L HOTE
i Quis novus hic hospes ?»
( Dido apud Virgilium. ) « La fille ! quel monsieur entre dans le salon ? » Traduction burlesque tte /'Enéide, par Boots.
Ce fut par un beau jour d'été qu'un voyageur seul , ayant passé sous la vieille porte cintrée qui conduisait dans la cour de l'auberge de Meg Dods, descendit de son cheval , et en remit la bride entre les mains du vieux postillonlDossu.
— Portez ma valise dans la maison, lui dit-il; mais non, attendez, je crois que je suis plus en état de la porter que vous. Il aida ensuite le pauvre et maigre palefrenier à détacher les courroies qui assujettissaient ce meuble aujourd'hui, méprisé, lui recommanda d'avoir grand soin de débrider son cheval , de le mettre dans une bonne écurie, de lui desserrer la sangle , de lui jeter une couverture sur les reins, mais de lui laisser la selle jusqu'à ce qu'il revînt lui-même pour le voir étriller.
Le compagnon des voyages de l'étranger parut au palefrenier mériter tous ses soins. C'était un cheval vif et vigoureux , également propre à la marche et à la course , mais dont les os étaient un peu saillans, sans doute par suite d'une longue route; car la beauté de son crin prouvait que rien n'avait été négligé pour le maintenir en bon état. Pendant que l'écuyer bossu exécutait les ordres du voyageur, celui-ci , tenant sa valise sous son bras , entra dans la cuisine de l'auberge.
II y trouva l'hôtesse , qui n'était pas alors dans un moment de belle humeur. La servante de cuisine était sortie pour quelque affaire , et Meg, dans une revue générale de toute la vaisselle , venait de faire la découverte désagréable que des assiettes de faïence avaient été écornées ou fêlées ; que les casseroles et les poêles à frire n'étaient pas écurées avec le soin qu'exigeaient ses idées de propreté, ce qui, joint à quelques autres délits de moindre importance , lui avait échauffé la bile, de sorte qu'en arrangeant et dérangeant tout ce qui se trouvait sur les planches de sa cuisine, elle murmurait à demi-voix des plaintes et des menaces contre la coupable absente.
L'arrivée d'un étranger ne l'engagea pas à suspendre ce passe-temps. Elle jeta les yeux sur lui quand il entra, et, lui tournant le dos, continua sa besogne et son soliloque de lamentations. La vérité est qu'en la personne de ce nouveau-venu elle crut reconnaître un de ces utiles envoyés de la gent commerçante , qui s'appellent et que tous les garçons d'auberge appellent voyageurs par excellence, tandis que les autres les nomment coureurs et porte-sacs. Or Meg avait des préventions particulières contre cette classe de chalands, parce que, comme il n'y avait aucune boutique dans le vieux village de Saint-Ronan, lesdits émissaires commerciaux trouvaient plus commode pour leurs affaires de loger dans le village naissant qu'on nommait le village de la Source ; et ce n'était qu'en cas fâcheux de nécessité absolue que quelque traîneur venait chercher un abri dans le vieux village, comme on commençait à nommer généralement celui où Meg Dods demeurait. Elle n'eut donc pas plus tôt conclu, avec un peu de précipitation, que l'individu en question appartenait à cette classe privée de l'honneur de ses bonnes grâces, qu'elle reprit sa première occupation, et continua son monologue , en apostrophant ses servantes absentes , sans songer à lui le moins du monde.
— Cette maudite Beeniel cette sotte d'Eppie quelles
DE SÀINT-RONAN. 21
filles du diable! Encore une assiette cassée! Elles me briseront toute la maison.
Le voyageur, qui , appuyant sa valise sur le dos d'une chaise, avait attendu que l'hôtesse lui adressât quelques mots de bienvenue, vit alors que, fantôme ou non % il fallait qu'il parlât le premier s'il voulait qu'on fit attention à lui.
— Mistress Marguerite Dods , lui dit-il , vous voyez une ancienne connaissance.
■ — Pourquoi non? Et qui ctes-vous donc , vous qui me parlez ainsi? lui demanda-t-elle tout d'une haleine. Et elle se mit à frotter un chandelier de cuivre avec encore plus d'activité qu'auparavant , le ton sec avec lequel elle avait parlé indiquant clairement le peu d'intérêt qu'elle prenait à la conversation.
— Un voyageur , ma bonne mistress Dods , qui vient vous demander à loger pour un jour ou deux.
— Je crois que vous êtes dans l'erreur. Je n'ai pas de place ici pour tous vos sacs. Vous vous êtes trompé de route, voisin, et il faut que vous et vos sacs vous descendiez un peu plus bas.
—Je vois que vous n'avez pas reçu la lettre que je vous ai écrite , mistress Dods.
— Comment l'aurais-je reçue? Ne nous a-t-on pas retiré la poste pour la placer à la source de Spa , comme ils l'appellent ?
— Ce n'est qu'à quelques pas d'ici.
— Hé bien , vous y arriverez plus vite.
— Mais , si vous y aviez envoyé chercher ma lettre , vous auriez appris
— Je n'ai besoin de rien apprendre à mon âge. Ceux qui ont à m'écrire peuvent donner leurs lettres à John Hislop , le voiturier , qui connaît la route depuis quarante ans. Quant à celles qu'on adresse à la maîtresse de poste,
(i) Allusion à une superstition écossaise : celui qui adresse le premier la parole à un fantômo , risque de mourir dans le courant de l'anne'e. — Tu,
comme on l'appelle, au pied de la montagne, elles peuvent rester dans la boîte jusqu'au jugement dernier, avec un avis pour qu'on les fasse prendre, avant que je les y envoie chercher. Jamais elles ne me saliront les doiets Maîtresse de poste! voire! l'impertinente! Je la connais bien. Je me souviens de l'avoir vue faire pénitence publique dans l'église pour avoir, avant d'être mariée... \
L'étranger se mit à rire; mais il interrompit l'hôtesse fort à temps pour l'honneur de la maîtresse de poste, en l'assurant qu'il avait envoyé à son affidé, le voiturier, sa ligne et sa malle, et qu'il espérait qu'elle île refuserait pas de recevoir chez elle une ancienne connaissance, un homme qui croyait ne pouvoir dormir à son aise dans aucun lit à cinq milles de Saint-Rouan , s'il savait que celui de la chambre Bleue n'était pas occupé.
— Sa ligne! une ancienne connaissance! la chambre Bleue ! répéta Me g avec un air de surprise. Et, se tournant en face de l'étranger, elle se mit à l'examiner avec intérêt et curiosité. — Vous n'êtes donc pas un porte-sac , après tout? ajouta-t-elle.
— Non, depuis que j'ai déposé ma valise sur cette chaise.
— Hé bien, tout ce que je puis dire, c'est que j'en suis bien aise. Je n'aime pas leur manière ridicule de mêler de l'anglais dans tous leurs discours. Ce n'est pas que je n'iûe connu d'honnêtes garçons parmi eux ; pourquoi non? Mais c'était quand ils venaient loger ici de temps en temps comme d'autres braves gens; au lieu que depuis qu'ils ont pris leur volée, comme une troupe d'oies sauvages, vers le nouvel hôtel qui est là-bas , on dit qu'ils jouent des tours d'enfer clans la chambre des voyageurs , comme on l'appelle, ni plus ni moins que si elle était pleine déjeunes lairds ivres.
— C'est qu'ils auraient besoin de vous pour main- Ci) Nous avons eu plusieurs fois l'occasion d'expliquer celle cérémonie du cutty-
sloll. Voyez , dans la Prison d'Edimbourg, l'entretien de Jeanie Deans avec la reine Caroline. — Ed.
tenir le bon ordre parmi eux , mistress Marguerite.
— Qui-dà, mon garçon! vous m'avez l'air d'un beau parleur ; mais il ne faut pas croire que je me laisse enjôler si aisément.
Et, le regardant de nouveau en face, elle l'honora d'un examen plus attentif.
Tout ce qu'elle remarquait en lui était, dans son opinion, favorable à cet étranger. C'était un homme bien fait, de taille un peu plus qu'ordinaire , et à qui l'on aurait pu donner de vingt-cinq à trente ans ; car, bien qu'au premier coup-d'œil il pût paraître avoir atteint ce dernier âge, cependant en l'examinant de plus près on pouvait croire que le soleil brûlant d'un climat plus chaud que l'Ecosse, peut-être quelque fatigue de corps et d'esprit, ou quelques soucis secrets, avaient imprimé sur ses traits les indices d'un plus grand nombre d'années qu'il n'en avait encore vu. Il possédait de grands yeux, de belles dents; et toute sa physionomie, sans avoir un caractère particulier de beauté /respirait l'esprit et la vivacité. Sa tournure, également éloignée de la gaucherie et de l'affectation , avait cette aisance qui annonce l'homme bien né ; et , quoique la simplicité de ses vètemens et la circonstance qu'aucun domestique ne l'accompagnait ne permissent pas à Meg de le regarder comme un homme trèsfavorisé par la fortune , il ne lui resta guère de doute que l'inconnu ne fût d'un rang supérieur à celui de ses pratiques ordinaires.
Pendant que la bonne hôtesse faisait ces observations, quelques souvenirs obscurs , se présentant confusément à son esprit, lui persuadèrent qu'elle avait effectivement déjà vu celui qui en était l'objet. Mais quand, mais oh , c'était ce qu'elle ne pouvait se rappeler. Ce qui l'embarrassait surtout, c'était un air de sang-froid et de sarcasme qu'elle ne pouvait concilier avec les souvenirs que faisait naître en elle sa physionomie.
Enfin elle lui dit avec toute la politesse dont elle était
capable : • — Ou je vous ai déjà vu, monsieur, ou j'ai vu quelqu'un qui vous ressemble beaucoup. Et vous connaissez la chambre Bleue? Cependant vous êtes étranger dans ce pays.
— Pas aussi étranger que vous pouvez le supposer, Meg, répondit-il en prenant un ton plus familier. Vous en serez convaincue quand je vous aurai dit mon nom : Frank Tyrrel.
— Tirl! s'écria Meg avec un accent de surprise. Impossible! Vous ne pouvez être Francie Tirl, ce jeune étourdi qui péchait des poissons et qui dénichait des oiseaux ici il y a sept ou huit ans. Cela ne se peut pas. Francie n'était qu'un marmot.
— Mais ajoutez sept ou huit ans sur la tête de ce marmot, Meg; vous le reconnaîtrez peut-être dans l'homme qui est devant vous.
— C'est la vérité, dit Meg en jetant un coup-d'œil sur ses propres traits, qui se réfléchissaient sur une cafetière de cuivre qu'elle avait rendue brillante comme un miroir à force de la frotter; c'est la vérité pure. Il faut dans ce bas monde vieillir ou mourir. Mais, M. Tirl, car je ne dois plus vous appeler Francie, je pense que
— Donnez-moi tel nom qu'il vous plaira, ma bonne dame ; il y a si long-temps que personne ne m'en a donné un qui annonçât quelque affection, que celui qui en prouverait me serait plus précieux que le titre de lord.
— Hé bien donc, M. Francie, si ce n'est pas vous offenser, j'espère que vous n'êtes pas un nabab *?
— Non, non, en vérité, mon ancienne amie. Mais, quand je serais un nabab, qu'en résulterait-il?
■ — Rien du tout , si ce n'est que je vous engagerais peutêtre a aller loger un peu plus loin, pour y être plus mal servi. Les nababs! voire! c'est la peste du pays. Ils ont fait augmenter le prix des œufs et de la volaille à trente
(i) Nom qu'on donne en Angleterre à ecux qui ont fait fortune dans les Indes,
— Ed.
milles à la ronde. Mais ce n'est pas mon affaire : ils vont presque tous boire de l'eau là-bas. Il en faut beaucoup, voyez-vous, pour nettoyer leur teint cuivré , qui aurait besoin d'être frotté comme mes casseroles que personne autre que moi ne sait rendre bien luisantes.
— Hé bien, ma chère amie, le résultat est donc que je puis rester ici, et y avoir à dîner?
— Hé! pourquoi non?
— Et que j'aurai la chambre Bleue pour une couple de nuits, peut-être même pour plus long-temps?
— Je n'en sais trop rien. La chambre Bleue est la meilleure de nos chambres , et ceux qui sont près de ce qu'il y a de mieux dans ce monde ne sont pas mal partagés.
— Arrangez cela comme il vous plaira, je vous en laisse la maîtresse, et en attendant je vais voir si mon cheval ne manque de rien.
— L'homme miséricordieux pour ses semblables, dit Meg quand Tyrrel fut sorti de la cuisine, l'est aussi pour sa monture. Il a toujours eu en lui, ce M. Tirl, quelque chose qui passe l'ordinaire. Mais quel terrible changement dans son visage depuis la dernière fois que je l'ai vu! Au surplus, à cause de l'ancienne connaissance, il aura aujourd'hui un bon dîner, je puis en répondre.
Elle se mit à faire tous les préparatifs convenables avec son activité ordinaire ; et elle était tellement occupée des soins de sa cuisine que, lorsque ses deux servantes reparurent, elles échappèrent à la mercuriale qu'elle leur avait destinée pour prix de leur diligence et de leur propreté. Sa complaisance alla même, lorsque Tyrrel entra dans la cuisine pour prendre sa valise, jusqu'à reprocher à Eppie d'être une fainéante, parce qu'elle ne l'avait pas encore portée dans la chambre qu'elle avait décidé qu'il occuperait.
— Je vous remercie, lui dit Tyrrel; mais j'ai des dessins et des couleurs dans ma valise, et je préfère la porter moi-même.
— «Est-ce que voas faites encore ie métier de peintre? demanda Meg ; vous étiez un lier barbouilleur il y a quelques années.
— Je ne puis vivre sans cela, répondit Tyrrel. Et, prenant sa valise, il suivit la servante, qui le conduisit dans un appartement fort propre, où il eut bientôt la satisfaction de voir paraître le chef-d'œuvre de l'hôtesse, un ragoût de tranches de veau, avec l'accompagnement ordinaire de légumes, et une cruche d'excellente aie, que mistress Meg plaça sur la table de ses propres mains. Il ne pouvait moins faire, en reconnaissance de cet honneur, que de demander à Meg une bouteille à cachet jaune, s'il lui restait encore de ce délicieux bordeaux.
— S'il m'en reste encore! dit Meg. Oui, oui, il m'en reste, car je ne le jette pas à la tête du premier venu. Ah! je vois, M. Tyrrel, que vous n'avez pas encore renoncé à toutes vos anciennes folies. Si vous faites des peintures pour vivre, un verre d'eau et de rum vous reviendrait à meilleur marché, et vous ferait autant de bien. Mais je vois que vous voulez vous passer cette fantaisie, quand ce devrait être la dernière.
Meg partit, et au bruit de ses pas se mêla celui du trousseau de clefs qu'elle tenait à la main; après quelques instans d'absence elle apporta une bouteille de vin de Bordeaux, tel qu'aucune taverne à la mode n'en pouvait fournir, sur la demande d'un duc, et au prix qu'un duc en aurait payé. Elle ne parut pas peu flattée quand son jeune hôte l'assura qu'il n'en avait pas encore oublié le bouquet délicieux. Après ces divers actes d'hospitalité elle se retira, en laissant Tyrrel libre de jouir à son aise de toutes les bonnes choses qu'elle venait de lui servir.
Mais au fond du cœur Tyrrel nourrissait de quoi braver la puissance inspiratrice de la bonne chère et même du vin , qui ne réjouit le cœur de l'homme que lorsqu'une oppression secrète n'en neutralise pas l'influence par une réaction en sens inverse. Il se retrouvait dans des lieux
qu'il avait aimés à cette époque délicieuse de la vie où la jeunesse nous fait toutes ces promesses flatteuses que Page mûr nous tient si rarement. Il tira sa chaise dans l'embrasure d'une croisée antique, et , levant le store pour jouir de la fraîcheur de l'air, il laissa ses pensées se reporter sur le passé , tandis que ses yeux s'arrêtaient sur des objets qu'ils n'avaient pas vus depuis plusieurs années fécondes en événemens ; ses regards pouvaient embrasser la partie inférieure du village, dont les ruines perçaient ça et là à travers la verdure et l'ombrage. Plus loin, au centre de la petite hauteur qui formait le cimetière, on apercevait l'église de Saint-Ronan. Plus loin encore, à l'endroit où la rivière de Saint-Ronan faisait sa jonction avec celle qui traversait la vallée, on distinguait, blanchies par les rayons du soleil couchant , les maisons du nouveau village, les unes déjà achevées , les autres à demi construites, dans le voisinage de la source médicinale.
Le temps change tout autour de nous, pensa Tyrrel. — Et si cette réflexion n'était pas neuve , elle était du moins bien naturelle. — Et pourquoi donc l'amour et l'amitié auraient-ils une plus longue durée que nos maisons et nos monumens? — Et il tomba dans une sombre rêverie, qui fut troublée par l'arrivée de son hôtesse officieuse.
— Je venais vous offrir de prendre une tasse de thé , M. Francie, lui dit-elle, et cela en souvenir du vieux temps. Si vous le trouvez bon , je dirai à Reenie d'apporter ici tout ce qu'il faut , et je le préparerai moi-même. Mais je vois que vous n'avez pas encore fini votre vin.
— Pardonnez-moi , mistressDods; j'ai fini , et vous pouvez emporter la bouteille.
— Emporter la bouteille avant que le vin soit bu ! s'écria Meg avec un air de mécontentement; j'espère que vous ne trouvez rien à redire au vin , M. Tirl?
A cette question, faite d'un ton presque courroucé, Tyrrel se contenta de répondre modestement qu'il avait trouvé le vin délicieux.
— Et pourquoi donc ne le buvez-vous pas? On ne doit jamais demander plus de vin qu'on n'en peut boire. Vous croyez peut-être que nous suivons ici la mode de la tabled'hôte, comme ils appellent là-bas leur Ordinaire \ où l'on serre dans une armoire tous les restes de vinaigre qui se trouvent dans les bouteilles, comme on me l'a raconté, avec une étiquette sur le cou de chacune, pour montrer qu'elle appartient à telle ou telle pratique , de manière qu'elles sont là rangées comme des fioles d'apothicaire ;— ~ et, si pleines qu'elles puissent être, il n'y en a pas une qui pourrait remplir un honnête mutchkin 2.
— Il peut se faire, dit Tyrrel , ne voulant pas contrarier l'humeur et les préjugés de son ancienne connaissance, que le vin ne soit pas assez bon pour qu'on désire de l'avoir à pleine mesure.
— Vous pouvez bien le dire , et cependant ceux qui le vendent pourraient le donnera borumarché, car ils n'ont que la peine de le faire. Je réponds que la plus grande partie de leur vin n'a jamais vu la France ni le Portugal. Mais, comme je le disais, ma maison n'est pas une de ces nouvelles barraques où l'on met le vin en réserve pour ceux qui ne peuvent pas le boire. Quand le bouchon est tiré, il faut que la bouteille se vide. Hé ! pourquoi non? N'est-ce pas pour cela qu'on la débouche?
— Je suis d'accord avec vous, Meg; mais la course que j'ai faite aujourd'hui m'a un peu échauffé, et je crois que la tasse de thé que vous me promettez me fera plus de bien que le reste de mon vin.
— En ce cas, ce que je puis faire de mieux pour vous , c'est de le mettre de côté pour en faire la sauce d'un salmi de canard sauvage que je vous servirai demain ; car je crois que vous m'avez dit que vous demeurerez ici un ou deux jours.
— Sans contredit, Meg; c'est mon dessein.
(l) Ordinaire est le mot anglais. — Ed. (a) Mesure d'Ecosse. — Tr.
— A la bonne heure. Ainsi donc le reste du vin ne sera pas perdu. Ce n'est pas tous les jours qu'on en emploie de pareil pour faire unsalmi ; permettez-moi de vous le dire, voisin. Mais je me rappelle le temps où , migraine ou non, vous auriez vu le fond de la bouteille, et où vous m'auriez peut-être cajolée pour vous en donner une autre. Il est vrai qu'alors vous aviez votre cousin pour vous aider, C'était un bon vivant que ce Valentin Bulmer ; mais vous étiez aussi un joyeux compère, M. Francie, et j'avais fort à faire pour vous mettre tous deux à la raison quand vous aviez envie de faire quelque escapade. Mais vous avez toujours été plus maniable que Valentin. Oh! c'était un beau garçon, avec des yeux comme des diamans, des joues comme des roses, une tête comme un tapis de bruyère. C'est le premier que j'aie vu porter des favoris, comme on les appelle; mais aujourd'hui tout le monde fraude le barbier. Et il riait! il riait à ressusciter un mort. Je vous dis qu'il faisait tant rire, qu'il fallait tellement le surveiller, que quand il était dans la maison il n'y avait plus moyen de songer à personne. Et qu'est-il devenu votre cousin Valentin Bulmer, M. Francie?
Tyrrel baissa les yeux , et ne répondit que par un soupir.
- — En vérité? est-il bien possible? Le pauvre garçon a-t-il été retiré si tôt de ce monde misérable? Hé bien, c'est une porte par où il faut que nous passions tous. Que nous soyons flacons ou pots, nous ne sommes tous que des vases fêlés, et nous ne pouvons conserver en nous la liqueur de la vie. Hélas ! hélas ! Et ce pauvre Valentin Bulmer était-il de la baie de Bulmer, où l'on débarque le genièvre de Hollande? On boit aussi du thé dans ce pays. J'espère que vous trouverez bon celui que je vous ai apprêté, M. Francie.
— Excellent, ma bonne dame, — répondit Franck Tyrrel; mais c'était d'un ton à lui faire comprendre qu'elle avait entamé un sujet qui lui rappelait de fâcheux souvenirs.
— Et quand est-il mort, ce pauvre garçon? continua Meg , qui avait sa bonne part des qualités de notre mère Eve, et qui désirait savoir quelque chose sur ce qui paraissait affecter si péniblement son hôte. Mais Tyrrel ne répondit pas à son attente, et il réussit même à donner un autre cours à ses idées, en se tournant encore du côté de la fenêtre, et en regardant les nouveaux bâtimens qui s'élevaient près de la source de Saint-Pionan. Feignant de les apercevoir pour la première fois , il lui dit d'un ton d'indifférence : — Il paraît que vous avez acquis de nouveaux voisins, mistress Dods?
— Des voisins! s'écria Meg, son courroux s'enflammant, comme cela ne manquait jamais d'arriver toutes les fois qu'on faisait la moindre allusion à un sujet qui lui tenait si fort au cœur; vous pouvez les appeler voisins, si bon vous semble ; mais si le diable veut emporter tout ce voisinage, ce n'est pas Meg Dods qui s'y opposera.
■ — Je suppose, ajouta Tyrrel, comme s'il n'eût pas remarqué son mécontentement,que c'estià l'hôtel du Renard dont j'ai entendu parler.
— Du Renard ! s'écria Meg ; oui , oui ; et c'est ce Renard qui m'a enlevé toutes mes oies. Je pourrais bien fermer ma maison, M. Tyrrel, si c'était elle qui dût me faire vivre. Moi qui ai vu enfans tous nos gens comme il faut, qui leur ai donné de ma propre main des croquignoles et des bonbons ! cela n'empêche pas qu'ils verraient la maison de mon père me tomber sur les épaules avant qu'aucun d'eux me prêtât seulement une épingle pour la soutenir. Et cependant ils ont donné chacun leurs cinquante livres pour faire bâtir ce qu'ils appellent le grand hôtel. Cela leur a bien profité, car ce coquin de Sandie Lawson ne leur a pas payé un bawbie l des quatre derniers termes de ses loyers.
— Il me semble que , si cette source est devenue si fa-
(i) Petite monnaie d'Ecosse. —Tu.
meuse par les cures qu'elle a opérées , le moins qu'on pouvait faire pour vous c'était de vous en nommer prêtresse.
— Moi, prêtresse! je ne suis pas de la croyance des quakers, M. Francie; je vous en réponds; et je n'ai jamais entendu parler d'une maîtresse d'auberge qui se soit faite prédicateur, si ce n'est la vieille mère Buchaii dans l'ouest. Et si je me mettais à prêcher, je me flatte que j'ai trop l'esprit d'une Ecossaise pour prêcher dans la même salle où l'on a dansé toutes les nuits de la semaine, sans même en excepter celle du samedi, jusqu'à ce qu'on entende sonner minuit. Non, non, M. Francie, je laisse cela à M. Simon Chatterly, comme on appelle ce peut rejeton de l'épiscopat arrivé d'Edimbourg, qui joue aux cartes, danse six jours de la semaine, et, le septième, fait la prière dans la salle du bal, ayant pour clerc cet ivrogne de barbier, Tom Simson.
— Il me semble que le nom de M. Chatterly ne m'est point inconnu.
— Vous avez peut-être entendu parler de ce sermon qu'il a fait imprimer , où il compara cette mare à la fontaine de Bethescla, comme un impie profanateur qu'il est. Il aurait dû savoir que cet endroit a acquis sa renommée dans les jours de ténèbres du papisme, et quoiqu'ils lui aient donné le nom de Saint-Ronan, ce n'est pas à moi qu'on fera jamais accroire que le brave homme y ait jamais mis la main ; car j'ai été assurée, par quelqu'un qui devait s'y connaître, que ce bon saint n'était pas Romain , mais seulement caldien ou chaldlen 1, ou quelque chose de semblable. Mais ne prendrez-vous pas une autre tasse de thé, M. Francie, et une de ces tartines? Elles sont faites avec mon propre beurre frais , M. Tirl, et non avec de mauvaise graisse de cuisine , comme les gâteaux qu'on vend chez ce confiseur là-bas, et où l'on trouve plus de mouches
(i) La mère Dods vent parler des Culdcs; premiers prêtre3 des Hébrides, dont le christianisme différait de relui «le Roms. — Ed.
mortes que de grains d'anis. Confiseur! Avec delà farine de seigle pour un penny , de la mélasse pour moins , et quelques grains d'anis, je ferais de meilleurs gâteaux qu'on n'en a jamais vu sortir de son four !
— Je n'en doute nullement , mistress Dods ; je voudrais seulement savoir commentées nouveau-venus ont pu soutenir la concurrence contreune maison aussi anciennement établie et aussi avantageusement connue que la vôtre. Je présume qu'ils le doivent à la vertu des eaux minérales; mais comment ces eaux ont-elles obtenu tout à coup tant de réputation?
— Je ne saurais vous le dire. On les regardait comme n'étant bonnes à rien , si ce n'est seulement de temps en temps à quelque enfant de pauvre qui avait gagné les écrouelles , et qui n'avait pas le moyen d'acheter pour un penny de sels. Mais milady Pénélope Penfeather tomba malade, et comme c'était d'une maladie que personne n'avait jamais eue , il fallait bien qu'elle fût guérie par un remède qui n'avait jamais guéri personne, ce qui était très-conséquent. Or milady, comme vous pouvez le savoir, a de l'esprit à volonté , car tous les savans d'Edimbourg viennent dans sa maison de Wyndywalls , qu'il plaît à milady d'appeler le château d'Air , et chacun de ces savans a son tour particulier, les uns faisant des contes et des vers tout aussi bien que Piob Burns et Allan Ramsay l; les autres courant sur les montagnes et dans les vallées , et brisant de grosses pierres à coups de marteau , comme s'ils étaient chargés de la réparation des routes : on dit que c'est pour voir comment le monde a été fait. On en voitqui jouent de toutes sortes d'instrumens; ctilyenaqui vont se percher , comme autant de corbeaux , sur toutes les montagnes du pays , avec du papier et des crayons , pour faire aussi votre métier à vous, M. Francie; sans compter ceux qui ont été dans les pays étrangers, ou qui
(i) Doux poète3 ëcossais contemporains de Meg Dods. — E»i
disent qu'ils y ont été , ce qui revient au même , comme vous le savez ; et peut-être deux ou trois miss à queues traînantes, qui héritent des lubies de lady Pénélope, quand elle en est lasse , comme ses femmes de chambre portent ses robes de rebut. Si bien donc , qu'après l'heureuse guérison, comme on l'appelle, demilady, toute la troupe d'oisons sauvages est accourue pour s'établir autour de la mare, afin d'y diner sur l'herbe, comme une bande d'Egyptiens; et l'on a récité des vers et chanté des airs et des chansons sans doute en l'honneur de la source , comme ils appellent cette vilaine eau, et à la gloire de lady Pénélope Penfeather. Enfin ils ont fini par boire un grand verre de cette eau admirable, qui, ace qu'on m'a assuré, fit un grand dégât dans leur estomac, pendant qu'ils retournaient chez eux: ils appellent cela un pique-nique. Et c'est ainsi que cette folle de gigue a commencé sur l'air de milady; et depuis ce temps on a dansé de plus en plus sur l'air des fous. Nous avons vu arriver des maçons et des pâtissiers, des prédicateurs et des comédiens , des épiscopaux et des méthodistes, des fous et des docteurs, des architectes et des droguistes, sans parler de marchands de toute espèce, qui vendent leurs marchandises de rebut plus de trois fois leur valeur. Voilà pourtant comment s'est élevé le nouveau village de la Source , au grand détriment de l'honnête et vieux village de Saint-Ronan , où tant de braves gens vivaient heureux bien long-temps avant qu'aucun de ces nouveau-venus fût né , — avant que semblables caprices fussent nés dans leur cerveau fêlé.
— Et que dit de tout cela le laird de Saint-Ronan , votre propriétaire?
— Mon propriétaire, dites-vous , M. Francie ! Le laird de Saint-Ronan n'est pas mon propriétaire, et il me semble que vous auriez pu vous en souvenir. Non , non , louange en soit rendue à qui de droit ! Meg Dods est en même temps maître et maîtresse. C'est bien assez que je tienne les portes de la maison ouvertes , comme je le fais , vienne la
Pentecôte ou la Saint-Martin. Il y a un vieux sac de cuir , M. Francie, dans un des trous du pigeonnier du dignemaître Bindloose, le clerc du shériff, c'est-à-dire dans son cabinet , et dans ce sac se trouve une bonne chartre en parchemin contenant chartre saisine , ce qui est hors de toute atteinte , et vous pouvez vous en informer quand vous le voudrez.
— Pardon , Meg , j'avais oublié que l'auberge vous appartient ; quoique je me rappelle que vous possédez aussi une quantité considérable de terres.
— Peut-être j'en possède, peut-être je n'en possède pas; et pourquoi n'en posséderais-je pas? Mais vous me demandez ce que dit de ce qui se passe là-bas le laird de Saint-Ronan, dont le grand-père était le propriétaire de cette auberge affermée alors à mon père : il se jette sur un penny comme un coq sur un grain d'orge, et il leur a donné à rente inféodée tout le terrain autour de la mare, et qu'on nomme aujourd'hui Wellholm , ce qui était le meilleur lot de terre qu'il possédât, pour être coupé 9 taillé et morcelé , suivant le bon plaisir de Jock Ashler» Ce maçon se donne les airs de se dire architecte. Vous voyez que , si nous vivons dans un nouveau monde , on n'y manque pas de nouveaux mots , et c'est une autre vexation pour des gens qui ont atteint mon âge. C'est une honte au laird de laisser son ancien patrimoine s'en aller comme cela; le cœur me saigne en y pensant, quoique je n'aie guère de raisons pour m'inquiéter de ce qu'il pourra devenir, lui et les siens.
— Le laird de Saint-Ronan est-il toujours celui que j'ai connu, vieillard avec qui vous savez que j'ai eu une querelle pour....
— Pour avoir été braconner dans les marais de Spring- Well-Head. Ah ! M. Tirl , le brave M. Bindloose vous a tiré bien adroitement de cette affaire. Non, non, ce n'est plus cet honnête homme; c'est son fils John Mowbray. Le père repose dans l'église de Saint-Ronan depuis six ou sept ans.
— N'a-t-il pas laissé d'autre enfant que le laird actuel? demanda Tyrrel presque en balbutiant.
— C'était bien assez d'un pareil fils. Passe s'il en eût eu un autre qui eût mieux valu.
— Et il est donc mort sans laisser d'autres enfans que ce fils?
— Non vraiment. Il y a, avec votre permission , miss Clara , qui tient la maison de son frère, si l'on peut dire qu'il tienne maison , car il est presque toujours là-bas à la mare , de sorte qu'ils n'ont pas besoin de faire grande cuisine aux Shaws.
— Miss Clara doit s'y ennuyer pendant l'absence de son frère ?
— Oh, non ! il l'emmène souvent avec lui à la Source, comme on l'appelle , et il vous la plante au milieu de tous les fous qui s'y rassemblent, Dieu sait pourquoi, leur secouant la main , dansant avec eux et prenant part à toutes leurs folies. Je ne lui désire pas de mal , mais c'est une honte que la fille de son père se trouve avec cette troupe d'étudians , de clercs de procureurs, de porte-sacs, en un mot avec toute cette mauvaise compagnie qu'on y rencontre.
— ^Vous êtes trop sévère, Meg. La conduite de miss Clara mérite sans doute qu'on lui laisse toute liberté.
— Je ne dis rien contre sa conduite , reprit Meg ; — il n'y a rien à en dire que je sache ; mais j'aime que qui se ressemble s'assemble. Je n'ai jamais trouvé rien à redire au bal que tous les gens comme il faut donnaient dans ma maison il y a bien des années. Les vieilles gens venaient dans leurs voitures avec des chevaux noirs à longue queue; plus d'un jeune gaillard arrivait sur son cheval de chasse, et quelquefois avec une belle dame en croupe derrière lui; bien des jolies filles se montraient montées sur leur bidet; chacun s'amusait , hé ! pourquoi non ? Il y avait aussi le bal des fermiers , où l'on voyait de braves jeunes gens en bas bleus et en culottes de peau de daim. C'était ce qu'on
peut appeler des réunions décentes. On aurait dit d'une seule famille; tout le monde s'y connaissait. A l'un, les fils de laboureurs dansaient avec les filles de fermiers; à l'autre, les hommes comme il faut offraient la main à des femmes de qualité, si ce n'est lorsque quelqu'un des gentilshommes du club de Killnakelty voulait me faire danser moi-même par forme de plaisanterie; et il arrivait souvent que je ne pouvais suivre la danse, tant je riais. A coup sûr je n'ai jamais trouvé à redire à ces plaisirs innocens, quoiqu'il m'en coûtât ensuite une semaine de travail pour remettre l'ordre dans la maison.
- Le cérémonial des assemblées dont vous parlez, Meg, ne serait pas agréable pour un étranger comme moi. Comment pourrais-je trouver une danseuse dans ces espèces de réunions de famille?
— Soyez sans inquiétude, M. Francie , dit Meg en clignant l'œil d'un air malin ; jamais Tony ne manquera de Toinette , que le monde aille comme il voudra. Mais, pour mettre les choses au pire, il vaut mieux avoir quelque embarras pour trouver une danseuse que d'en prendre une le soir dont on ne puisse se débarrasser le matin.
— Est-ce que cela arrive quelquefois?
— - Si cela arrive ! si cela arrive parmi ces gens qui se rassemblent à la mare ! Tenez, encore la dernière saison ] , comme ils l'appellent , pour ne pas chercher plus loin , le jeune Bingo Binks, cet Anglais à habit rouge, qui a une diligence qu'il conduit lui-même, se trouva accouplé un soir avec miss Rachel Bonnyrigg, la fille à longues jambes de la vieille lady Loupengirth , et ils dansèrent si longtemps ensemble , qu'on en dit plus qu'on n'aurait dû en dire. Il aurait bien voulu en rester là; mais ce n'était pas le compte de la vieille dame , et elle arrangea si bien les choses qu'il fallut que miss Rachel devint lady Binks en dépit de sir Bingo. Il n'a jamais osé la conduire dans sa
(i) A l'imitation de Londres , où l'on appelle la saison , les mois d'avril , de mai, de juin , de juillet , époques des soire'es et des bals. — Tr.
famille en Angleterre, et depuis ce temps il est toujours resté à la mare; et voilà à quoi elle est bonne.
— Et Clara, je veux dire miss Mowbray , voit-elle de pareilles femmes? demanda Tyrrel avec un empressement et un intérêt qu'il aurait voulu déguiser.
— Que voulez-vous qu'elle fasse, la pauvre fille? Il faut bien qu'elle voie les gens que voit son frère, car il est bien clair qu'elle dépend de lui. Mais en parlant de cela, je sais ce que j'ai à faire, moi, avant qu'il fasse nuit. Il y a longtemps que je suis à jaser avec vous, M. Francie.
A ces mots elle se retira en marchant d'un pas résolu , et bientôt elle fit retentir toute la maison du bruit de sa voix , en distribuant des ordres et des réprimandes à ses servantes.
Tyrrel resta quelques instans plongé dans ses réflexions . Prenant ensuite son chapeau, il alla dans l'écurie , où son cheval reconnut son maître en dressant les oreilles et avec ce hennissement par lequel ce noble animal accueille l'ami qui l'approche. S'étant assuré que rien ne manquait à son fidèle compagnon , il profita du reste du jour pour aller revoir le vieux château , ce qui faisait autrefois sa promenade favorite du soir. Il y resta tant que le crépuscule le lui permit, admirant les beautés que nous avons tâché de décrire dans le chapitre précédent, et comparant les teintes que la nuit effaçait dans le paysage qu'il avait sous les yeux, à celles de la vie humaine lorsque la jeunesse et l'espérance cessent de lui prêter la magie de leurs couleurs.
Il retourna ensuite à l'auberge, où la promenade qu'il avait faite et un léger souper consistant en un lapin du pays de Galles ' et quelques verres d'ale brassée par la bonne dame , rendirent à son esprit plus de gaieté ou du moins plus de résignation. Il fut ensuite conduit dans la chambre
(i) Welsh rabbil , rôtie au fromage, appele'e vulgairement lapin du pays de Galles ; comme on appelle en France chapon de Gascogne une croûte de pain frotté* d'ail mise dans la salade. — El).
Bleue que Meg lui avait fait l'honneur de lui destiner, et
il y passa la nuit avec tranquillité, sinon avec gaieté.