‹ Œuvres (volume 3)Chapitre 39 sur 40 · LA CATASTROPHE · texte numérisé non relu

LA CATASTROPHE

«t Quel est ce spectre blanc , errant pendant l'orage ? « Car jamais on n'a vu fille de ce village « Venir en pareil lieu, choisir un pareil temps, « Pour compter en pleurant ses chagrins aux. passans. » Ancienne pièce de théâtre.

Le chagrin, la honte, la confusion, la terreur, tout s'était réuni pour accabler l'infortunée Clara Mowbray au moment où elle se sépara de son frère après la funeste et orageuse entrevue que nous avons eu la tâche pénible de rapporter dans un des chapitres précédens. Pendant les dernières années de sa vie, toutes ses pensées n'avaient été occupées que de l'appréhension terrible de la découverte du secret qui venait de cesser d'en être un. La violence extrême de son frère, qui avait été jusqu'à menacer ses jours, jointe à ses propres passions, exagérèrent tellement ses terreurs , qu'il ne lui resta plus que cet instinct aveugle qui nous représente la fuite comme la seule défense contre le danger.

Nous n'avons pas le moyen de suivre pas à pas la jeune infortunée. Il est vraisemblable qu'elle s'enfuit du château des Shaws en entendant arriver la voiture de M . Touchwood, qu'elle put prendre pour celle de lord Etherington; et ainsi, tandis que Mowbray se livrait aux espérances de bonheur que semblait lui ouvrir le récit du voyageur, sa sœur avait à combattre les dangers et les difficultés qu'offrait le chemin qu'elle suivait sur les rochers , et qu'augmentaient encore la pluie et les ténèbres.

Ces difficultés étaient si grandes qu'une jeune personne

plus délicatement élevée serait tombée épuisée, ou aurait été obligée de retourner sur ses pas et de regagner le lieu qu'elle venait d'abandonner. Mais les courses solitaires de Clara l'avaient endurcie à la fatigue ; elle était habituée à faire des promenades nocturnes, et les causes de la profonde terreur qui l'avaient déterminée à prendre la fuite la rendaient insensible à tous les périls. Elle avait passé au cabinet de plaisance , comme le prouvait son gant qu'elle y avait laissé; elle avait ensuite traversé le Pont- Bruyant , et il est presque miraculeux que , dans une nuit si obscure , elle eût pu suivre avec tant d'exactitude un étroit sentier, dont, en bien des endroits, elle n'aurait pu s'écarter de deux pas sans courir le risque de se noyer, ou de se briser sur les rochers.

Il est pourtant probable que le courage moral et les forces physiques de Clara commencèrent à lui manquer quand elle arriva dans les environs du vieux village de Saint-Ronan ; car elle s'arrêta un moment à la porte de la chaumière solitaire occupée par la vieille chez laquelle nous avons vu Hannah Irwin livrée au repentir, et prête a rendre le dernier soupir. Elle y frappa comme en convint la vieille sorcière , qui avoua même qu'elle l'avait entendue pousser des gémissemens pour la supplier de la laisser entrer. Mais c'était une de ces femmes dont l'adversité change le cœur en pierre , et elle s'obstina à ne pas ouvrir sa porte, poussée à cet acte de barbarie plutôt par la haine qu'elle avait conçue contre tout le genre humain, que par la crainte superstitieuse dont elle prétendit avoir été saisie. Elle allégua pourtant qu'elle n'avait pas cru que la voix douce et mélodieuse qui la suppliait d'ouvrir sa porte pût appartenir à une habitante de ce monde. Elle ajouta ensuite que son cœur s'était laissé attendrir quand elle avait entendu la jeune fille errante s'éloigner, et qu'elle s'était alors déterminée à lui ouvrir avec l'intention de lui offrir au moins un abri; mais qu'avant qu'elle eût pu se traîner jusqu'à sa porte et tirer les

verrous, l'infortunée avait disparu; ce qui , disait-elle, l'avait confirmée dans l'idée que le tout était une illusion de Satan.

Il est à croire que la malheureuse Clara, ainsi repoussée sans pitié, ne fit plus d'autre tentative pour exciter la compassion et obtenir* un asile , avant d'arriver devant la maison de M. Cargill , à l'une des fenêtres de laquelle on voyait encore de la lumière, circonstance qui exige quelque explication.

Nos lecteurs connaissent les motifs qui portèrent Valentin Bulmer, comte titulaire d'Etherington , à éloigner du pays le seul témoin qui pût rendre témoignage de sa fraude envers Clara Mowbray, ou du moins le seul à qui il pût en soupçonner la volonté. Sur trois personnes qui avaient assisté à ce mariage avec les parties intéressées, il savait que le ministre avait été trompé complètement ; il regardait Solmes comme lui étant dévoué ; s'il pouvait donc , par le ministère de ce valet , éloigner Hannah Irwin du lieu de la scène , il se flattait , avec assez de raison, que toute preuve de la trahison dont il s'était rendu coupable serait impossible à produire. En conséquence il chargea son agent Solmes, comme on l'a déjà vu , de la faire disparaître sans perdre de temps , et celuici avait rendu compte à son maître de l'exécution de ses ordres.

Mais depuis que Solmes était soumis à l'influence de Touchwood , il était constamment employé à déjouer les plans qu'il semblait exécuter avec une activité sans égale ; notre voyageur jouissait du plaisir, exquis pour lui, d'opposer sur-le-champ une contre-mine à chaque mine que Yalentin Bulmer commençait à creuser; et il avait en perspective l'espoir de voir le mineur sauter en l'air par l'explosion que celui-ci aurait lui-même causée.

Dans cette intention, dès que Touchwood apprit que Tyrrel devait demander à sa maison de commerce les pièces originales que lui avait confiées le feu comte d'Ether-

ington , il écrivit à son associé de n'en envoyer que des copies , et il déjoua ainsi le projet formé par Bulmer de détruire des titres si dangereux pour lui. Par la même raison, quand Solmes lui apprit l'ordre qu'il avait reçu de son maître de faire partir du pays Hannah Irwin , il le chargea de la faire transporter avec soin au presbytère , et il ne lui fut pas difficile de déterminer M. Cargill à lui accorder un asile.

Ce brave homme, qu'on pourrait nommer un bon Israélite , aurait trouvé dans la détresse de cette malheureuse femme une recommandation suffisante en sa faveur ; et il n'était nullement vraisemblable qu'il s'informât si la maladie n'était pas contagieuse , ni qu'il fit aucune de toutes ces questions qui mettent quelquefois des entraves à la charité et à la bienfaisance des philanthropes doués de plus de prudence. Mais, pour l'intéresser encore davantage, M. Touchwood l'informa par écrit que la malade , que le ministre ne connaissait pas autrement , pouvait donner des renseignemens très-importans pour la tranquillité d'une famille respectable , et qu'en conséquence il passerait lui-même dans la soirée au presbytère, accompagné de M. Mowbray de Saint-Ronan , comme l'un des juges de paix du comté, pour recevoir la déclaration de cette femme sur ce sujet important.

Tel était effectivement le projet du voyageur ; et les obstacles qui l'empêchèrent de le mettre à exécution furent d'une part le goût qu'il avait pour les voies détournées , et de l'autre l'impatience et l'impétuosité de Mowbray, qui , comme nos lecteurs l'ont vu , firent partir celui-ci au grand galop pour le château des Shaws , et obligèrent Touchwood à l'y suivre à la hâte en voiture. Il informa le ministre de ce changement par un billet qu'il lui écrivit pendant qu'on attelait les chevaux , et qu'il lui envoya par un exprès. Il le pria en même temps d'avoir le plus grand soin de la malade, lui promit de se rendre au presbytère le lendemain de bonne heure avec M. Mowbray; et

avec cette confiance imperturbable en sa prudence et en sa dextérité, qui faisait qu'il voulait toujours conduire toutes choses par lui-même et à sa manière, il recommanda à son ami M. Cargill de ne pas recevoir les déclarations ou les aveux de la malade avant son arrivée , à moins de nécessité urgente.

Il n'avait pas été difficile à Solmes d'effectuer le transport de la malade, de la misérable chaumière où elle était, au presbytère. 11 est vrai qu'elle avait été épouvantée en voyant paraître devant elle l'ancien complice de son crime ; mais il ne se fit pas scrupule de l'assurer qu'il était touché de repentir comme elle, et qu'il allait la conduire dans un endroit où l'on recevrait légalement leur déposition à tous deux , afin de réparer ainsi , autant qu'ils le pouvaient, les maux dont ils avaient été les auteurs. 11 lui promit aussi qu'elle y trouverait tous les secours dont elle avait besoin, et qu'on prendrait soin de ses enfans. Elle consentit donc à l'accompagner à la demeure du ministre ; et, quant à lui, il résolut de se tenir prudemment derrière le rideau jusqu'au dénouement de cette affaire, sans se montrer davantage aux yeux de son maître , qu'il ne regardait plus que comme un astre prêt à tomber de sa sphère élevée.

Le ministre avait été voir la malheureuse malade , comme il l'avait déjà fait plusieurs fois quand elle demeurait dans la chaumière , et il recommanda qu'on eût d'elle le plus grand soin. Mais , soit qu'on lui eût fourni trop abondamment les moyens de rappeler les forces dans un corps épuisé , soit que les remords l'eussent déchirée avec une double violence quand elle se vit, au moins pour le moment, à l'abri des horreurs du besoin, il est certain que vers minuit elle eut un tel redoublement de fièvre , que la femme qui veillait près d'elle vint avertir le ministre, en ce moment fort occupé du siège de Ptolémaïs , qu'elle doutait que cette femme pût passer la nuit, et qu'elle semblait avoir sur le cœur quelque chose dont elle

désirait décharger sa conscience avant de mourir ou de perdre l'usage de ses sens.

Réveillé par une telle crise, M. Cargill redevint sur-lechamp un homme de ce monde, plein d'intelligence, de sang-froid et de résolution, comme il l'était toujours quand il avait quelque devoir à remplir. Comprenant, d'après ce que lui avait mandé M. Touchwood , qu'il s'agissait d'une affaire de grande importance, son humanité lui fit sentir la nécessité de se procurer un aide plus en état que lui de trouver les moyens de sauver la vie de cette infortunée, ou du moins de la prolonger. En conséquence il fit monter à cheval son jardinier, et lui donna ordre d'aller chercher le docteur Quackleben aux eaux de Saint- Ronan. Une de ses servantes lui ayant rappelé alors que mistressDods était bien entendue autour du lit d'un malade, il l'envoya elle-même à l'auberge du vieux village, en la chargeant de réclamer l'assistance de la bonne femme , qui n'était pas dans l'habitude de refuser ses soins quand ils pouvaient être utiles.

Le messager du sexe masculin ne fut pas heureux dans sa mission ; car, ou il ne trouva pas le docteur , ou il le trouva trop occupé pour aller donner des soins à une mendiante sans autre chance d'honoraires que ce que pourrait lui offrir un pauvre ministre de village. Mais l'ambassadeur femelle réussit mieux : elle trouva la mère Dods sur le point de se mettre au lit, beaucoup plus tard que de coutume, attendu l'inquiétude que lui avait inspirée l'absence prolongée de M. Touchwood. La bonne vieille dame murmura quelques mots en grondant sur la fantaisie qu'avait eue le ministre d'accueillir une indigente dans sa maison; mais elle n'en prit pas moins son mantelet à capuchon et ses patins, après quoi elle se mit en marche avec la hâte du bon Samaritain. Une de ses servantes la précédait avec une lanterne, tandis que l'autre devait rester à la maison , et fournir tout ce dont pourrait avoir be-

soin M. Tyrrel , qui avait promis à Me g Dods de ne se coucher que lorsque M. Touchwood serait rentré.

Mais , avant que la bonne aubergiste fût arrivée au presbytère, la malade avait fait prier M. Cargill de venir auprès d'elle pour recevoir ses aveux pendant qu'elle avait encore la force de les faire.

— Car je crois, dit-elle en se soulevant sur son lit , et en roulant autour d'elle ses yeux égarés, que si j'avouais mon crime à un homme revêtu d'un caractère moins sacré , le malin esprit, dont j'ai accompli les œuvres, emporterait sa proie en corps et en ame avant que l'un fut séparé de l'autre, quelque court que soit l'espace de temps pendant lequel ils doivent encore être unis.

M. Cargill voulait lui adresser quelques mots de consolation spirituelle , mais elle l'interrompit avec un air d'impatience.

— Ne perdez pas mon temps et vos paroles, s'écriat-elle; laissez-moi vous expliquer tout ce que j'ai à vous dire, et le signer de ma propre main; et ayez soin, comme fidèle serviteur de Dieu, et par conséquent obligé de rendre témoignage à la vérité, de n'écrire ni plus ni moins que ce que je vous dirai. Je désirais faire cet aveu à Saint- Ronan. J'avais commencé aie faire à d'autres personnes, mais je suis charmée d'avoir été interrompue; car je vous connais, Josiah Cargill, quoique vous m'ayez oubliée depuis long-temps.

— Cela est possible, bonne femme; quant à moi , je ne me souviens nullement de vous.

— Vous avez pourtant connu autrefois Hannah ïrwin, compagne et parente de miss Clara Mowbray, et qui était avec elle cette nuit funeste où elle fut mariée dans l'église

—Voulez-vous dire que vous soyez cette femme? demanda Cargill en levant une lumière de manière à éclairer le visage de la malade : je ne puis le croire.

— Non? c'est qu'il y a une différence entre le vice triomphant et le vice entouré de toutes les horreurs d'un lit de mort.

— Ne vous livrez pourtant pas au désespoir. La grâce est toute -puissante; en douter est le plus grand des crimes !

— Soit, M. Cargill ; mais je ne saurais qu'y faire, mon cœur est endurci. Je sens là , dit-elle en appuyant la main sur son sein, quelque chose qui me dit que si ma vie était épargnée, si la santé m'était rendue, j'oublierais tout ce que je souffre en ce moment et je redeviendrais ce que j'étais auparavant. J'ai rejeté toutes les faveurs de la grâce, M. Cargill , et ce n'est point par ignorance, car j'ai péché les yeux ouverts. Ne vous inquiétez donc pas de moi, puisque je ne suis qu'une réprouvée.

Ici le ministre voulut encore lui faire quelques exhortations, mais elle l'interrompit de nouveau.

— Si vous avez réellement de bonnes intentions pour moi , lui dit-elle , laissez-moi soulager ma conscience du poids qui l'accable; je serai alors peut-être plus en état de vous écouter. Vous dites que vous ne vous souvenez pas de moi; mais, si je vous dis combien de fois vous refusâtes de prononcer en secret la bénédiction nuptiale qu'on demandait, combien de fois vous alléguâtes que cette démarche était contraire aux canons de votre église; si je vous répète la raison à laquelle vous vous rendîtes ; si je vous rappelle votre intention de faire l'aveu de votre transgression à vos confrères de la cour ecclésiastique , d'y faire valoir le motif qui pouvait vous servir d'excuse, et de vous soumettre à leur censure que vous disiez devoir être sévère... croirez-vous alors que dans la voix d'une misérable mendiante vous entendiez celle de l'élégante, de l'artificieuse, de la coupable Hannahlrwin?

— J'en conviens, j'en conviens : ces preuves sont indubitables. Je crois que vous êtes réellement celle dont vous prenez le nom.

— Voilà donc un pas pénible de fait; car j'aurais depuis long-temps soulagé ma conscience par cet aveu, sans ce maudit esprit d'orgueil qui me faisait rougir de ma pauvreté plus que de mon crime. Hé bien! cette raison qui vous détermina, et qui vous fut alléguée par un jeune homme connu sous le nom de Frank ïyrrei, quoiqu'il n'eût droit qu'à celui de Valcntin Bulmer, était une basse et grossière calomnie que nous employâmes pour vous déterminer... Mais n'avez-vous pas entendu soupirer? Etes-vous bien sûr qu'il n'y ait personne dans cette chambre? J'espère que je mourrai quand j'aurai terminé et signé mes aveux , sans voir mon nom exposé à une ignominie publique. Je me flatte que vous n'avez pas amené vos domestiques pour être témoins de ma honte? je ne pourrais le supporter.

Elle se tut pour écouter. Si le plus souvent les souffrances du corps paralysent le sens de l'ouïe, quelquefois aussi elles avivent la sensibilité.

— Nous sommes seuls , lui dit M. Cargill; mais, ô malheureuse femme ! à quoi dois-je m'attendre, d'après ce que vous venez déjà de m'avouer?

— Quelle que puisse être votre attente, je la surpasserai encore. J'étais la coupable confidente du faux Frank Tyrrel; Clara aimait le véritable, elle croyait l'épouser, et lors de ia cérémonie du mariage elle fut trompée aussi-bien que vous; c'est moi qui fus la misérable , le démon, complice d'un démon plus noir s'il est possible, qui contribuai principalement à la réussite d'une ruse diabolique , dont devait résulter un malheur sans remède.

— Misérable! s'écria le ministre, n'aviez -vous donc pas déjà commis assez de crimes? Pourquoi exposàtes-vous la fiancée d'un frère à devenir l'épouse de l'autre?

— Je ne fis qu'agir d'après les instructions de Bulmer; mais j'avais affaire à un maître en iniquité. 11 réussit, par le moyen de son confident Solmes, à me faire épouser un homme qu'il me fit croire riche, et qui n'était qu'un misé-

rable qui me pilla, me maltraita, me vendit. Oh! si les démons peuvent rire, comme je l'ai entendu dire , quel jour de joie pour eux quand Bulmer et moi nous entrerons dans leur séjour de tortures! Mais, je vous le répète et j'en suis sûre, quelqu'un écoute; j'ai entendu soupirer, tressaillir.

— Votre esprit s'égarera si vous vous livrez à de pareilles idées ; soyez calme, continuez à vous expliquer, et, pour cette fois du moins, parlez avec vérité.

— Oui , je vous dirai la vérité, car elle satisfera ma haine contre celui qui , après m'avoir dépouillée de ma vertu , me livra au dernier des hommes pour en être le jouet et la victime. C'est afin de me venger que je suis venue ici pour le démasquer ; j'avais appris qu'il renouvelait ses prétentions à la main de Clara, et j'avais dessein de raconter toute cette histoire au jeune Mowbray. Vous êtes surpris que j'aie attendu pour le faire jusqu'à ce dernier moment, ce moment décisif. En pensant à ma conduite envers Clara, combien ne devait-il pas m'être pénible de me trouver exposée aux regards de son frère I et cependant je ne la haïssais plus. Lorsque j'eus appris combien elle était malheureuse, presque sur le point d'être frappée d'aliénation d'esprit, non , je ne la haïssais plus; je regrettais qu'elle ne fût pas tombée en partage à un autre que ce Bulmer; et quand Tyrrel l'eut délivrée de ses mains, j'en eus pitié, et vous devez vous rappeler que ce fut moi qui vous priai de cacher ce mariage.

— Je m'en souviens, et la raison que vous m'en donnâtes fut le danger que Clara pourrait courir de la part de sa famille. Aussi gardai-je le silence : je ne pensai aie rompre que lorsque j'appris qu'il était question de la marier une seconde fois.

— Hé bien donc, Clara Mowbray doit me pardonner; car le mal que je lui ai occasioné m'était inspiré par un autre, et le bien que je lui ai fait était volontaire de ma part. Il faut que je la voie, M. Cargill, il faut que je la voie

avant que je meure; je ne puis prononcer une prière sans l'avoir vue, je ne puis écouter un mot de vos exhortations sans qu'elle m'ait pardonné. Si je ne puis obtenir mon pardon d'une créature semblable à moi , comment puis-je l'espérer de...?

Elle tresaillit à ces mots , et poussa un faible cri ; car les rideaux du lit, du côté opposé à celui où était M. Cargill, s'ouvrirent lentement, comme s'ils eussent été tirés par une main faible , et Clara Mowbray se montra pâle comme la mort, les cheveux épars et mouillés comme ses vètemens. La malade fit un effort pour se mettre sur son séant ; ses yeux étaient égarés, ses lèvres frémissantes, et ses mains décharnées tenaient les couvertures comme pour se soutenir. Elle semblait aussi effrayée que si ses aveux eussent évoqué l'ombre de celle qu'elle avait trahie.

— Hannah Irwin , dit Clara avec son ton de douceur ordinaire , mon ancienne amie, mon ennemie dont je n'ai jamais provoqué la hain e , ay ez recours à Lui avec confiance- Je vous pardonne aussi volontiers que si vous ne m'eussiez jamais offensée, aussi véritablement que je désire moimême obtenir mon pardon. Adieu! adieu I

Elle sortit de la chambre avant que le ministre pût être bien convaincu que ce n'était pas un fantôme qu'il venait de voir. M. Cargill descendit l'escalier précipitamment, appela du secours; mais aucun de ses domestiques ne voulut lui répondre , car de profonds gémissemens qui partaient de la chambre de la malade les persuadaient qu'elle rendait le dernier soupir; en effet, mistress Dods et sa servante n'arrivèrent que pour être témoins de la mort d' Hannah Irwin.

Elle venait à peine d'expirer, quand la servante que mistress Dods avait laissée chez elle accourut, la terreur sur le visage, pour annoncer à sa maîtresse qu'une dame était entrée dans l'auberge comme un esprit, et se mourait dans la chambre de M. Tyrrel. Nouvel événement que nous devons raconter à notre manière.

Dans le désordre où se trouvait depuis long-temps l'esprit de miss Mowbray, un coup moins violent que celui dont son frère avait frappé son cœur, joint aux fatigues , aux dangers et aux terreurs auxquelles elle avait été exposée cette nuit, aurait suffi pour épuiser ses forces physiques et pour aliéner ses facultés morales. Nous avons déjà dit que la lumière qu'elle avait aperçue dans une chambre du presbytère avait attiré son attention; et, dans la confusion qui régnait en ce moment dans une maison où l'ordre était une chose assez rare, il lui fut aisé de monter l'escalier et d'entrer dans la chambre de la malade sans être aperçue. Elle entendit ainsi les aveux d'Hannah Irwin, aveux qui ne suffisaient que trop pour achever de troubler sa raison.

Nous n'avons aucun moyen de savoir si elle cherchait véritablement Tyrrel , ou si, comme chez le ministre, elle fut attirée dans l'auberge en y voyant une fenêtre éclairée, quand toutes les autres autour d'elle étaient plongées dans l'obscurité ; mais elle parut ensuite à côté de son malheureux amant, qui \it briller tout à coup quelque chose sur le miroir d'une glace antique suspendue à la muraille en face de lui. Il leva les yeux, et reconnut Clara tenant en main une lumière qu'elle avait prise dans le corridor. Il resta un moment les yeux attachés sur cette image effrayante avant d'oser se retourner. Enfin, quand il se fut armé d'assez de courage pour le faire, les yeux fixes et la figure pâle de Clara le firent presque croire à la réalité d'une apparition , et il tressaillit quand miss Mowbray, se penchant vers lui, lui prit la main.

— Venez, Tyrrel, venez vite, dit-elle avec l'accent de la terreur et de la précipitation ; mon frère nous poursuit pour nous tuer. Fuyons vite, Tyrrel, il nous sera facile de lui échapper. Hannah Irwin est déjà en avant. Mais, s'il nous surprend, je ne veux pas que vous vous battiez; il faut que vous me le promettiez , Tyrrel. Cela m vous est

que trop souvent arrivé. Mais vous serez plus prudent à

l'avenir.

— Clara Mowbray ! s'écria Tyrrel , est-ce ainsi que je vous revois ! Un instant! Ne vous en allez pas ! ajouta-t-il; car elle s'avançait vers la porte pour se retirer. — Restez ! restez! asseyez-vous.

— Il faut que je m'en aille, dit-elle; on m'attend. Hannah ïrwin est en avant ; elle va tout dire ; il faut que je la rejoigne. Ne voulez-vous pas me laisser partir? Ah! si vous employez la force, il faudra bien que je m'asseye ; mais malgré tout vous ne pourrez me retenir.

Elle fut attaquée en ce moment de convulsions dont la violence indiquait qu'elle avait effectivement un long et terrible voyage à faire. La servante, qui accourut enfin au bruit de la sonnette et des cris répétés de Tyrrel , s'enfuit , épouvantée du spectacle qu'elle voyait , et courut porter l'alarme au presbytère, comme nous l'avons déjà dit.

La vieille aubergiste, forcée de passer d'une scène de douleur à une autre, ne pouvait s'expliquer, chemin faisant, qu'une seule nuit eût été marquée par tant de malheurs. Mais quand elle fut arrivée chez elle, quel fut son étonnement d'y trouver la fille d'une maison qu'elle avait toujours aimée (quoiqu'elle n'y fût attachée par aucun lien d'intérêt), presque dans un état d'anéantissement moral et physique, tandis que Tyrrel, tout en lui prodiguant des soins , semblait avoir l'esprit égaré par le désespoir, et paraissait dans une situation presque aussi déplorable que celle de la malade !

Les bizarreries du caractère de mistress Dods étaient en quelque sorte comme une rouille superficielle, qui n'altérait ni la bonté de son cœur ni l'énergie de son caractère. Sa compassion même ne lui ôta rien de son courage naturel et de sa résolution.

— M. Tyrrel, dit-elle, nous n'avonspas besoin d'hommes

ici. Il faut que vous vous leviez , et que vous alliez dans une autre chambre.

— Je ne sortirai pas d'ici! s'écria-t-il ; je ne la quitterai pas d'un instant, tant qu'elle et moi conserverons la vie.

— Cela ne sera pas bien long, M. Tyrrel, si vous ne voulez par vous laisser gouverner par le bon sens,

Tyrrel tressaillit, comme s'il eût à demi compris ce qu'elle voulait dire , mais il ne fit pas un mouvement pour sortir.

— Allons , allons , lui dit la bonne hôtesse , ne restez pas plus long-temps à contempler un spectacle qui fendrait un cœur plus dur que le vôtre. Votre bon sens doit vous dire que vous ne pouvez rester ici. On aura soin de miss Clara, et de demi-heure en demi-heure j'irai vous dire comment elle se trouve.

Tyrrel ne pouvait rien objecter à cela, et il se détermina enfin à passer dans un autre appartement, laissant miss Mowbray aux soins de Meg Dods et de ses deux servantes. Il resta plongé dans une agonie mortelle, comptant les heures, non sur sa montre, mais par les visites de la bonne hôtesse , qui , fidèle à sa promesse , venait de temps en temps lui apprendre — que Clara n'était pas mieux ; qu'elle était plus mal ; enfin qu'elle ne paraissait pas pouvoir passer la nuit. Tyrrel , ordinairement calme et maître de lui-même , était pourtant fougueux et emporté quand ses passions étaient excitées ; il fallut toute l'influence et les supplications de mistressDods pour l'empêcher de se précipiter dans la chambre de la malade et de s'assurer par ses propres yeux de l'état dans lequel elle se trouvait.

Enfin il y eut un long intervalle , un intervalle de plusieurs heures, un si long intervalle, que Tyrrel en conçut l'augure favorable que Clara s'était endormie, et que le sommeil produirait un heureux effet sur son corps et sur son esprit. Il en conclut que mistressDods n'osait bouger, de crainte d'éveiller la malade ; et, comme s'il avait eu le

même motif d'appréhension , il cessa de se promener dans sa chambre, comme il l'avait fait jusqu'alors, par suite de l'agitation qu'il éprouvait ; puis s'asseyant sur une chaise, il se tint dans la même immobilité que s'il eût été près du lit d'un agonisant, et osant à peine respirer.

La matinée était déjà assez avancée, quand l'hôtesse arriva avec un air grave et soucieux.

M. Tyrrel , lui dit-elle, vous êtes homme, vous êtes chrétien.

— Chut ! chut ! pour l'amour du ciel ! répondit-il ; vous troublerez miss Mowbray.

— Hélas! pauvre créature, dit l'hôtesse en soupirant, rien ne peut plus la troubler. Ceux qui l'ont amenée là ont bien à en répondre !

— Oui î oui ! s'écria Tyrrel en se frappant la tête ; et ils m'en répondront ! Je la vengerai de tous ! Puis-je la voir?

— Vous feriez mieux de n'en rien faire , répondit la bonne femme. — Mais Tyrrel la repoussa , et s'élança dans la chambre où il avait laissé Clara.

— La vie est-elle éteinte? ne reste-t-il plus d'espérance? s'écria-t-il en adressant la parole à un chirurgien, homme de mérite , qu'on avait fait venir pendant la nuit de Alarchthorn.

Le chirurgien ne répondit qu'en secouant la tête. Tyrrel s'avança avec impétuosité vers le lit , et se convainquit par ses propres yeux que l'être dont il avait causé et partagé les chagrins était maintenant insensible à toute calamité terrestre. Il se précipita, en poussant un cri de désespoir, sur une main froide et inanimée , qu'il baigna de larmes et qu'il couvrit de baisers. On l'eût pris pendant quelques instans pour un homme complètement privé de la raison. Cédant enfin aux instances de tous ceux qui étaient présens, il se laissa entraîner dans l'appartement qu'il venait de quitter.

Le chirurgien l'y suivit, craignant qu'il n'eût besoin

lui-même de ses secours. — Puisque vous prenez, lui dit-il, un si grand intérêt à la jeune dame qui vient de terminer ses jours si prématurément , ce sera pour vous une consolation , quoique bien triste, de savoir que sa mort a été occasionée par une compression sur le cerveau , probablement accompagnée d'un épanchement : et je me crois autorisé à dire que, quand même il eût été possible de lui sauver la vie, elle n'aurait jamais recouvré la raison. En pareil cas , monsieur, la mort est préférable à la vie, et le parent le plus affectionné doit convenir que c'est un acte de merci céleste.

— De merci ! s'écria Tyrrel ; et pourquoi le ciel me la refuse-t-il? Mais je le sais, je le sais , c'est pour que je la venge.

A ces mots il se leva brusquement , et, descendant l'escalier avec précipitation, il allait sortir de l'auberge. — 11 fut arrêté par Touchwood . Le nabab venait de descendre de voiture avec un air de sombre inquiétude qui ne lui était nullement ordinaire.

— Où allez-vous? demanda-t-il à Tyrrel en le saisissant par le bras ; où courez-vous ainsi ?

— A la vengeance. Ne me retenez pas ; je suis bors de moi, et je ne connais personne.

— La vengeance appartient à Dieu , dit le vieillard ; et il a déjà frappé le coupable. Venez par ici, venez par ici, ajoutart-il en entraînant Tyrrel dans l'auberge. Et dès qu'il eut réussi à le faire entrer, presque de force , dans une chambre :

— Apprenez , ajouta-t-il , que Mowbray a rencontré Bulmer , il y a une demi-heure, et qu'il l'a tué sur la place.

— Tué qui ! demanda Tyrrel , dont l'esprit était un peu égaré.

— Yalentin Bulmer, répondit Touchwood ; le prétendu comte d'Etberington.

— Vous apportez des nouvelles de mort dans une mai-

son de mort, s'écria Tyrrel ; et il n'existe plus en ce monde rien qui puisse me faire désirer de vivre.

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