‹ ŒuvresChapitre 79 sur 93 · CHAPITRE XXY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXY

T E soulevais mon pied droit pour descendre, lorsque I je me sentis frapper assez rudement sur l'épaule. •^ Dire que je ne fus point effrayé de cet accident serait trahir la vérité ; et c'est ici l'occasion de faire observer au lecteur et de lui prouver, sans trop de vanité, combien il serait difficile à tout autre qu'à moi d'exécuter un semblable voyage. En supposant au nouveau voyageur mille fois plus de moyens et de talents pour l'observation que je n'en puis avoir, pourrait-il se flatter de rencontrer des aventures aussi singulières, aussi nombreuses que celles qui me sont arrivées dans l'espace de quatre heures et qui tiennent évidemment à ma destinée ? Si quelqu'un en doute, qu'il essaye de deviner qui m'avait frappé !

Dans le premier moment de mon trouble, ne réfléchissant pas à la situation dans laquelle je me trouvais, je crus que mon cheval avait rué ou qu'il m'avait cogné contre un arbre. Dieu sait combien d'idées funestes se présentèrent à moi pendant le court espace de temps que je mis à tourner la tête pour regarder dans ma chambre.

Je vis alors, comme il arrive souvent dans les choses qui paraissent le plus extraordinaires, que la cause de ma surprise était toute naturelle. La même bouffée de vent qui, dans le commencement de mon voyage, avait ouvert ma fenêtre et fermé ma porte en passant,

et dont une partie s'était glissée entre les rideaux de mon lit, rentrait alors dans ma chambre avec fracas. Elleouvritbrusquement la porte et sortit par la fenêtre, en poussant le vitrage contre mon épaule, ce qui me causa la surprise dont je viens de parler.

On se rappellera que c'était à l'invitation que m'avait apportée ce coup de vent que j'avais quitté mon lit. La secousse que je venais de recevoir était bien évidemment une invitation d'y rentrer, à laquelle je me crus obligé de me rendre.

Il est beau, sans doute, d'être ainsi dans une relation familière avec la nuit, le ciel et les météores, et de savoir tirer parti de leur influence. Ah ! les relations qu'on est forcé d'avoir avec les hommes sont bien plus dangereuses ! Combien de fois n'ai-je pas été la dupe de ma confiance en ces messieurs! j'en disais même ici quelque chose dans une note que j'ai supprimée, parce qu'elle s'est trouvée plus longue que le texte entier, ce qui aurait altéré les justes proportions de mon voyage, dont le petit volume est le plus grand mérite.

Ah 1 little think the gay licencious proud Whom pleasure, power and affluence surround.. Ah ! little think they while they dance along... How many pine !... how many drink the cup Of baleful grief !... how many shake With ail the fiercer tortures of the mind !

Tomson"s Seasons, the IVinter.

i)A partie méridionale de la cité d'Aoste est presque déserte, et paraît n'avoir jamais été fort habitée. On y voit des champs labourés et des prairies terminées d'un côté par les remparts antiques que les Romains élevèrent pour lui servir d'enceinte, et de l'autre par les murailles de quelques jardins. Cet emplacement solitaire peut cependant intéresser les voyageurs. Auprès de la porte de la ville, on voit les ruines d'un ancien château, dans lequel, si l'on en croit la tradition populaire, le comte René de Chalans, poussé par les fureurs de la jalousie, laissa mourir de faim, dans le quinzième siècle, la princesse Marie de Bragance, son épouse : de là le nom de Brama/an (qui signifie cri de la faim) donné à ce château par les gens du pays. Cette anecdote, dont on pourrait contester l'authenticité, rend ces masures intéressantes pour les personnes sensibles qui la croient vraie.

Plus loin, à quelques centaines de pas, est une tour carrée, adossée au mur antique et construite avec le

Œuvres de Xavier de Maistre. lo

marbre dont il était jadis revêtu ! on l'appelle la Tour de la frayeur, parce que le peuple l'a crue longtemps habitée par des revenants. Les vieilles femmes de la cité d'Aoste se ressouviennent fort bien d'en avoir vu sortir, pendant les nuits sombres, une grande femme blanche, tenant une lampe à la main.

Il y a environ quinze ans que cette tour fut réparée par ordre du gouvernement et entourée d'une enceinte, pour y loger un lépreux et le séparer ainsi de la société, en lui procurant tous les agréments dont sa triste situation était susceptible. L'hôpital de Saint- Maurice fut chargé de pourvoir à sa subsistance, et on lui fournit quelques meubles, ainsi que les instruments nécessaires pour cultiver un jardin. C'est là qu'il vivait depuis longtemps, livré à lui-même, ne voyant jamais personne, excepté le prêtre qui, de temps en temps, allait lui porter les secours de la religion, et l'homme qui, chaque semaine, lui apportait ses provisions de l'hôpital.

Pendant la guerre des Alpes, en l'année 1797, un militaire, se trouvant à la cité d'Aoste, passa un jour, par hasard, auprès du jardin du lépreux, dont la porte était entr'ouverte, et il eut la curiosité d'y entrer. Il y trouva un homme vêtu simplement, appuyé contre un arbre et plongé dans une profonde méditation. Au bruit que fit l'officier en entrant, le solitaire, sans se retourner et sans regarder, s'écria d'une voix triste :

— Qui est là, et que me veut-on ?

— Excusez un étranger, répondit le militaire, à qui l'aspect agréable de votre jardin a peut-être fait commettre une indiscrétion, mais qui ne veut nullement vous troubler.

— N'avancez pas, répondit l'habitant de la tour en

LE LÉPREUX DE LA CITÉ d'aOSTE. 147

lui faisant un signe de la main, n'avancez pas ; vous êtes auprès d'un malheureux attaqué de la lèpre.

— Quelle que soit votre infortune, répliqua le voyageur, je ne m'éloignerai point : je n'ai jamais fui les malheureux ; cependant, si ma présence vous importune, je suis prêt à me retirer.

— Soyez le bienvenu, dit alors le lépreux en se retournant tout à coup, et restez, si vous l'osez, après m'avoir regardé.

Le militaire fut quelque temps immobile d'étonnement et d'effroi à l'aspect de cet infortuné, que la lèpre avait totalement défiguré.

— Je resterai volontiers, lui dit-il, si vous agréez la visite d'un homme que le hasard conduit ici, mais qu'un vif intérêt y retient.

LE LÉPREUX

De l'intérêt !... Je n'ai jamais excité que la pitié.

LE MILITAIRE

Je me croirais heureux si je pouvais vous offrir quelque consolation.

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