CONCLUSION
>! Le dénoûment approche , el tout ce qui va suis ce « N'offrira que misère et que calamité' , « Récit peu séduisant et sans variété.
<( Des rochers escarpés , un dangereux rivage , « Des complots ténébreux, les horreurs du naufrage, « Présentent des sujets heureux pour le pinceau; « Mais qui peut s'arrêter à tracer le tableau « D'un brouillard empesté qui couvre un marécage? > Ancienne pièce de théâtre.
Lorsque Mowbray eut traversé le ruisseau, comme nous l'avons déjà dit, son esprit était dans la même situation qu'un volcan dans les flancs duquel grondent des feux souterrains au moment de l'éruption. Tout à coup plusieurs coups de feu , suivis de quelques éclats de rire , lui rappelèrent qu'il avait promis de se trouver en ce lieu écarté , ce jour même et à cette heure , pour une gageure qu'il avait faite avec le soi-disant lord Etherington^pour décider qui tirerait le mieux au blanc au pistolet; à cette gageure s'étaient intéressés les capitaines Jékyl et Mac Turk , pour qui un pareil passe-temps était particulièrement agréable.
L'espoir que ce souvenir lui offrit de pouvoir se venger de l'homme qu'il regardait comme l'auteur de tous les malheurs de sa sœur fut pour lui une tentation irrésistible; et, faisant sentir l'éperon à son cheval, il traversa rapidement le taillis, et arriva bientôt à la petite clairière où les trois amis, désespérant de le voir arriver, avaient
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déjà commencé à s'amuser entre eux. De grands cris de joie se firent entendre dès qu'on l'aperçut.
— Voici Mowbray qui arrive, de par Dieu! s'écria le capitaine Mac Turk, et l'eau tombe de ses vêteniens comme d'un arrosoir.
— Je ne le crains pas, dit Etherington ( car autant vaut que nous continuions à l'appeler ainsi ) ; il a couru trop vite pour avoir la main sûre.
— C'est ce que nous allons vo*r, milord Etherington, ou pluiôt M. Valentin Bulmer, dit Mowbray en sautant à bas de son cheval , et en accrochant la bride à une branche d'arbre.
• — Que veut dire ceci, M. Mowbray? dit Etherington en se redressant , tandis que Jékyl et Mac Turk se regardaient d'un air de surprise.
— Cela veut dire, monsieur, que vous êtes un imposteur, et que vous usurpez un nom qui ne vous appartient pas.
— M. Mowbray, c'est une injure que je ne puis porter plus loin que cet endroit même.
— Et si vous en aviez eu le dessein, j'y aurais ajouté quelque chose qui aurait été encore plus lourd à porter.
— Suffit, monsieur, suffit. Cheval prêt à courir n'a pas besoin d'éperon. Jékyl, vous aurez la bonté de me servir de second dans cette affaire?
— Certainement, milord.
— Et comme il paraît qu'il n'y a nul espoir que cette affaire puisse se terminer à l'amiable, dit le pacifique capitaine Mac Turk, de par Dieu! mon cher et bon ami M. Mowbray de Saint-Ronan, je m'estimerai fort heureux de vous seconder de ma présence et de mes avis. H n'est pas malheureux que nous nous soyons trouvés tous ici , et que nous soyons munis des* armes nécessaires; car il aurait été bien désagréable pour tous deux de vous voir obligés de vous retirer chacun de votre coté, faute de pistolets et de témoins,
— Je voudrais bien savoir avant tout, dit Jékyl, d'où peut venir une mésintelligence si subite.
— De rien, répondit Etherington, à moins que ce ne soit une pie au nid que M. Mowbray ait découverte. Il sait que sa sœur a toujours joué le rôle de folle, et je suppose qu'il a entendu dire qu'elle a fait dans son temps... quelque folie.
— O crimini! s'écria Mac Turk; mon bon capitaine Jékyl, hâtons-nous de charger les pistolets et de mesurer le terrain; car, de par Dieu! si ces messieurs continuent a se dire des douceurs , il n'y aura que les deux bouts d'un mouchoir qui pourront les contenter. Goddam!
Animé par des intentions si amiables, Mac Turk, aidé par le capitaine Jékyl , eut bientôt mesuré le terrain; et tout en s'en occupant, il lui proposa de parier une bouteille de vin que les deux adversaires tomberaient au premier feu, attendu qu'ils étaient connus l'un et l'autre pour d'excellens tireurs.
L'événement prouva qu'il ne s.'était guère trompé, car la balle d'Etherington effleura la tempe de Mowbray, au même instant que celle de Mowbray perça le cœur du prétendu comte. Etherington fit un bond à deux pieds de terre, et tomba mort sur la place. Mowbray resta immobile comme une statue de pierre, son bras pendant à son côté, et sa main appuyée sur l'instrument de mort encore tout fumant.
Jékyl accourut pour soutenir et relever son ami, et le capitaine Mac Turk, ayant mis ses lunettes, posa un genou en terre pour regarder le défunt en face.
— Nous aurions dû avoir ici le docteur Quackleben , dit-il en essuyant les verres de ses lunettes, et en les remettant dans leur étui de chagrin; — quoique ce n'eût été que pour la forme, car le pauvre diable est bien mort. — Allons, Mowbray, mon garçon, dit-il en le prenant par le bras, il faut que vous et moi nous gagnions du terrain avant qu'il arrive pire. J'ai ici mon bidet, voilà voire
cheval; rendons-nous d'abord à Marchthorn. — Capitaine Jékyl, je vous souhaite le bonjour; voulez-vous que je vous prête mon parapluie pour retourner à l'hôtel ; je crois qu'il va pleuvoir.
Movvbray n'avait pas fait deux cents pas avec son compagnon, ou pour mieux dire avec son guide, qu'il s'arrêta tout à coup et refusa d'aller plus loin avant de savoir ce qu'était devenue Clara. Le capitaine commençait à trouver qu'il avait affaire à un esprit peu maniable, quand Touchwood passa près d'eux dans sa chaise de poste. £)ès qu'il eut reconnu Mowbray il fit arrêter la voiture, et lui dit que sa sœur était en ce moment chez mistress Dods : nouvelle qu'il avait apprise du messager qu'on avait envoyée Marchthorn chercher un chirurgien, car l'Esculape des eaux de Saint-Pionan , le docteur Quackleben , avait épousé la vieille mistress Blower; M. Chatterly avait serré le nœud conjugal; et, après la cérémonie, les deux époux étaient partis en chaise de poste, suivant l'usage.
Pour prix de cette nouvelle, le capitaine Mac Turk lui apprit à son tour la mort d'Etherington; le vieillard les pressa vivement de prendre la fuite sans délai; et tirant son porte-feuille de sa poche , il les força d'accepter de quoi l'accélérer. Il promit à Mowbray de faire donner à sa malheureuse sœur tous les secours dont elle pourrait avoir besoin, en lui prouvant, comme un père, que s'il s'opiniàtrait à rester dans les environs , une prison le séparerait bientôt de Clara. Mowbray se rendit enfin à ces raisons, partit pour Londres avec Mac Turk, y arriva sans accident, et tous deux s'embarquèrent aussitôt pour la Péninsule, où l' Angleterre faisait alors la guerre à la France.
Il nous reste peu de chose à dire. M. Touchwood vit encore, formant des plans qui n'ont aucun objet, et accumulant une grande fortune sans avoir aucun héritier apparent. Le vieillard eut plus d'une fois envie de donner ce
titre à Tyrrel, en le prenant sous sa protection spéciale; mais, dès qu'il se fut ouvert à lui indirectement, cette proposition ne fît que déterminer celui-ci à quitter le pays, et depuis ce temps on n'en a plus entendu parler, quoiqu'il n'ait qu'à se présenter pour obtenir le titre et les domaines de la famille d'Etherington. L'opinion de bien des gens est qu'il est entré dans une mission de frères moraves, à laquelle il avait déjà donné des sommes considérables.
Depuis le départ de Tyrrel, personne ne peut deviner ce que le vieux Touchwood fera de son argent. Il parle souvent des contrariétés qu'il a éprouvées, mais il ne donne jamais à entendre, et il en convient encore moins, qu'elles furent occasionées par son amour pour les intrigues mystérieuses. Bien des gens pensent que définitivement Mowbrav de Saint- Ronan sera son héritier. Ce jeune homme, depuis son arrivée en Espagne, a montré une qualité qui sert ordinairement de recommandation auprès d'un vieux parent, c'est-à-dire qui est devenu trèssoigneux de ce qui lui appartient déjà.
L'ardeur militaire du capitaine Mac Turk s'étant rallumée dès qu'il sentit l'odeur de la poudre , le vieux militaire réussit non-seulement à rentrer dans un corps en activité, mais même à décider son jeune compagnon à y servir en qualité de volontaire. Mowbray reçut ensuite une commission d'officier, et l'on put dès lors remarquer une différence frappante entre le jeune laird de Saint-Ronan et le lieutenant Mowbray. Le premier, comme nous le savons ; était inconséquent, prodigue, inconsidéré; l'autre vit de sa paye, et la dépense à peine. Non-seulement il se refuse tout objet de luxe, mais il s'accorde à peine le nécessaire, afin de pouvoir s'épargner une guinée, et il devient pâle de crainte quand, dans quelque occasion extraordinaire, il se hasarde à faire une partie de whist à six sous la fiche. Ce goût pour l'économie a empêché qu'il
n'obtienne dans son régiment toute la réputation à laquelle sa bravoure et son exactitude à remplir tous ses devoirs lui donnent des droits incontestables.
Le même calcul scrupuleux de livres, de shillings et de pence se fait remarquer dans ses relations avec son agent Micklewham , que l'attention minutieuse du jeune lieutenant à ses intérêts rend lui-même plus scrupuleux dans son exploitation de l'agence du domaine de Saint-Ronan. Ce domaine n'est plus à dédaigner depuis que M. Touchwood a remboursé certaines dettes usuraires dont il se contente de toucher l'intérêt légal.
Dans sa correspondance, relativement à sa propriété, Mowbray entrait en général dans des détails si minutieux sur la manière de l'administrer, de l'améliorer, et de l'augmenter peu à peu par de petites acquisitions, que son ancienne connaissance, M. Winterblossom , frappant sur sa tabatière d'argent . avec cet air malin qui annonçait toujours qu'il allait accoucher d'un trait d'esprit, avait coutume de dire que le jeune laird avait renversé le système naturel de transformation, et que de papillon qu'il était d'abord, il était devenu chenille. Mais après tout, cette espèce de parcimonie, qui est ordinairement une modification de l'esprit d'avarice, peut bien être fondée sur le même désir d'acquérir, qui quelque temps auparavant le conduisait à la table de jeu.
On peut cependant citer une occasion mémorable dans laquelle M. Mowbray se départit des règles d'économie qu'il suivait invariablement dans toutes les autres. Au bout de quelques années , ayant racheté le bail à rente du terrain sur lequel on avait construit diverses maisons autour de la source de Saint-Ronan, il en ordonna la démolition complète, et il ne voulut souffrir, dans toute l'étendue de son domaine, aucune auberge ou maison ouverte au public, n'importe sous quel titre, excepté celle où mistress Dods règne encore en toute souveraineté, son caractère n'étant pourtant ni moins aigre, ni moins ab-
solu que lorsqu'elle avait dans l'hôtel du Renard un compétiteur formidable.
Pourquoi M. Movvbray , malgré l'habitude d'économie qu'il avait acquise, détruisit-il ainsi une propriété qui aurait pu lui rapporter un revenu considérable, c'est ce qu'on ne saurait dire avec certitude. Les uns prétendent que ces bâtimens lui rappelaient les folies de sa première jeunesse; les autres allèguent qu'ils lui retraçaient le souvenir des malheurs de sa sœur. Les gens du peuple assurent que l'esprit de lord Etherington s'était montré dans la salle basse de l'hôtel du Renard, et les savans citent à ce propos V association des idées. Tous finissent par dire que M. Mowbray était alors assez riche pour satisfaire ses fantaisies , et que tel avait été son bon plaisir.
Ce rendez-vous , si brillant pendant un petit nombre d'années, est donc retombé dans sa première obscurité. On n'y entend plus le son du violon; on n'y voit plus de danses joyeuses. Les élégans et les bas bleus, les peintres et les amateurs , les auteurs et les critiques , dispersés comme des pigeons dont on a démoli le colombier , ont cherché quelque autre théâtre d'amusement, et abandonne pour toujours les Eaux de Saint-Ronan \
(i) Ce roman de sir Walter Scott est une peinture des mœurs modernes de l'Ecosse, qui a du moins le mérite d'une grande exactitude : la galerie de portraits qu'on trouve aux Eaux de Saint-Rouan n'a rien d'idéal, on no peul pas toujours en dire autant des personnages plus poétiques qui figurent dans les autres romans de celle collection. Mais les ridicules de la société écossaise sont des ridicules d'imitation , et n'ont pas le vernis des mœurs de Londres. L'auteur a parfaitement l>ien rendu cette nuance, et si le romandes Eaux de Sainl-Ronan , au lieu d'être comparé aux ttitri" tnins et à Ivanhue , l'était aux productions analogues de lady Morgan et de mislress Edgevvorlb , on admirerait encore la supériorité de Walter Scott dans un genre <|iii semble n'être pas le sien. Enfin , les Eaux de Saint-Bonati complèlenl le laldeau que l'auteur a voulu tracer des mœurs écossaises depuis le moyen âge jusqu'à nos jours.
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