I-E LÉPREUX
C'en est une grande pour moi de voir des hommes, d'entendre le son de la voix humaine, qui semble me fuir.
LE MILITAIRE
Permettez-moi donc de converser quelques moments avec vous et de parcourir votre demeure.
LE LÉPREUX
Bien volontiers, si cela peut vous faire plaisir. (En disant ces mots, le lépreux se couvrit la tête d'un large feutre dont les bords rabattus lui cachaient le visage.) Passez, ajouta-t-il, ici, au midi. Je cultive un petit parterre de fleurs qui pourront vous plaire ; vous en trouverez d'assez rares. Je me suis procuré des graines de toutes celles qui croissent d'elles-mêmes sur les Alpes, et j'ai tâché de les faire doubler et de les embellir par la culture.
LE MILITAIRE
En effet, voilà des fleurs dont l'aspect est tout à fait nouveau pour moi.
LE LÉPREUX
Remarquez ce petit buisson de roses ; c'est le rosier sans épines, qui ne croit que sur les Hautes- Alpes ; mais il perd déjà cette propriété, et il pousse des épines à mesure qu'on le cultive et qu'il se multiplie.
LE MILITAIRE
Il devrait être l'emblème de l'ingratitude.
LE LÉPREUX
Si quelques-unes de ces fleurs vous paraissent belles, vous pouvez les prendre sans crainte, et vous ne courez aucun risque en les portant sur vous. Je les ai semées, j'ai le plaisir de les arroser et de les voir, mais je ne les touche jamais.
LE LÉPREUX DE LA CITÉ d'aOSTE. I49
LE MILITAIRE
Pourquoi donc ?
LE LÉPREUX
Je craindrais de les souiller, et je n'oserais vous les offrir.
LE MILITAIRE
A qui les destinez- vous }
LE LÉPREUX
Les personnes qui m'apportent des provisions de l'hôpital ne craignent pas de s'en faire des bouquets. Quelquefois aussi les enfants de la ville se présentent à la porte de mon jardin. Je monte aussitôt dans la tour, de peur de les effrayer ou de leur nuire. Je les vois folâtrer de ma fenêtre et me dérober quelques fleurs. Lorsqu'ils s'en vont, ils lèvent les yeux sur moi ; Bonjour, Lépre^ix, me disent- ils en riant, et cela me réjouit un peu.
LE MILITAIRE
Vous avez su réunir ici bien des plantes différentes ; voilà des vignes et des arbres fruitiers de plusieurs espèces.
LE LÉPREUX
Ces arbres sont encore jeunes : je les ai plantés moi-même, ainsi que cette vigne, que j'ai fait monter jusqu'au-dessus du mur antique que voilà, et dont la largeur me forme un petit promenoir ; c'est ma place
favorite... Montez le long de ces pierres: c'est un escalier dont je suis l'architecte. Tenez-vous au mur.
LE MILITAIRE
Le charmant réduit ! et comme il est bien fait pour les méditations d'un solitaire !
LE LÉPREUX
Aussi, je l'aime beaucoup ; je vois d'ici la campagne et les laboureurs dans les champs : je vois tout ce qui se passe dans la prairie, et je ne suis vu de personne.
LE MILITAIRE
J'admire combien cette retraite est tranquille et solitaire. On est dans une ville, et on croirait être dans un désert.
LE LÉPREUX
La solitude n'est pas toujours au milieu des forêts et des rochers. L'infortuné est seul partout.
LE MILITAIRE
Quelle suite d'événements vous amena dans cette retraite ? Ce pays est-il votre patrie ?
LE LÉPREUX
Je suis né sur les bords de la mer, dans la principauté d'Oneille, et je n'habite ici que depuis quinze ans. Quant à mon histoire, elle n'est qu'une longue et uniforme calamité.
LE LÉPREUX DE LA CITÉ d'aOSTE. 15I
Avez-vous toujours vécu seul ?
LE LÉPREUX
J'ai perdu mes parents dans mon enfance, et je ne les connus jamais ; une sœur qui me restait est morte depuis deux ans. Je n'ai jamais eu d'ami.
LE MILITAIRE
Infortuné !
LE LÉPREUX
Tels sont les desseins de Dieu.
LE MILITAIRE
Quel est votre nom, je vous prie ?
LE LÉPREUX
Ah ! mon nom est terrible! je m'appelle le Lépreux ! On ignore dans le monde celui que je tiens de ma famille et celui que la religion m'a donné le jour de ma naissance. Je suis le Lépreux ; voilà le seul titre que j'aie à la bienveillance des hommes. Puissent-ils ignorer éternellement qui je suis !
LE MILITAIRE
Cette sœur que vous avez perdue, vivait-elle avec vous ?
LE LÉPREUX
Elle est demeurée cinq ans avec moi, dans cette même habitation où vous me voyez. Aussi malheureuse que moi, elle partageait mes peines, et je tâchais d'adoucir les siennes.
Quelles peuvent être maintenant vos occupations, dans une solitude aussi profonde ?
LE LÉPREUX
Le détail des occupations d'un solitaire tel que moi ne pourrait être que bien monotone pour un homme du monde, qui trouve son bonheur dans l'activité de la vie sociale.
LE MILITAIRE
Ah ! vous connaissez peu ce monde, qui ne m'a jamais donné le bonheur. Je suis souvent solitaire par choix, et il y a peut-être plus d'analogie entre nos idées que vous ne le pensez ; cependant, je l'avoue, une solitude éternelle m'épouvante ; j'ai de la peine à la concevoir.
LE LÉPREUX
Celui qui chéi^it sa cellule y trouvera la paix : r Imitation fl'^ Jésus-Christ nous l'apprend. Je commence par éprouver la vérité de ces paroles consolantes. Le sentiment de la solitude s'adoucit aussi par le travail. L'homme qui travaille n'est jamais complètement malheureux, et j'en suis la preuve. Pendant la belle saison, la culture de mon jardin et de mon parterre
LE LÉPREUX DE LA CITÉ d'aOSTE. 153
m'occupe suffisamment ; pendant l'hiver, je fais des corbeilles et des nattes ; je travaille à me faire des habits ; je prépare chaque jour moi-même ma nourriture avec les provisions qu'on m'apporte de l'hôpital, et la prière remplit les heures que le travail me laisse. Enfin l'année s'écoule, et lorsqu'elle est passée, elle me paraît encore avoir été bien courte.
Elle devrait vous paraître un siècle.
LE LÉPREUX
Les maux et les chagrins font paraître les heures longues ; mais les années s'envolent toujours avec la même rapidité. Il est d'ailleurs encore au dernier terme de l'infortune, une jouissance que le commun des hommes ne peut connaître, et qui vous paraîtra bien singulière, c'est celle d'exister et de respirer, je passe des journées entières de la belle saison, immobile sur ce rempart, à jouir de l'air et de la beauté de la nature: toutes mes idées alors sont vagues, indécises; la tristesse repose dans mon cœur sans l'accabler; mes regards errent sur cette campagne et sur les rochers qui nous environnent : ces différents aspects sont tellement empreints dans ma mémoire, qu'ils font, pour ainsi dire, partie de moi-même, et chaque site est un ami que je vois avec plaisir tous les jours.
LE MILITAIRE
J'ai souvent éprouvé quelque chose de semblable. Lorsque le chagrin s'appesantit sur moi, et que je ne
trouve pas dans le cœur des hommes ce que le mien désire, l'aspect de la nature et des choses inanimées me console; je m'affectionne aux rochers et aux arbres, et il me semble que tous les êtres de la création sont des amis que Dieu m'a donnés.
LE LÉPREUX
Vous m'encouragez à vous expliquer à mon tour ce qui se passe en moi. J'aime véritablement les objets qui sont, pour ainsi dire, mes compagnons de vie, et que je vois chaque jour: aussi, tous les soirs, avant de me retirer dans la tour, je viens saluer les glaciers de Ruitorts, les bois sombres du mont Saint-Bernard, et les pointes bizarres qui dominent la vallée de Rhème. Quoique la puissance de Dieu soit aussi visible dans la création d'une fourmi que dans celle de l'univers entier, le grand spectacle des montagnes en impose cependant davantage à mes sens : je ne puis voir ces masses énormes, recouvertes de glaces éternelles, sans éprouver un étonnement religieux ; mais, dans ce vaste tableau qui m'entoure, j'ai des sites favoris et que j'aime de préférence ; de ce nombre est l'ermitage que vous voyez là-haut, sur la sommité de la montagne de Charvensod. Isolé au milieu des bois, auprès d'un champ désert, il reçoit les derniers rayons du soleil couchant. Quoique je n'y aie jamais été, j'éprouve un singulier plaisir à le voir. Lorsque le jour tombe, assis dans mon jardin, je fixe mes regards sur cet ermitage solitaire, et mon imagination s'y repose. Il est devenu pour moi une espèce de propriété; il me semble qu'une réminiscence confuse m'apprend que j'ai vécu là jadis dans des temps plus heureux, et dont la mémoire s'est
effacée en moi. J'aime surtout à contempler les montagnes éloignées qui se confondent avec le ciel dans l'horizon. Ainsi que l'avenir, l'éloignement fait naître en moi le sentiment de l'espérance; mon cœur opprimé croit qu'il existe peut-être une terre bien éloignée où, à une époque de l'avenir, je pourrai goûter enfin ce bonheur pour lequel je soupire et qu'un instinct secret me présente sans cesse comme possible.
LE MILITAIRE
Avec une âme ardente comme la vôtre,il vous a fallu sans doute bien des efforts pour vous résigner à votre destinée et pour ne pas vous abandonner au désespoir.
LE LÉPREUX
Je vous tromperais en vous laissant croire que je suis toujours résigné à mon sort ; je n'ai point atteint cette abnégation de soi-même où quelques anachorètes sont parvenus. Ce sacrifice complet de toutes les affections humaines n'est point encore accompli ; ma vie se passe en combats continuels, et les secours puissants de la religion elle-même ne sont pas toujours capables de réprimer les élans de mon imagination. Elle m'entraîne souvent malgré moi dans un océan de désirs chimériques, qui tous me ramènent vers ce monde dont je n'ai aucune idée, et dont l'image fantastique est toujours présente pour me tourmenter.
LE MILITAIRE
Si je pouvais vous faire lire dans mon âme et vous donner du monde l'idée que j'en ai, tous vos désirs et vos regrets s'évanouiraient à l'instant.
LE LÉPREUX
En vain quelques livres m'ont instruit de la perversité des hommes et des malheurs inséparables de l'humanité; mon cœur se refuse à le croire. Je me représente toujours des sociétés d'amis sincères et vertueux ; des époux assortis, que la santé, la jeunesse et la fortune réunies comblent de bonheur. Je crois les voir errant ensemble dans des bocages plus verts et plus frais que ceux qui me prêtent leur ombre, éclairés par un soleil plus brillant que celui qui m'éclaire, et leur sort me semble plus digne d'envie, à mesure que le mien est plus misérable. Au commencement du printemps, lorsque le vent du Piémont souffle dans notre vallée, je me sens pénétré par sa chaleur vivifiante, et je tressaille malgré moi. J'éprouve un désir inexplicable et le sentiment confus d'une félicité immense, dont je pourrais jouir, et qui m'est refusée. Alors, je fuis de ma cellule, j'erre dans la campagne pour respirer plus librement. J'évite d'être vu par ces mêmes hommes que mon cœur brûle de rencontrer; et du haut de la colline, caché entre les broussailles comme une bête fauve, mes regards se portent sur la ville d'Aoste. Je vois de loin, avec des yeux d'envie, ses heureux habitants qui me connaissent à peine; je leur tends les mains en gémissant, et je leur demande ma portion de bonheur. Dans mon transport, vous l'avouerais-je ? j'ai quelquefois serré dans mes bras les arbres de la forêt, en priant Dieu de les animer pour moi, et de me donner un ami! Mais les arbres sont muets, leur froide écorce me repousse; elle n'a rien de commun avec mon cœur, qui palpite et qui brûle.
Accablé de fatigue, las de la vie, je me traîne de nouveau dans ma retraite, j'expose à Dieu mes tourments et ma prière ramène un peu de calme dans mon âme.
LE MILITAIRE
Ainsi, pauvre malheureux, vous souffrez à la fois tous les maux de l'âme et du corps !
LE LÉPREUX
Ces derniers ne sont pas les plus cruels.
LE MILITAIRE
Ils vous laissent donc quelquefois du relâche!
LE LÉPREUX
Tous les mois, ils augmentent et diminuent avec le cours de la lune. Lorsqu'elle commence à se montrer, je souffre ordinairement davantage; la maladie diminue ensuite, elle semble changer de nature ; ma peau se dessèche et blanchit, et je ne sens presque plus mon mal ; mais il serait toujours supportable sans les insomnies affreuses qu'il me cause.
LE MILITAIRE
Quoi ! le sommeil même vous abandonne .'*
LE LÉPREUX
Ah ! monsieur, les insomnies ! les insomnies ! Vous ne pouvez vous figurer combien est longue et triste
line nuit qu'un malheureux passe tout entière sans fermer l'œil, l'esprit fixé sur une situation affreuse et sur un avenir sans espoir. Non, personne ne peut le comprendre. Mes inquiétudes augmentent à mesure que la nuit s'avance ; et, lorsqu'elle est près de finir, mon agitation est telle que je ne sais plus que devenir ; mes pensées se brouillent, j'éprouve un sentiment extraordinaire, que je ne trouve jamais en moi que dans ces tristes moments. Tantôt il me semble qu'une force irrésistible m'entraîne dans un gouffre sans fond ; tantôt je vois des taches noires devant mes yeux ; mais pendant que je les examine, elles se croisent avec la rapidité de l'éclair, elles grossissent en s'approchant de moi, et bientôt ce sont des montagnes qui m'accablent de leur poids. D'autres fois aussi,je vois des nuages sortir de la terre autour de moi, comme des flots qui s'enflent, qui s'amoncellent et menacent de m'engloutir ; et lorsque je veux me lever pour me distraire de ces idées, je me sens comme retenu par des liens invisibles qui m'ôtent les forces. Vous croirez peut-être que ce sont des songes ; mais non, je suis bien éveillé. Je revois sans cesse les mêmes objets, et c'est une sensation d'horreur qui surpasse tous mes autres maux.
LE MILITAIRE
Il est possible que vous ayez la fièvre pendant ces cruelles insomnies, et c'est elle sans doute, qui vous cause cette espèce de délire.
LE LÉPREUX
Vous croyez que cela peut venir de la fièvre ? Ah !
je voudrais bien que vous disiez vrai. J'avais craint jusqu'à présent que ces visions ne fussent un symptôme de folie, et je vous avoue que cela m'inquiétait beaucoup. Plût à Dieu que ce fût en effet la fièvre !
Vous m'intéressez vivement. J'avoue que je ne me serais jamais fait l'idée d'une situation semblable à la vôtre. Je pense cependant qu'elle devait être moins triste lorsque votre sœur vivait.
LE LÉPREUX
Dieu sait lui seul ce que j'ai perdu par la mort de ma sœur. Mais ne craignez-vous point de vous trouver si près de moi ? Asseyez-vous ici, sur cette pierre ; je me placerai derrière le feuillage, et nous converserons sans nous voir.
LE MILITAIRE
Pourquoi donc ? Non, vous ne me quitterez point ; placez-vous près de moi. (En disant ces mots, le voyageur fit un mouvement involontaire pour saisir la main du Lépreux, qui la retira avec vivacité.)
LE LÉPREUX
Imprudent! vous allez saisir ma main !
LE MILITAIRE
Eh bien ! je l'aurais serrée de bon cœur.
l6o ŒUVRES DE XAVIER DE MAISTRE.
LE LÉPREUX
Ce serait la première fois que ce bonheur m'aurait été accordé ; ma main n'a jamais été serrée par personne.
LE MILITAIRE
Quoi donc ! hormis cette sœur dont vous m'avez parlé vous n'avez jamais eu de h'aison, vous n'avez jamais été chéri par aucun de vos semblables ?
LE LÉPREUX
Heureusement pour l'humanité je n'ai plus de semblables sur la terre.
LE MILITAIRE
Vous me faites frémir !
LE LÉPREUX
Pardonnez, compatissant étranger ! vous savez que les malheureux aiment à parler de leurs infortunes.
LE MILITAIRE
Parlez, parlez, homme intéressant ! Vous m'avez dit qu'une sœur vivait jadis avec vous, et vous aidait à supporter vos souffrances.
LE LÉPREUX
C'était le seul lien par lequel je tenais encore au reste des humains ! Il plut à Dieu de le rompre et de
LE LÉPREUX DE LA CITÉ d'aOSTE. i6i
me laisser isolé et seul au milieu du monde. Son âme était digne du ciel qui la possède, et son exemple me soutenait contre le découragement qui m'accable souvent depuis sa mort. Nous ne vivions cependant pas dans cette intimité délicieuse dont je me fais une idée, et qui devrait unir des amis malheureux. Le genre de nos maux nous privait de cette consolation. Lors même que nous nous rapprochions pour prier Dieu, nous évitions réciproquement de nous regarder, de peur que le spectacle de nos maux ne troublât nos méditations, et nos regards n'osaient plus se réunir que dans le ciel. Après nos prières, ma sœur se retirait ordinairement dans sa cellule ou sous les noisetiers qui terminent le jardin, et nous vivions presque toujours séparés.
LE MILITAIRE
Mais pourquoi vous imposer cette dure contrainte?
LE LÉPREUX
Lorsque ma sœur fut attaquée par la maladie contagieuse dont toute ma famille a été la victime, et qu'elle vint partager ma retraite, nous ne nous étions jamais vus ; son effroi fut extrême en m'apercevant pour la première fois. La crainte de l'affliger, la crainte plus grande encore d'augmenter son mal en l'approchant, m'avait forcé d'adopter ce triste genre de vie. La lèpre n'avait attaqué que sa poitrine, et je conservais encore quelque espoir de la voir guérir. Vous voyez ce reste de treillage que j'ai négligé; c'était alors une haie dehoublon que j'entretenais avec soin et qui partageait le jardin en deux parties. J'avais ménagé de chaque
Œuvres de Xavier de Maistre. ii
côté un petit sentier.le long duquel nous pouvions nous promener et converser ensemble sans nous voir et sans trop nous approcher.
LE MILITAIRE
On dirait que le ciel se plaisait à empoisonner les tristes jouissances qu'il vous laissait.
LE LÉPREUX
Mais du moins je n'étais pas seul alors ; la présence de ma sœur rendait cette retraite vivante ; j'entendais le bruit de ses pas dans ma solitude. Quand je revenais à l'aube du jour prier Dieu sous ces arbres, la porte de la tour s'ouvrait doucement et la voix de ma sœur se mêlait insensiblement à la mienne. Le soir, lorsque j'arrosais mon jardin, elle se promenait quelquefois au soleil couchant, ici au même endroit où je vous parle, et je voyais son ombre passer et repasser sur mes fleurs. Lors même que je ne la voyais pas, je trouvais partout des traces de sa présence. Maintenant il ne m'arrive plus derencontrer sur mon chemin une fleur effeuillée ou quelques branches d'arbrisseau qu'elle y laissait tomber en passant ; je suis seul : il n'y a plus ni mouvement ni vie autour de moi, et le sentier qui conduisait à son bosquet favori disparaît déjà sous l'herbe. Sans paraître s'occuper de moi, elle veillait sans cesse à ce qui pouvait me faire plaisir. Lorsque je rentrais dans ma chambre, j'étais quelquefois surpris d'y trouver des vases de fleurs nouvelles ou quelque beau fruit qu'elle avait soigné elle-même. Je n'osais pas lui rendre les mêmes services, et je l'avais même priée de ne jamais
entrer dans ma chambre. Mais qui peut mettre des bornes à l'affection d'une sœur ? Un seul trait pourra vous donner une idée de sa tendresse pour moi. Je marchais une nuit à grands pas dans ma cellule, tourmenté de douleurs affreuses. Au milieu de la nuir, m'étant assis un instant pour me reposer, j'entendis un bruit léger à l'entrée de ma chambre. J'approche, je prête l'oreille. Jugez de mon étonnement ! c'était ma sœur qui priait Dieu en dehors sur le seuil de ma porte. Elle avait entendu mes plaintes. Sa tendresse lui avait fait craindre de me troubler ; mais elle venait pour être à portée de me secourir au besoin. Je l'entendis qui récitait à voix basse le Miserere. Je me mis à genoux près de la porte, et, sans l'interrompre, je suivis mentalement ses paroles. Mes yeux étaient pleins de larmes : qui n'eût été touché d'une telle affection ? Lorsque je crus que sa prière était terminée : « Adieu, ma soeur, lui dis-je à voix basse, adieu, retire-toi, je me sens un peu mieux ; que Dieu te bénisse et te récompense de ta piété ! » Elle se retira en silence, et sans doute sa prière fut exaucée, car je dormis enfin quelques heures d'un sommeil tranquille.
LE MILITAIRE
Combien ont dû vous paraître tristes les premiers jours qui suivirent la mort de cette sœur chérie !
LE LÉPREUX
Je fus longtemps dans une sorte de stupeur qui m'ôtait la faculté de sentir toute l'étendue de mon infortune : lorsque enfin je revins à moi, et que je fus à
même de juger de ma situation, ma raison fut prête à m'abandonner. Cette époque sera toujours doublement triste pour moi ; elle me rappelle le plus grand de mes malheurs, et le crime qui faillit en être la suite.
LE MILITAIRE
Un crime ! Je ne puis vous en croire capable.
LE LÉPREUX
Cela n'est que trop vrai, et en vous racontant cette époque de ma vie, je sens trop que je perdrai beaucoup dans votre estime ; mais je ne veux pas me peindre meilleur que je ne suis, et vous me plaindrez peut-être en me condamnant. Déjà, dans quelques accès de mélancolie, l'idée de quitter cette vie volontairement s'était présentée à moi : cependant la crainte de Dieu me l'avait toujours fait repousser, lorsque la circonstance la plus simple et la moins faite en apparence pour me troubler pensa me perdre pour l'éternité. Je venaisd'éprouverunnouveau chagrin. Depuis quelques années, un petit chien s'était donné à nous : ma sœur l'avait aimé, et je vous avoue que depuis qu'elle n'existait plus, ce pauvre animal était une véritable consolation pour moi.
Nous devions sans doute à sa laideur le choix qu'il avait fait de notre demeure pour son refuge. 11 avait été rebuté par tout le monde ; mais il était encore un trésor pour la maison du Lépreux. En reconnaissance de la faveur que Dieu nous avait accordée en nous donnant cet ami, ma sœur l'avait appelé Aliracie, et son nom, qui contrastait avec sa laideur, ainsi que sa gaieté
continuelle, nous avaient souvent distraits de nos chagrins. Malgré le soin que j'en avais, il s'échappait quelquefois, et je n'avais jamais pensé que cela pût être nuisible à personne. Cependant quelques habitants de la ville s'en alarmèrent, et crurent qu'il pouvait porter parmi eux le germe de ma maladie, ils se déterminèrent à porter des plaintes au commandant, qui ordonna que mon chien fût tué sur-le-champ. Des soldats, accompagnés de quelques habitants, vinrent aussitôt chez moi pourexécutercet ordre cruel. Ils lui passèrent une corde au cou en ma présence, et l'entraînèrent. Lorsqu'il fut à la porte du jardin, je ne pus m'empêcherde le regarder encore une fois ; je le vis tourner ses yeux vers moi pour me demander un secours que je ne pouvais lui donner. On voulait le noyer dans la Doire ; mais la populace, qui l'attendait en dehors, l'assomma à coups de pierres. J'entendis ses cris et je rentrai dans ma tour plusmort que vif; mesgenoux tremblants ne pouvaient me soutenir : je me jetai sur mon lit dans un état impossible à décrire. Ma douleur ne me permit de voir dans cet ordre juste, mais sévère qu'une barbarie aussi atroce qu'inutile ; et quoique j'aie honte aujourd'hui du sentiment qui m'animait alors, je ne puis encore y penser de sang-froid. Je passai toute ma journée dans la plus grande agitation. C'était le dernier être vivant qu'on venait d'arracher d'auprès de moi, et ce nouveau coup avait rouvert toutes les plaies de mon cœur.
Telle était ma situation, lorsque le même jour, vers le coucher du soleil, je vins m'asseoir ici, sur cette pierre où vous êtes assis maintenant. J'y réfléchissais depuis quelque temps sur mon triste sort, lorsque làbas, vers ces deux bouleaux qui terminent la haie, je vis paraître deux jeunes époux qui venaient de s'unir
l66 ŒUVRES DE XAVIER DE MAISTRE.
depuis peu. Ils s'avancèrent le long du sentier.à travers la prairie, et passèrent près de moi. La délicieuse tranquillité qu'inspire un bonheur certain était empreinte sur leurs belles physionomies. Je sentis mon cœurseserrer. Vous l'avouerai-je ? l'envie se glissa pour la première fois dans mon cœur : jamais l'image du bonheur ne s'était présentée à moi avec tant de force. Je les suivis des yeux jusqu'au bout de la prairie, et j'allais les perdre de vue dans les arbres, lorsque des cris d'allégresse vinrentfrapper mon oreille: c'étaient leurs familles réunies qui venaient à leur rencontre. Des vieillards, des femmes, des enfants les entouraient: j'entendais le murmure confus de la joie ; je voyais entre les arbres les couleurs brillantes de leurs vêtements, et ce groupe entier semblait environné d'un nuage de bonheur. Je ne pus supporter ce spectacle ; les tourments de l'enfer étaient entrés dans mon cœur ; je détournai mes regards, et je me précipitai dans ma cellule. Dieu ! qu'elle me parut déserte, sombre, effroyable ! « C'est donc ici, me dis-je, que ma demeure est fixée pour toujours ; c'est donc ici où, traînant une vie déplorable, j'attendrai la fin tardive de mes jours! l'Eternel a répandu le bonheur, il l'a répandu à torrents sur tout ce qui respire ; et moi, moi seul, sans aide, sans amis, sans compagne... Quelle affreuse destinée ! »
Plein de ces tristes pensées, j'oubliai qu'il est un être consolateur, je m'oubliai moi-même. « Pourquoi, me disais-je, la lumière me fut-elle accordée ? Pourquoi la nature n'est-elle injuste et marâtre que pour moi ? Semblable à l'enfant déshérité, j'ai sous les yeux le riche patrimoine de la famille humaine, et le ciel avare m'en refuse ma part. Non, non, m'écriai-je enfin dans un accès de rage, il n'est point de bonheur pour toi sur
LE LÉPREUX DE LA CITÉ d'aOSTE. 167
la terre ; meurs, infortuné, meurs ! assez longtemps tu as souillé la terre par ta présence, puisse-t-elle t'engloutir vivant et ne laisser aucune trace de ton odieuse existence !» Ma fureur insensée s'augmentant par degrés, le désir de me détruire s'empara de moi, et fixa toutes mes pensées. Je conçus enfin la résolution d'incendier ma retraite, et de m'y laisser consumer avec tout ce qui aurait pu laisser quelque souvenir de moi. Agité, furieux, je sortis dans la campagne; j'errai quelque temps dans l'ombre autour de mon habitation: des hurlements involontaires sortaient de ma poitrine oppressée, et m'effrayaient moi-même dans le silence de la nuit. Je rentrai plein de rage dans ma demeure, en criant : « Malheur à toi, Lépreux ! malheur à toi !» Et comme si tout avait dû contribueràma perte, j'entendis l'écho qui, dumilieudesruines du château de Bramafan, répéta distinctement : « Malheur à toi ! » Je m'arrêtai, saisi d'horreur, sur la place de la Tour, et l'écho faible de la montagne répéta longtemps après : « Malheur à toi ! »
Je pris une lampe, et, résolu de mettre le feu à mon habitation, je descendis dans la chambre la plus basse, emportant avec moi des sarments et des branches sèches. C'était la chambre qu'avait habitée ma sœur, et je n'y étais plus rentré depuis sa mort; son fauteuil était encore placé comme lorsque je l'en avais retirée pour la dernière fois ; je sentis un frisson de crainte en voyant son voile et quelques parties de ses vêtements éparses dans la chambre ; les dernières paroles qu'elle avait prononcées avant d'en sortir se retracèrent à ma pensée : « Je ne t'abandonnerai pas en mourant, me disait-elle ; souviens-toi que je serai présente dans tes angoisses. » En posant la lampe sur la table, j'aperçus
l68 ŒUVRES DE XAVIER DE MAISTRE.
le cordon de la croix qu'elle portait à son cou, et qu'elle avait placée elle-même entre deux feuillets de sa bible. A cet aspect, je reculai plein d'un saint effroi. La profondeur de l'abîme où j'allais me précipiter se présenta tout à coup à mes yeux dessillés, je m'approchai en tremblaat du livre sacré. « Voilà, voilà, m'écriai-je, le secours qu'elle m'a promis ! » Et comme je retirais la croix du livre, j'y trouvai un écrit cacheté, que ma bonnesœur y avait laissé pour moi. Mes larmes, retenues jusqu'alors par la douleur, s'échappèrent en torrents ; tous mes funestes projets s'évanouirent à l'instant. Je pressai longtemps cette lettre précieuse sur mon cœur avant de pouvoir la lire, et, me jetant à genoux pour implorer la miséricorde divine,je l'ouvris, et j'y lus en sanglotant ces paroles, qui seront éternellement gravées dans mon cœur : « Mon frère, je vais « bientôt te quitter, mais je ne t'abandonnerai pas. Du « ciel, où j'espère aller,je veillerai sur toi ; je prierai Dieu « qu'il te donne le courage de supporter la vie avec rési- « gnation, jusqu'à ce qu'il lui plaise de nous réunir dans « un autre monde; alors je pourrai te montrer toute mon «affection ; rien ne m'empêchera plus de t'approcher « et rien ne pourra nous séparer. Je te laisse la petite « croix que j'ai portée toute ma vie ; elle m'a souvent « consolée dans mes peines, et mes larmes n'eurent «jamais d'autres témoins qu'elle. Rappelle-toi, lorsque « tu la verras, que mon dernier vœu fut que tu pusses « vivre et mourir en bon chrétien. » Lettre chérie ! elle ne me quittera jamais ; je l'emporterai avec moi dans la tombe ; c'est elle qui m'ouvrira les portes du ciel, que mon crime devait me fermer à jamais. En achevant de la lire, je me sentis défaillir, épuisé par tout ce que je venais d'éprouver. Je vis un nuage se ré-
LE 'LÉPREUX DE LA CITÉ d'aOSTE. 169
pandre sur ma vue. et pendant quelque temps je perdis à la fois le souvenir de mes maux et le sentiment de mon existence. Lorsque je revins à moi, la nuit était avancée. A mesure que mes idées s'éclaircissaient, j'éprouvais un sentiment de paix indéfinissable. Tout ce qui s'était passé dans la soirée me paraissait un rêve. Mon premier mouvement fut de lever les yeux vers le ciel pour le remercier de m'avoir préservé du plus grand des malheurs. Jamais le firmament ne m'avait paru si serein et si beau : une étoile brillait devant ma fenêtre ; jela contemplai longtemps avec un plaisir inexprimable, en remerciant Dieu de ce qu'il m'accordait encore le plaisir de la voir, et j'éprouvai une secrète consolation à penser qu'un de ses rayons était cependant destiné pour la triste cellule du Lépreux.
Je remontai chez moi plus tranquille. J'employai le reste de la nuit à lire le livre de Job, et le saint enthousiasme qu'il fit passer dans mon âme finit par dissiper entièrement les noires idées qui m'avaient obsédé. Je n'avais jamais éprouvé de ces moments affreux lorsque ma sœur vivait : il me suffisait de la savoir près de moi pour être plus calme, et la seule pensée de l'affection qu'elle avait pour moi suffisait pour me consoler et me donner du courage.
Compatissant étranger ! Dieu vous préserve d'être jamais obligé de vivre seul ! Ma sœur, ma compagne, n'est plus, mais le ciel m'accordera la force de supporter courageusement la vie ; il me l'accordera, je l'espère, car je le prie dans la sincérité de mon cœur.
LE MILITAIRE
Quel âge avait votre sœur lorsque vous la perdîtes ^
LE LÉPREUX
Elle avait à peine vingt-cinq ans ; mais ses souffrances la faisaient paraître plus âgée. Malgré la maladie qui l'a enlevée, et qui avait altéré ses traits, elle eût été belle encore, sans une pâleur effrayante qui la déparait ; c'était l'image de la mort vivante, et je ne pouvais la voir sans gémir.
LE MILITAIRE
Vous l'avez perdue bien jeune.
LE LÉPREUX
Sa complexion faible et délicate ne pouvait résister à tant de maux réunis ; depuis quelque temps, je m'apercevais que sa perte était inévitable, et tel était son triste sort, que j'étais forcé delà désirer. En la voyant languir et se détruire chaque jour, j'observais avec une joie funeste s'approcher la fin de ses souffrances. Déjà, depuis un mois, sa faiblesse était augmentée ; de fréquents évanouissements menaçaient sa vie d'heure en heure. Un soir (c'était vers le commencement d'août), je la vis si abattue, que je ne voulais pas la quitter ; elle était dans son fauteuil, ne pouvant plus supporter le lit depuis quelques jours. Je m'assis moimême auprès d'elle, et, dans l'obscurité la plus profonde, nous eûmes ensemble notre dernier entretien. Mes larmes ne pouvaient se tarir ; un cruel pressentiment m'agitait. « Pourquoi pleures-tu ? me disait-elle; pourquoi t'affliger ainsi ? je ne te quitterai pas en mourant, et je serai présente dans tes angoisses. »
Quelques instants après, elle me témoigna le désir d'être transportée hors de la tour, et de faire ses prières dans son bosquet de noisetiers : c'est là qu'elle passait la plus grande partie de la belle saison. «Je veux, disait-elle, mourir en regardant le ciel.» Je ne croyais cependant pas son heure si proche. Je la pris dans mes bras pour l'enlever, « Soutiens-moi seulement, me dit-elle, j'aurai peut-être encore la force de marcher. » Je la conduisis lentement jusque sous les noisetiers ; je lui fourmai un coussin avec des feuilles sèches qu'elle y avait rassemblées elle-même, et, l'ayant couverte d'un voile, afin de la préserver de l'humidité de la nuit, je me plaçai auprès d'elle ; mais elle désira être seule dans sa dernière méditation : je m'éloignai sans la perdre de vue. Je voyais son voile s'élever de temps en temps, et ses mains blanches se diriger vers le ciel. Comme je me rapprochais du bosquet, elle me demanda de l'eau ; j'en apportai dans sa coupe ; elle y trempa ses lèvres, mais elle ne put boire. « Je sens ma fin, me dit-elle en détournant la tête ; ma soif sera bientôt étanchée pour toujours. Soutiens-moi, mon frère ; aide ta sœur à franchir ce passage désiré, mais terrible. Soutiens-moi, récite la prière des agonisants. » Ce furent les dernières paroles qu'elle m'adressa. J'appuyai sa tête contre mon sein ; je récitai la prière des agonisants : « Passe à l'éternité ! lui disais-je, ma chère sœur, délivre-toi de la vie ; laisse cette dépouille dans mes bras ! » Pendant trois heures je la soutins ainsi dans la dernière lutte de la nature ; elle s'éteignit enfin doucement, et son âme se détacha sans effort de la terre.
Le Lépreux, à la fin de ce récit, couvrit son visage
de ses mains ; la douleur ôtait la voix au voyageur. Après un instant de silence, le Lépreux se leva.
« Étranger, dit-il, lorsque le chagrin ou le découragement s'approcheront de vous, pensez au solitaire de la cité d'Aoste ; vous ne lui aurez pas fait une visite inutile. »
Ils cheminèrent ensemble vers la porte du jardin. Lorsque le militaire fut au moment de sortir, il mit son gant à la main droite :
« Vous n'avez jamais serré la main de personne, dit-il au Lépreux ; accordez-moi la faveur de serrer la mienne : c'est celle d'un ami qui s'intéresse vivement à votre sort. »
Le Lépreux recula de quelques pas avec une sorte d'effroi, et, levant les yeux et les mains au ciel :
« Dieu de bonté ! s'écria-t-il, comble de tes bénédictions cet homme compatissant.
— « Accordez-moi donc une autre grâce, reprit le voyageur. Je vais partir; nous ne nous reverrons peutêtre pas de bien longtemps : ne pourrions nous pas, avec les précautions nécessaires, nous écrire quelquefois ? Une semblable relation pourrait vous distraire, et me ferait un grand plaisir à moi-même. »
Le Lépreux réfléchit quelque temps.
« Pourquoi, dit-il, enfin chercherais-je à me faire illusion ? Je ne dois pas avoir d'autre société que moimême, d'autre ami que Dieu : nous nous reverrons en lui. Adieu, généreux étranger, soyez heureux... »
Le Lépreux ferma la porte et en poussa les verroux.
FIN DU LÉPREUX DE LA CITÉ d'aOSTE.
-îiî-
ES montagnes du Caucase sont depuis
longtemps enclavées dans l'empire de i Russie sans lui appartenir.
Leurs féroces habitants, séparés par
le langage et par des intérêts divers, forment un grand nombre de petites peuplades, qui ont peu de relations politiques entre elles, mais qui sont toutes animées par le même amour de l'indépendance et du pillage.
Une des plus nombreuses et des plus redoutables est celle des Tchetchenges, qui habitent la grande et la petite Kabarda, provinces dont les hautes vallées s'étendent jusqu'aux sommités du Caucase.
Les hommes en sont beaux, courageux, intelligents, mais voleurs et cruels, et dans un état de guerre presque continuel avec les troupes de la lig^ie \
C'est au milieu de ces hordes dangereuses et au centre même de cette immense chaîne de montagnes que la Russie a établi un chemin de communication avec ses possessions d'Asie.
Des redoutes placées de distance en distance assurent la route jusqu'en Géorgie; mais aucun voyageur
I. On désigne par ce mot la suite des postes gardés par les troupes russes entre la mer Caspienne et la mer Noire, depuis l'embouchure du Tereck jusqu'à celle du Cuban.
n'oserait se hasarder à parcourir seul l'espace qui les sépare.
Deux fois par semaine un convoi d'infanterie, avec du canon et un parti considérable de Cosaques, escorte les voyageurs et les dépêches du gouvernement.
Une de ces redoutes, située au débouché des montagnes, est devenue une petite bourgade assez peuplée.
Sa situation lui a fait donner le nom de Wladi- Caucase ' : elle sert de résidence au commandant des troupes qui font le pénible service dont il vient d'être parlé.
Le major Kascambo, du régiment de Wologda, gentilhomme russe, d'une famille originaire de la Grèce, devait aller prendre le commandement du poste de Lars, dans les gorges du Caucase.
Impatient de se rendre à son poste et brave jusqu'à la témérité, il eut l'imprudence d'entreprendre ce voyage avec l'escorte d'une cinquantaine de Cosaques dont il disposait, et l'imprudence plus grande encore de parler de son projet et de s'en vanter avant de l'exécuter.
Les Tchetchenges qui sont près des frontières, et qu'on appelle Tchetchenges pacifiques, sont soumis à la Russie, et ont, en conséquence, un libre accès à Mosdok ; mais la plupart conservent des relations avec les montagnards, et sont bien souvent de moitié dans leurs brigandages.
Ces derniers, informés du voyage de Kascambo et du jour même de son départ, se portèrent en grand nombre sur son passage et lui dressèrent une embuscade.
I . Wladi-Caucase vient du verbe russe tuladcii, qui signifie commander, do muter .
A vingt verstes environ de Mosdok, au détour d'une petite colline couverte de broussailles, il fut attaqué par sept cents hommes à cheval,
La retraite était impossible : les Cosaques mirent pied à terre et soutinrent l'attaque avec beaucoup de fermeté, espérant être secourus par les troupes d'une redoute qui n'était pas très éloignée.
Les habitants du Caucase, quoique individuellement très courageux, sont incapables d'attaquer en masse, et sont par conséquent peu dangereux pour une troupe qui fait bonne contenance ; mais ils ont de bonnes armes, et tirent fort juste.
Leur grand nombre, dans cette occasion, rendait le combat trop inégal.
Après une assez longue fusillade, plus de la moitié des Cosaques furent tués ou mis hors de combat ; le reste s'était fait avec les chevaux morts un rempart circulaire derrière lequel ils tirèrent leurs dernières cartouches.
Les Tchetchenges, qui ont toujours avec eux, dans leurs expéditions, des déserteurs russes, dont ils se servent au besoin comme interprètes, faisaient crier aux Cosaques :
« Livrez-nous le major, ou vous serez tués jusqu'au dernier. »
Kascambo, voyant la perte certaine de sa troupe, résolut de se livrer lui-même pour sauver la vie à ceux qui restaient : il remit son épée à ses Cosaques et s'avança seul vers les Tchetchenges, dont le feu cessa aussitôt, leur but n'étant que de le prendre vivant pour obtenir une rançon.
A peine se fut-il livré aux ennemis, qu'il vit paraître de loin le secours qu'on lui envoyait : il n'était plus
Œuvres de*Xavier de Maistre. 12
temps : les brigands s'éloignèrent avec rapidité.
Son denchik ' était resté en arrière avec le mulet qui portait l'équipage du major.
Caché dans un ravin, il attendait l'issue du combat, lorsque les Cosaques le rencontrèrent et lui apprirent le malheur de son maître.
Le brave domestique résolut aussitôt de partager son sort, et s'achemina du côté où les Tchetchenges s'étaient retirés, conduisant son mulet avec lui, et se dirigeant sur la trace des chevaux.
Lorsqu'il commençait à la perdre dans l'obscurité, il rencontra un traîneur ennemi qui le conduisit au rendez-vous des Tchetchenges.
On peut se faire une idée du sentiment qu'éprouva le prisonnier en voyant son denchik venir volontairement partager son mauvais sort.
Les Tchetchenges se distribuèrent aussitôt le butin qu'on leur amenait : ils ne laissèrent au major qu'une guitare qui se trouvait dans son équipage, et qu'on lui rendit par dérision. Ivan (c'était le nom du denchik) '^ s'en empara et refusa de la jeter, comme son maître le lui conseillait.
« Pourquoi nous décourager } lui disait-il ; le Dieu des russes est grand ' : l'intérêt des brigands est de vous conserver, ils ne vous feront aucun mal. »
Après une halte de quelques heures, la horde allait se remettre en marche, lorsqu'un de leurs gens, qui venait de les rejoindre, annonça que les Russes conti-