore sur la réserve? Je ne vous en aime que mieux. Mais pas de crainte. —
Ici M. Pembroke interrompit, non sans quelque difficulté, un torrent de questions accompagnées de signes de tête, de gestes et de coups d'œil significatifs. Ayant enfin convaincu le libraire qu'il lui faisait trop d'honneur en le prenant pour un émissaire du prétendant, il lui expliqua sa véritable affaire.
L'homme des livres, avec un air plus calme, procéda à l'examen des manuscrits. Le premier avait pour titre : — Dissidence des Dissidens, ou la Compréhension réfutée, démontrant l'impossibilité d'aucune composition entre l'Eglise et les puritains, presbytériens ou sectaires quelconques ; avec les preuves tirées des Ecritures, des saints pères et des meilleurs théologiens controversistes. — Après avoir lu ce titre , le libraire dit : — Bonnes intentions, — traité savant sans doute ; — mais le temps est passé. — Imprimé en philosophie i9 il ferait au moins huit cents pages et ne rendrait jamais les frais. Veuillez donc
m'excuser J'aime et je respecte la véritable Eglise du
fond de mon ame, et si c'était un sermon sur le martyre, — un petit pamphlet à 12 pences, je hasarderais quelque chose
pour l'honneur de votre robe. Mais voyons l'autre Le
droit d'hérédité justifié. Ah! il y a quelque sens à celui-ci. Hum , hum , — hum ! — Tant de pages; — papier , tant ; — impression, tant. — Ah! — Je veux vous dire, docteur; vous devriez élaguer un peu les citations grecques et latines ; car c'est lourd, docteur, c'est diablement lourd ! — Je vous demande bien pardon, docteur, — il faudrait aussi y mettre un peu plus de chaleur, quelques grains de poivre, comme nous disons. — Je n'ai jamais aimé à critiquer mes auteurs. — J'ai imprimé Drake et Charlwood-Lawton, et le pauvre Amherst, ah ! Caleb : pauvre Caleb ! c'était une honte de laisser mou-
(i) Noua d'un caractère d'imprimerie.
rir de faim le pauvre Caleb ! Et nous avons parmi nous tant de gras recteurs et de squires riches ! Je lui donnais régulièrement à dîner une fois par semaine ; mais qu'est-ce qu'un dîner par semaine, quand un homme ne sait pas où aller pendant les six autres jours? — Eh bien! docteur, je montrerai votre manuscrit au petit solliciteur Tom-Alibi ; il est chargé de toutes mes affaires. — Il ne faut pas aller contre le vent. La canaille fut dernièrement très peu polie dans la cour du vieux palais. — Ce sont tous des Whigs et des Tètes-Rondes, des Guillaumistes et des rats d'Hanovre 1 .
Le lendemain M. Pembroke retourna chez le libraire-éditeur, qui lui dit franchement que Tom-Alibi lui avait conseillé de ne pas faire cette entreprise. Soyez bien assuré, lui dit-il, que je me laisserais volontiers condamner à — Qu'allais-je dire? — à aller planter du tabac en Virginie ! Mais, mon cher docteur, j'ai une femme et des enfans à nourrir. — Tenez, je recommanderai votre affaire à Trimmel, mon voisin ; il est célibataire et va se retirer du commerce; de sorte qu'un voyage dans un navire des colonies occidentales ne sera pas un grand mouvement pour lui. Mais M. Trimmel fut aussi intraitable ; et peut-être ce fut un bonheur pour M. Pembroke d'être obligé de retourner à Waverley-Honour en remportant sain et sauf, dans ses sacoches, sa défense des principes fondamentaux de l'Eglise et de l'État.
Comme selon toute apparence le public était menacé d'être privé du bienfait de ses élucubrations par la lâcheté égoïste des libraires, M. Pembroke se mit à transcrire ces formidables manuscrits pour l'usage de son élève. Il sentait qu'il avait été indolent comme précepteur, et de plus sa conscience lui reprochait la faiblesse qu'il avait eue en cédant à la recommandation faite par M. Richard Waverley de ne pas inculquer à son fds des principes opposés à ceux du gouvernement actuel. — Maintenant qu'il n'est plus sous ma tutelle, se dit-il, je puis, sans manquer à ma parole, lui fournir les moyens de se conduire lui-même d'après des règles sûres. Si j'ai quelque re-
(i) Expression dont le squire Western se sert souYent dans Tom Jones. — En.
proche à craindre ou à me faire, c'est d'avoir caché si longtemps sous le boisseau la lumière que cette lecture va faire jaillir à ses yeux. Pendant qu'il se livrait tout entier à ces rêveries d'auteur et de politique, son cher néophyte ne trouvant rien de bien attrayant dans les titres des deux traités, — effrayé d'ailleurs de la masse compacte et des lignes serrées de ces manuscrits, les déposa tranquillement dans un coin de sa malle.
La tante Rachel fit ses adieux en peu de mots, mais très affectueusement. Elle se contenta d'inviter son jeune Edouard à se tenir en garde contre les charmes séducteurs des belles de l'Ecosse. — Je sais, lui dit-elle, que dans le nord il se trouve quelques anciennes familles; mais hélas! elles sont presque toutes whigs et presbytériennes, si l'on en excepte les Highlanders. Je suis même obligée de vous dire que je n'ai pas une très haute idée de la délicatesse des dames de ces contrées ; car on m'a assuré qu'elles souffrent que les hommes portent un costume très singulier, pour ne rien dire de plus, et nullement convenable. Elle termina ses adieux au jeune officier en lui donnant sa bénédiction avec une touchante bienveillance, et lui remit en même temps une bague enrichie de diamans et une bourse remplie de ces larges pièces d'or qu'on voyait plus communément à cette époque que de nos jours.