‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 1 sur 40 · UNE HOTESSE DE L ANCIEN MONDE · texte numérisé non relu

UNE HOTESSE DE L ANCIEN MONDE

« Mais pour achever mon histoire :

« Sa bière est bonne , et chaque jour « Nouveau chaland vient pour en boire. » Skelton.

Quoiqu'il n'y ait peut-être en Europe aucun pays où la richesse et la civilisation aient fait des progrès aussi rapides qu'en Ecosse pendant le demi-siècle qui vient de s'écouler, les hiboux du sultan Mahmoud l auraient pourtant trouvé en Calédonie , à quelque époque que ce soit de cette période florissante, leur apanage de* villages ruinés. Les habitans d'anciens hameaux, déterminés par des avantages fortuits ou locaux à abandonner les si-

(i) Allusion à un apologue oriental où le visir de Mahmoud prétend connaître le langage des oiseaux, et traduit à son maître la conversation de deux hiboux qui donnent en mariage à leurs enfans les villages ruinés pari es guerres du sultan. — Ed.

tuations que leurs prédécesseurs avaient choisies en consultant leur sécurité plutôt que leur commodité , ont transféré leur habitation dans des lieux où leur industrie et leur commerce toujours croissant pouvaient s'étendre plus facilement. De là vient que des villes citées avec distinction dans l'histoire d'Ecosse, et qui figurent dans l'excellente carte historique de David Macpherson , ne peuvent plus être distinguées aujourd'hui des landes incultes que par la verdure qui couvre le site qu'elles occupaient, ou tout au plus par quelques ruines éparses , semblables à des parcs de moutons , derniers vestiges de leur ancienne existence.

Le petit village de Saint-Ronan , sans être encore tombé dans cet état d'anéantissement, il y a environ vingt années, en était menacé tous les jours. Il était placé dans un site si romantique, que les touristes l s'y arrêtaient tous pour saisir leurs pinceaux. Nous nous efforcerons donc d'en faire la description en termes qui ne pourront guère être moins intelligibles que quelques-unes de leurs esquisses. Nous éviterons pourtant, pour des raisons à nous connues, d'indiquer ce village d'une manière trop précise, et nous nous bornerons à dire qu'il est situé au sud du Forth , et qu'il n'est guère qu'à une trentaine de milles des frontières d'Angleterre.

Une large rivière roule ses eaux dans une vallée étroite, dont l'étendue varie depuis un quart de mille en certains endroits jusqu'à deux milles en quelques autres. Le sol, formé par des alluvions, était fort riche, et alors, comme aujourd'hui, cultivé avec toute la science de l'agriculture écossaise. On y a formé des enclos, et le pays est passablement peuplé. Chaque côté de cette vallée est bordé par une chaîne de hauteurs qui, surtout sur la droite, méritent presque le nom de montagnes. De petits ruisseaux qui y prennent leur source , et qui vont porter à la rivière le

(i) A toiirist, voyageur artiste ou voyageur littéraire. — Tr.

tribut de leurs eaux, forment autant de petites vallées offertes à l'industrie du cultivateur. On trouve sur quelquesunes de grands et beaux arbres jusqu'à présent échappés à la hache. Le long des rives on voit de distance en distance des bouquets de bois taillis séparés par de longs intervalles qui, dans la saison des froids, présentent une apparence d'aridité, mais qui, pendant l'été, sont embellis de la pourpre des bruyères et de l'or des genêts. Ce genre de paysage est particulier aux pays qui, comme l'Ecosse, renferment un grand nombre de montagnes et de rivières, et où le voyageur découvre à chaque pas , avec surprise , une beauté simple et agreste cachée dans quelque coin , qui lui plaît d'autant plus qu'elle semble lui appartenir en vertu de la découverte qu'il en a faite.

A l'entrée même d'une retraite de ce genre, d'où la vue domine la rivière, la vallée dans sa partie la plus large, et la chaîne de collines qui la borne de l'autre côté, s'élevait et s'élève encore aujourd'hui, à moins que la désertion n'ait achevé son ouvrage , l'ancien hameau presque ruiné de Saint-Ronan. Sa situation était singulièrement pittoresque, puisque la principale rue, formée par des habitations séparées les unes des autres , suivait une colline escarpée, sur les flancs de laquelle les chaumières placées chacune sur une petite terrasse, comme dans les villages de la Suisse sur les Alpes, semblaient s'élever par échelons les unes sur les autres, pour arriver aux ruines d'un vieux château qui occupait encore le sommet de cette éminence, et dont la force avait sans doute engagé les habitans des environs à venir chercher une protection sous ses murs. Dans le fait, ce devait être une forteresse formidable; car, du coté opposé au village, ces ruines semblaient s'élancer d'un gouffre effrayant, au fond duquel coulait le ruisseau de Saint-Ronan, qui arrosait la vallée. Du côté du sud, où la rampe était moins rapide, le terrain, jusqu'au sommet de la colline, avait été nivelé avec soin en terrasses successives qui étaient, ou, pour mieux dire, qui avaient été

jointes Tune à l'autre par des marches de pierres grossièrement taillées. En temps de paix ces terrasses formaient les jardins du château; et, quand il était assiégé, elles ajoutaient à sa sûreté , car chacune d'elles commandant celles qui la suivaient , on pouvait les défendre séparément et successivement; toutes étaient aussi exposées au feu de la place. C'était une très-haute tour carrée, entourée, suivant l'usage, de bâtimens moins élevés et d'un mur à créneaux. Du côté du nord une grande montagne venait rejoindre l'éminence sur laquelle était construit le château, et cet endroit était défendu par trois tranchées larges et profondes à quelque distance l'une de l'autre. Une tranchée semblable complétait les fortifications à l'entrée principale du côté de l'est, la porte du château terminant la rue du village dont nous avons déjà parlé.

Dans les anciens jardins du château et tout àl'entour, à l'exception du côté de l'ouest, qui était bordé par un rocher taillé à pic, de grands et vieux arbres couvraient de leur sombre feuillage la montagne et les remparts antiques, augmentant ainsi l'effet imposant de l'édifice qu'on admirait au milieu des ruines.

Assis sur le seuil où — un orgueilleux portier se redressait jadis avec fierté % — le regard du voyageur planait sur le village dont les maisons pouvaient paraître à une imagination ardente avoir été arrêtées tout à coup en tombant du haut de la montagne, et fixées comme par magie dans l'arrangement bizarre qu'elles offaient aux yeux. C'était comme une pause soudaine dans la marche cadencée des pierres que la lyre d'Amphion appelait jadis pour fonder la ville de Thèbes. Mais la mélancolie que faisait naître dans l'esprit du spectateur la vue d'un village ruiné dissipait bientôt les chimères plus riantes de l'imagination.

Construites dans l'origine sur l'humble plan d'architecture domestique auquel on se conformait généralement

(i) Voyez la viciilo ballade du roi Eslmere dans le recueil de Percy. — Ed.

en Ecosse dans les villages, la plupart de ces chaumières avaient été abandonnées depuis long-temps, et leurs toits écroulés, leurs poutres enfumées, annonçaient à la fois l'extrême pauvreté et la triste solitude des ruines. Dans quelques-unes, les solives noircies par la suie subsistaient encore en tout ou en partie comme autant d'échafaudages. Quelques autres, en partie couvertes de chaume, semblaient encore habitées, quoiqu'à peine habitables, car le feu de tourbe qui servait à préparer l'humble nourriture des villageois produisait une fumée qu'on voyait sortir non-seulement par l'issue naturelle de la cheminée, mais par diverses crevasses que le temps avait pratiquées dans la toiture.

Cependant la nature, qui change toujours, mais dont la puissance créatrice se fait sentir dans tous seschangemens, dédommageait, par la végétation, de la décadence progressive des constructions de l'homme. De petits arbustes , plantés autrefois dans les charmilles des vergers, étaient devenus de grands arbres forestiers ; les arbres fruitiers avaient étendu leurs branches bien au-delà des limites de leurs anciens enclos; les haies s'étaient changées en buissons touffus et irréguliers , et une immense quantité d'orties, de liserons et de pariétaires, cachant les murs ruinés, faisait d'une scène de désolation le tableau pittoresque de la lisière d'une forêt.

Il existait pourtant encore à Saint-Ronan deux maisons en assez bon état, maisons essentielles, l'une aux besoins spirituels des habitans, l'autre aux besoins temporels des voyageurs. C'étaient la manse 1 du ministre et l'auberge du village. Tout ce que nous avons à dire de la première, c'est qu'elle ne faisait pas exception à la règle générale que les propriétaires d'Ecosse semblent s'être obligés à suivre en logeant leurs ministres dans les maisons les plus incommodes que l'art du maçon puisse construire au

(i) C'est ainsi qu'on appelle les: presbytères en Ecosse. — Tr,

plus bas prix. Elle avait le nombre ordinaire de cheminées, c'est-à-dire deux, qui, s'élevant à chaque bout, et comparées à deux oreilles d'âne par un mauvais plaisant, remplissaient aussi mal que de coutume les fonctions pour lesquelles elles avaient été construites. Le vent et la pluie trouvaient pour pénétrer dans l'intérieur toutes les ouvertures d'usage qui forment si souvent le texte des plaintes qu'un ministre écossais adresse à ses confrères , membres du presbytère. Pour ajouter un dernier trait à ce tableau, nous dirons que, le ministre étant célibataire, personne ne songeait à empêcher les pourceaux d'entrer dans la cour et dans les jardins ; que les carreaux de vitre cassés étaient remplacés par du papier gris, et que le désordre et la malpropreté d'une petite ferme donnée à bail à un paysan ruiné, déshonoraient la demeure d'un homme qui, indépendamment de son caractère sacré, était instruit et bien né, quoiqu'un peu original.

A côté de la manse s'élevait l'église de Saint-Ronan , petit édifice fort antique, n'ayant d'autre pavé que la terre battue, et remplie de misérables bancs, jadis de chêne sculpté , mais raccommodés avec soin en bois blanc. La forme extérieure de l'église était d'un dessin élégant, car elle avait été bâtie pour le culte de Rome, et nous ne pouvons refuser à l'architecture des catholiques la grâce qu'en bons protestans nous ne saurions accorder à leur doctrine. Ce bâtiment portait h peine le cintre de son faîte au-dessus des monumens funéraires dont il était entouré , de telle sorte que les tertres des tombeaux atteignaient presque les fenêtres saxonnes qui l'éelairaient ; on aurait pu le prendre lui-même pour un caveau ou un mausolée d'une hauteur supérieure aux autres , dont il n'était guère distingué que par sa petite tour carrée et son ancien beffroi.

Mais, quand le bedeau à cheveux gris tournait d'une main tremblante la clef de la porte de l'église dans la serrure qui la fermait encore , l'antiquaire se trouvait dans un ancien édifice que, d'après le style de l'architecture et

quelques anciens monumens des Mowbrays de Saint- Ronan, sur lesquels les vieillards ne manquaient jamais d'attirer l'attention, on pouvait conjecturer avoir été bâti dès le treizième siècle.

Ces Mowbrays de Saint-Ronan semblent avoir été, à une certaine époque, une famille très-puissante. Ils étaient alliés et amis de la maison de Douglas, lorsque le pouvoir excessif de cette race de héros fit trembler les Stuarts sur le trône d'Ecosse. Il s'ensuivit, comme le dit notre ancien et naïf historien , que , — lorsque personne n'osait résister à un Douglas ni à un serviteur des Douglas, parce qu'on savait qu'on n'en serait pas le bon marchand, — la famille de Saint-Ronan partagea leur prospérité. Mais lorsque le vent changea sous le règne de Jacques II, les Saint-Ronan furent dépouillés de la plus grande partie de leurs biens, et desévénemens subséquens diminuèrent encore leur importance. Ils formaient pourtant, vers le milieu du dix-septième siècle, une famille de haute considération. Sir Reginald Mowbray, après la malheureuse bataille de Dunbar, se signala par la défense de son château contre Cromwell, qui, irrité de l'opposition qu'il avait inopinément rencontrée dans un coin si obscur de la Grande-Bretagne, fit démanteler la forteresse, et employa la poudre à canon pour en faire sauter les murailles.

Après cette catastrophe, on laissa tomber en ruines les restes du vieux château; mais, quand sir Reginald revint après la révolution , il se bâtit une maison comme on les construisait dans ce siècle, et il fut assez sage pour la proportionner à la fortune déchue de sa famille. Elle était située à peu près au milieu du village, dont le voisinage n'était pas alors regardé comme un inconvénient , sur un terrain mieux nivelé que ne l'offrait le reste de la colline, où, comme nous l'avons déjà dit, les maisons, perchées les unes au-dessus des autres, semblaient comme encaissées dans le rocher sur une espèce de plate-forme. Mais celle du laird , précédée d'une cour, avait sur le derrière

deux jardins contigus sur trois terrasses successives qui, parallèles au verger de l'ancien château , descendaient presque jusque sur les bords de la rivière.

La famille des Mowbrays continua à habiter ce nouvel édifice jusqu'à une cinquantaine d'années avant l'époque où commence notre histoire. La maison ayant été alors considérablement endommagée par un incendie, et le laird propriétaire en ayant recueilli, par succession, une plus commode et plus agréable à environ trois milles du village, il se détermina à abandonner l'habitation de ses ancêtres. Comme il fit couper en même temps un petit bois qui depuis un temps immémorial servait de retraite à de nombreux corbeaux, peut-être pour couvrir les dépenses de son déménagement, cette circonstance fit passer en proverbe , parmi les villageois, que la décadence de Saint- Ronan commença quand le laird Lawrence et les corbeaux le désertèrent.

La maison délaissée ne fut cependant pas abandonnée aux hiboux et aux oiseaux des déserts. Au contraire, pendant bien des années elle fut témoin de plus de plaisir et de gaieté qu'elle n'en avait vu pendant tout le temps qu'elle avait été la sombre demeure d'un grave baron écossais du bon vieux tejnps1 . En un mot, elle fut changée en auberge et décorée d'une enseigne représentant d'un côté saint Ronan saisissant le pied fourchu du diable avec sa crosse épiscopale, comme on peut en lire l'histoire dans sa véridique légende, et de l'autre les armes de Mowbray. C'était l'auberge la plus fréquentée de tous les environs , et l'on racontait mille histoires des parties joyeuses qui avaient eu lieu dans ses murs, et des bons tours qu'on y avait joués quand on avait la tête échauffée par le bon vin. Mais cet heureux temps n'existait plus depuis bien des années.

Ce fut un lieu charmant , ou du moins on le dit; Mais tout a bien changé, c'est un séjour maudit 2.

(i) Auld lang syne. — Ed.

(%) Wordsworth Ed.

Le digne couple ( serviteurs et protégés de la famille Mowbray ) qui s'était établi dans cette auberge , après le départ du laird Lawrence , mourut en laissant à une fille unique une fortune très-raisonnable. Son père avait acquis peu à peu, non-seulement la propriété de l'auberge, dont il n'était dans l'origine que locataire, mais encore quelques excellentes prairies que les lairds de Saint-Rouan avaient vendues pièce à pièce quand ils avaient besoin de quelques fonds, soit pour donner une dot à une fille, soit pour acheter une commission dans l'armée à un fils cadet, soit enfin pour quelque autre circonstance de même nature. Meg Dods, à la mort de ses parens , était donc une héritière assez importante; et, en cette qualité, elle eut l'honneur de refuser les offres de trois gros fermiers, de deux lairds propriétaires, et d'un riche maquignon, qui lui demandèrent successivement sa main.

Plusieurs paris furent faits en faveur du maquignon , mais les parieurs furent pinces. Déterminée à conserver les rênes entre ses mains, Meg ne voulut pas prendre un mari qui pourrait bientôt s'ériger en maître; et continuant à vivre dans le célibat, avec tout le despotisme de la reine Elisabeth elle-même, elle garda la main haute, non-seulement sur ses domestiques des deux sexes, mais même sur l'étranger qui arrivait chez elle. Si un voyageur s'avisait de s'opposer à la volonté souveraine et au bon plaisir de Meg, s'il désirait un autre logement que celui qu'elle lui destinait, d'autres mets que ceux qu'elle lui préparait, elle le renvoyait aussitôt avec cette réponse qui, à ce que nous dit Erasme, mettait fin à toutes plaintes dans les auberges allemandes de son temps : — Quœre aliud ïwspilium x ; ou, comme le disait Meg : — Tournez-moi les talons, et allezvous-en dans une autre auberge. — Comme c'était se faire exiler à une distance de seize milles de la demeure de Meg, le malheureux contre qui cette sentence était prononcée

(i) Cherchez une a-utre hôtellerie. — Tr.

iO LES EAUX

n'avait d'autre ressoui'ce que de chercher à apaiser le courroux de son hôtesse, et de se soumettre avec résignation à toutes ses volontés. Mais, pour rendre justice à Meg Docls, nous devons ajouter que, quoique son gouvernement fut sévère et presque despotique , on ne pouvait l'accuser de tyrannie , puisqu'elle n'exerçait son autorité que pour le bien de ses sujets.

Jamais il ne s'était trouvé dans les celliers du vieux laird, même de son temps, des vins de qualité supérieure à ceux dont Meg les remplissait. La seule difficulté était d'obtenir d'elle qu'elle vous donnât celui que vous désiriez avoir. On peut même ajouter qu'elle devenait rétive quand elle pensait qu'une société avait bu suffisamment, et en ce cas elle refusait avec opiniâtreté de garnir la table de nouvelles bouteilles. Quant à ses talens en cuisine , elle s'en faisait honneur et gloire. Elle veillait elle-même à l'apprêt de tous les mets, et il en était quelques-uns auxquels elle ne permettait à personne de mettre la main, comme , par exemple, le poulet aux poireaux et les tranches de veau en fricassée, qui, dans leur genre, disputaient la palme même aux côtelettes de veau de notre ancienne amie Mrs. Hall de Ferrybridge.

Tout le linge de lit et de table dont on se servait chez Meg était fait chez elle, d'excellente qualité , et tenu dans le meilleur ordre. Malheur à la chambrière en qui son œil de lynx découvrait quelque négligence sur l'article de la propreté ! Nous pouvons même dire que, vu la profession qu'elle exerçait, et le pays où elle était née ' , nous n'avons jamais pu expliquer ses scrupules excessifs à cet égard , si ce n'est en supposant qu'elle y trouvait un prétexte aussi naturel que fréquent pour gronder ses servantes, et c'était un exercice dans lequel elle déployait tant d'éloquence et d'énergie, qu'il est permis de croire qu'elle s'en acquittait avec un certain plaisir.

(i) Les Ecossais ont la réputation d'être assen malpropres. — Tu.

Nous devons aussi faire mention de la modération de Meg dansée prix de ses écots, ee qui, bien loin d'attrister le cœur du voyageur qui se levait de table , le délivrait souvent d'une fâcheuse appréhension. Un shilling pour le déjeuner, trois shillings pour le dîner, y compris une pinte de vieux vin de Porto ; dix-huit pence pour un bon souper, tels étaient les prix courans de l'auberge de Saint- Ronan, même au commencement du dix-neuvième siècle ; encore ne l'exigeait-elle jamais sans songer en soupirant que les prix de son digne père avaient toujours été moindres de plus de moitié ; mais la dureté des temps ne lui permettait pas de l'imiter à cet égard.

Malgré les qualités aussi rares que précieuses d'une semblable hôtesse, l'auberge de Saint-Ronan se ressentit de la décadence du village, ce qu'on peut attribuer à diverses circonstances. D'abord la grande route qui y passait avait été détournée, la raideur delà montée, comme le disaient les postillons, étant la mort des chevaux. On pensait pourtant que le refus bien décidé de Meg de leur donner à boire gratis, et de fermer les yeux sur l'échange qu'ils aimaient à faire d'une partie de l'avoine qu'ils devaient donner à leurs chevaux contre quelques verres de porter et de whisky , n'avait pas eu peu d'influence sur l'opinion de ces braves gens , et qu'avec le secours de la pioche il n'aurait pas été impossible de rendre le chemin plus praticable. Ce changement de route était une injure que Meg ne pardonnait pas facilement aux gentilshommes des environs, qu'elle se souvenait d'avoir vus, pour la plupart, quand ils n'étaient encore qu'enfans. Ce n'est pas ainsi , disait-elle, que leurs pères en auraient agi à l'égard d'une femme sans appui.

Ensuite la décadence du village faisait par elle-même un assez grand tort à l'auberge; car il s'y trouvait autrefois un certain nombre de tenanciers feudataires et quelques lairds , qui , sous le nom de club des siroteurs, s'y réunissaient au moins deux ou trois fois par semaine , pour

boire de la bière mélangée d'eau-dc-vie ou de whisky ; et tous avaient disparu.

D'une autre part, le caractère et les manières de l'hôtesse écartaient toutes les pratiques appartenant à cette classe nombreuse qui ne regarde pas l'originalité comme une excuse suffisante pour justifier une violation du décorum ; et il en était de même de tous ceux qui, probablement habitués à être assez mal servis chez eux, aiment à se donner de grands airs dans une auberge, à voir qu'on leur fait des courbettes, et à s'entendre parler avec déférence et respect, quand ils envoient au diable les garçons, l'hôtesse et toute la maison. Me g savait fort bien rendre la monnaie de leur pièce à ceux qui se conduisaient ainsi chez elle , et ils trouvaient fort heureux de s'échapper de son auberge sans qu'elle leur eût tout-à-fait arraché les yeux, et sans être plus assourdis que s'ils eussent entendu le bruit de toute l'artillerie d'une bataille.

La nature avait formé l'honnête Meg pour de pareilles ripostes: et, comme son ame intrépide en faisait ses délices, tout son extérieur y était à l'avenant, comme dit Tony Lumpkin1. Ses cheveux gris étaient sujets à s'échapper en mèches de dessous sa coiffe, quand elle éprouvait une agitation un peu forte. Ses longs doigts se terminaient par des ongles redoutables. Enfin elle avait les yeux verts, les lèvres minces, le corps robuste, la poitrine large quoique peu arrondie, des poumons parfaits, et une voix qui aurait défié un chœur de harengères. Elle avait coutume de dire d'elle-même, quand elle était en gaieté, qu'elle aboyait plus qu'elle ne mordait. Mais c'était bien assez d'un organe sonore qui , dans l'occasion , retentissait, à ce qu'on prétend, depuis l'église jusqu'au château de Saint-Ronan.

Des qualités si remarquables n'avaient pourtant aucun

(i) Personnage comique de la pièce de Goldsmith , She sloops to conquer : Elle s'abaisse pour vaincre, ou les Méprises d'une nuit, pièce traduite dans les Chefsd'œuvre des théâtres étrangers. — Ed.

charme pour les voyageurs , dans ces temps de folie et de légèreté, et l'auberge de Me g devint de moins en moins fréquentée. Mais ce qui porta le mal à l'extrême, ce fut que le hasard voulut qu'une dame vaporeuse du haut rang qui demeurait dans les environs, se persuadât qu'elle avait été guérie d'une maladie imaginaire en buvant d'une eau minérale dont la source était à un mille et demi du village. Un docteur complaisant fit l'analyse de cette eau bienfaisante , et publia la relation de diverses cures qu'elle avait opérées. Un spéculateur fit construire des maisons et même des rues près de la source salutaire. Enfin on leva de l'argent par le moyen d'une tontine, et Ton fit bâtir une auberge, à laquelle on donna le nom plus honorable d'hôtel. Ce dernier incident acheva de rendre presque déserte l'auberge de Meg Dods.

Elle avait pourtant encore ses amis et ses partisans, et la plupart d'entre eux pensaient que comme Meg n'avait ni mari ni enfans , et qu'elle jouissait d'une fortune trèshonnête , elle ferait bien de renoncer aux affaires, et d'abattre une enseigne qui n'attirait plus de chalands. Mais l'esprit altier de notre hôtesse n'écoutait ni les conseils directs, ni les insinuations détournées.

— La porte delà maison de mon père, disait-elle, sera toujours ouverte aux voyageurs, jusqu'à ce que la fille de mon père en sorte les pieds en avant. Ce n'est pas pour le profit; il n'y en a guère , il n'y en a pas du tout, il y a même de la perte; mais je ne veux pas qu'on me corne aux oreilles : — Ah! ah! il leur faut un hôtel; il ne leur suffit pas d'avoir des honnêtes gens pour les servir. — Hé bien! qu'ils aillent à l'hôtel si bon leur semble, mais je leur ferai voir que leur hôtel ne culbutera pas l'auberge de la mère Dods. Oui , oui, ces oisons sauvages ont beau en avoir fait une tontine , et avoir enfilé toutes leurs vies au bout l'une de l'autre pour que celui qui aura la vie la plus dure finisse par jouir de tout, ce qui est une coupable présomption, je leur apprendrai que je ne suis pas faite

pour leur céder, tant que j'aurai bon coffre et bon souffle» Il fut heureux pour Meg , puisqu'elle avait formé cette noble résolution , que , quoique son auberge eût vu diminuer le nombre de ses pratiques, ses terres eussent augmenté de valeur, de manière à rétablir le niveau ; dans la, balance de ses livres de comptes, la compensation alla même au-delà , ce qui, joint à sa prudence et à son économie, la mit en état d'exécuter son courageux dessein.

Mais tout en continuant sa profession, elle n'oublia pas que les profits n'en étaient plus les mêmes. Elle fit murer la moitié de ses croisées pour diminuer d'autant ses impôts ; réformant ses deux chevaux de poste l, elle accorda une pension de retraite au vieux postillon bossu qui avait jadis le soin de les conduire, et qu'elle garda pourtant à son service, pour aider un garçon d'écurie encore plus âgé; elle vendit de plus une partie de son mobilier. Pour se consoler de toutes ces réformes, qui blessaient secrètement son amour-propre , elle chargea le célèbre Dick Tinto a de repeindre l'enseigne de son père, dont le temps avait tellement affaibli les couleurs, qu'on n'y distinguait presque plus rien. En conséquence, Dick dora la crosse de l'évêque, et donna au diable un aspect si horrible, qu'il devint la terreur des marmots de l'école du village, et une sorte de commentaire muet sur les homélies par lesquelles le ministre s'efforçait d'inculquer à ses paroissiens une sainte horreur pour l'ennemi du genre humain.

Sous la restauration de ce symbole de sa profession, Meg Dods , ou Meg Dorls 3, sobriquet qu'on lui donnait souvent à cause de son humeur criarde, comptait encore quelques fidèles pratiques. De ce nombre étaient les membres du club de Killnakelty-Hunt, jadis fameux à la

(\) Eu Angleterre et en. Ecosse la plupart des aubergistes louent des chevaux de poste. — Ed.

(2) Voyez l'introduction de la troisième série des Contes de mon Hôte, — Ed.

(3) La criarde. — Tr.

course et à la chasse; mais aujourd'hui vénérahles têtes grises qui , au lieu de poursuivre le renard au grand galop, sur un coursier plein de feu, mettait à l'amble un bidet paisible , pour aller faire un bon dîner chez Meg.— Ce sont des gens honnêtes et décens, disait- elle, qui aiment à rire et à chanter. Hé! pourquoi non? Leur écot monte juste à une pinte, mesure d'Ecosse l, par tête, et personne ne peut dire qu'ils s'en trouvent plus mal. Ce sont les écervelés d'aujourd'hui, dont la tête a plus de peine à supporter une pauvre chopine , que celle des braves gens d'autrefois n'en avait à porter la grande mesure.

Il y avait aussi une compagnie d'anciens confrères de VHameçon, qui venaient assez souvent d'Edimbourg à Saint-Ronan pendant le cours du printemps et de l'été. Meg les voyait toujours avec un œil de prédilection, et elle leur accordait chez elle une latitude qu'on ne la voyait jamais donner à d'autres. — Ce sont, disait-elle, de vieux rusés qui savent de quel côté leur pain est beurré. Vous n'en verrez jamais un seul aller à la Source, comme on appelle cette vieille mare... là-bas. Non, non; ils se lèvent de bon matin , prennent leur parritch 2 avec leur petit verre d'eau-de-vie, vont dans les montagnes, mangent Sur l'herbe un morceau de viande froide , reviennent le soir avec leur panier plein de truites , les font apprêter pour leur souper, boivent une pinte d'ale et un verre de punch, chantent leurs canons, comme ils les appellent, jusqu'à dix heures du soir, et vont se coucher en disant : — Dieu vous bénisse : — Hé! pourquoi non?

Nous devons encore citer ici quelques bons vivans qui venaient de la métropole à Saint-Ronan, attirés par l'humeur bizarre de Meg , et encore plus par l'excellence de ses vins et le bon marché de ses écots. C'étaient des membres des clubs d'Helter-Skelter, de Wiidfire et autres, formant une sorte de conspiration contre les soucis et la

(i) Beaucoup plus grande que celle d'Angleterre. — Ed.

(?) Ragoût écossais. Espèce de pouding de farine d'avoine* — »Tr.

sobriété, Ces étourdis occasionaient un bouleversement général dans l'auberge, et faisaient naître les bourrasques du caractère de l'hôtesse. Ils avaient alternativement recours à la flatterie et à la force ouverte pour obtenir un nouveau renfort de bouteilles quand la conscience de Meg l'avertissait qu'ils en avaient déjà eu plus que suffisamment. Quelquefois ils échouaient dans leur entreprise; témoin un croupier du club d'Helter-Skelter qui se fit échauder par un reste de vin épicé presque bouillant que Meg lui jeta à la figure, tandis qu'il cherchait à l'embrasser pour la déterminera en préparer d'autre; témoin aussi le président du club de Wildfire, qui eut le front caressé par un coup que Meg lui donna avec la clef de la cave , tandis qu'il s'efforçait de s'emparer de cet emblème d'autorité. Mais ces jeunes gens ardens s'inquiétaient peu de ces petits accidens, qu'ils regardaient comme dulces Ama~ ryllidis irœ; et Meg, de son côté, quoiqu'elle les appelât souvent des vauriens d'ivrognes, des vagabonds d'High- Street ', ne souffrait jamais qu'aucune autre personne en parlât mal en sa présence. — Ce sont des drôles bien osés, disait-elle , mais voilà tout. Quand le vin entre dans la tête, l'esprit en sort. On ne peut mettre une vieille tête sur de jeunes épaules. Pouvez- vous empêcher un jeune poulain de vouloir galoper soit en montant , soit en descendant? Et elle finissait par sa conclusion ordinaire : — Hé ! pourquoi non?

Parmi les pratiques restées fidèles à Meg, — fidèles au milieu des infidèles , — nous ne devons pas oublier de compter le clerc du shériff du comté, personnage à nez cuivré, qui, lorsque ses devoirs officiels l'appelaient dans ce canton, échauffé par le souvenir de son excellente aie et de ses délicieuses liqueurs des Antilles, ne manquait jamais de donner avis au public qu'il tiendrait son audience et s'occuperait des affaires qui le concernaient, à

(i) Grande rue d'Edimbourg. — El).

tel jour et telle heure, dans la maison de Marguerite Dods, aubergiste à Saint-Ronan.

Il ne nous reste plus qu'à dire quelques mots sur la manière dont Meg * se conduisait à l'égard des voyageurs que le hasard faisait tomber chez elle , soit qu'ils ignorassent qu'il existait à très-peu de distance un hôtel plus fréquenté, soit qu'ils consultassent l'état de leur bourse plutôt que la mode. L'accueil qu'elle leur faisait était aussi précaire que l'hospitalité qu'accorde une nation sauvage aux marins qui font naufrage sur ses côtes. S'ils paraissaient être venus chez elle par choix, si leur abord lui plaisait (et elle avait le goût fort capricieux) , surtout s'ils semblaient satisfaits de ce qu'elle leur offrait et peu disposés à critiquer et à donner de l'embarras , tout allait à ravir; mais s'ils étaient venus à Saint-Ronan faute d'avoir pu trouver à se loger dans l'hôtel situé près de la Source , si leur tournure lui déplaisait, et par-dessus tout s'ils se montraient difficiles à contenter, personne n'aurait pu leur donner leur congé avec plus de promptitude que Meg : elle les regardait comme faisant partie de ce public ingrat et peu généreux qui était cause qu'elle tenait son auberge à perte , et qui la rendait, en quelque sorte, victime de son zèle pour le bien public.

De là venaient les différentes versions qui couraient sur l'auberge de Saint-Ronan. Quelques voyageurs favorisés la vantaient comme la maison la plus propre et la mieux tenue de toute l'Ecosse, disant qu'on y était parfaitement servi, et qu'on y faisait excellente chère au plus juste prix; tandis que d'autres, moins heureux, ne parlaient que de l'obscurité des chambres, du délabrement du mobilier et de la mauvaise humeur de l'hôtesse.

Lecteur , si vous habitez du côté de la rive droite de la Tweed, qui est la plus voisine du soleil, — si même, étant Ecossais , vous avez l'avantage de n'être né que pendant le cours des vingt-cinq dernières années , vous pouvez re-

(i) Meg est uu« abréviation familière de Marguerite. -->Tr.

garder comme un peu surchargé le portrait de cette reine Elisabeth, que je vous affuble du chapeau piqué et du tablier vert de dame Quickly *; mais j'en appelle à ceux de mes contemporains qui, depuis trente ans, ont connu la route pour les voitures , le chemin pour les chevaux , et le sentier pour les piétons ; et je leur demande si chacun d'eux ne se souvient pas de Me g Dods ou die quelque hôtesse qui lui ressemble beaucoup, C'est une vérité telle , qu'à l'époque dont je parie j'aurais presque craint de sortir de la capitale de l'Ecosse, pour aller dans quelque direction que ce fut, de peur d'en rencontrer quelqu'une de la confrérie de dame Quickly , qui me soupçonnât d'avoir voulu la présenter au public sous les traits de Meg Dods. Mais aujourd'hui, quoiqu'il soit possible qu'il existe encore une ou deux chattes sauvages de cette espèce, leurs griffes doivent avoir été rognées par l'âge ; et je crois que tout ce qu'elles peuvent faire , c'est de s'asseoir, comme le géant Pape dans le Voyage da Pèlerin % à la porte de leurs cavernes désertes , pour faire une grimace aux voyageurs sur lesquels elles exerçaient autrefois leur despotisme.

(i) L'aubergiste si chère à Falslaff. Voyez les Joyeuses Commères de Windsor.

— Ed.

(2) « J'aperçois devant moi une caverne où habitaient autrefois deux ge'ans, Pape et Payerij parla cruauté' lyrannique desquels avaient e'ic mis à mort les hommes dont

les ossemens, les cendres et le sang e'taient encore là J'ai su depuis que Payent

était mort depuis long-temps; et que l'autre, quoique vivant encore , e'tait devenu, par suite de l'âge et des coups reçus dans sa jeunesse, si lourd et si impotent, qu'il ne peut p'-us que rester assis à l'entrée de sa caverne , faisant la grimace aux pèlerins qui passent, et se mordant les ongles de rage de ne pouvoir les atteindre.» Nous donnons cet extrait de i'alle'gorie anti-papale de Bunyan , pour faire comprendre la comparaison de l'auteur. — Ed.

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