I. Terme russe pour relais
courrier était à la poste avec des lettres pour quelques personnes. Prascovie y courut aussitôt et fut suivie de ses parents. Lorsque Lopouloff se nomma, le courrier lui remit un paquet cacheté, contenant un passe-port pour sa fille, et prit un reçu de lui.
Ce fut un moment de joie pour la famille.
Dans l'abandon total où ils étaient depuis tant d'années, l'envoi de ce passe-port leur parut une espèce de faveur. Cependant il n'y avait dans le paquet aucune réponse du gouverneur aux demandes personnelles de Lopouloff Pour sa fille, elle était libre, et l'on ne pouvait, sans la plus grande injustice, la retenir en Sibérie contre sa volonté. Le silence absolu que l'on gardait avec son père était plutôt une confirmation de sa disgrâce qu'une faveur. Cette triste réflexion dissipa bientôt l'impression de plaisir que lui avait fait éprouver la condescendance du gouverneur.
Lopouloff s'empara du passe-port, et déclara, dans le premier moment d'humeur, qu'il n'avait consenti à le demander que dans la certitude qu'on le lui refuserait, et pour se délivrer des persécutions de sa fille.
Prascovie suivit ses parents à la maison sans rien demander, mais remplie d'espoir et remerciant Dieu le long du chemin d'avoir exaucé l'un de ses vœux.
Son père serra le passe-port parmi ses hardes , après l'avoir enveloppé soigneusement dans un morceau de linge. Prascovie remarqua cette précaution, qui lui parut de bon augure, car il aurait pu le déchirer ; elle n'attribua le refus de son père qu'à un dessein particulier de la Providence, qui n'avait pas encore marqué l'heure de son départ.
Bientôt après, elle se rendit au bois, où elle passa deux heures à prier, se livrant à toute la joie que son
ardente imagination lui inspirait, et n'ayant plus aucun doute sur le succès de son entreprise.
Ces détails pourront paraître à quelques personnes puérils et minutieux ; mais lorsqu'on verra les projets de cette jeune fille réussir au delà de ses espérances et de toute probabilité, malgré les obstacles sans nombre qu'elle avait à surmonter, on se convaincra qu'aucun motif humain n'aurait suffi pour la conduire au but qu'elle se proposait, et qu'il fallait pour une telle œuvre cette foi qui transporte les montagnes.
Dans tout ce qui lui arrivait, Prascovie voyait toujours le doigt de Dieu. Aussi disait-elle : « J'ai été quelquefois éprouvée, mais jamais trompée dans ma confiance en lui. »
Un incident qui eut lieu peu de jours après, vint encore ranimer son courage, et contribua peut-être à déterminer ses parents.
Sa mère, sans être absolument superstitieuse, s'amusait parfois à chercher des pronostics de l'avenir dans les plus petits événements de la vie. Sans croire aux jours malheureux, elle évitait cependant d'entreprendre quelque chose le lundi \ et n'aimait point à voir renverser la salière. Quelquefois elle prenait la Bible, et, l'ouvrant au hasard, elle cherchait dans la première phrase qui lui tombait sous les yeux quelque chose d'analogue à sa situation et dont elle pût tirer un bon augure.
Cette manière de consulter le sort est très usitée en
I. En Russie, le lundi passe pour un jour malheureux parmi le peuple et les personnei superstitieuses. La répugnance pour entreprendre quelque chose, mais surtout un voyage, le lundi, est si universelle, que le très petit nombre de personnes qui ne la partagent pas s'y soumettent par égard pour l'opinion générale et presque religieuse des Russes.
Russie : lorsque la phrase est insignifiante, on recommence, et en tiraillant un peu le sens, on finit par lui donner la tournure qu'on désire. Les malheureux s'attachent à tout, et, sans ajouter beaucoup de foi à ces prédictions, ils éprouvent un certain plaisir lorsqu'elles s'accordent avec leurs espérances.
Lopouloff était dans l'usage de lire, le soir, un chapitre de la Bible à sa famille ; il expliquait aux femmes les mots slavons qu'elles ne comprenaient pas, et cette occupation plaisait infiniment à sa fille.
A la fin d'une triste soirée, ces trois solitaires étaient auprès d'une table sur laquelle était le livre saint ; la lecture était achevée, et le plus morne silence régnait entre eux, lorsque Prascovie, s'adressant à sa mère, sans autre but que celui de renouer la conversation :
« Ouvrez, je vous prie, la Bible, lui dit-elle, et cherchez dans la page, à droite, la onzième ligne »
Sa mère prit le livre avec empressement et l'ouvrit avec une épingle ; ensuite, comptant les lignes jusqu'à la onzième à droite, elle lut à haute voix les paroles suivantes :
« Or, un ange de Dieic appela Agar du ciel et lui dit : Que faites-voîis là ? ne craignez point. »
L'application de ce passage de l'Ecriture sainte était trop facile à faire pour que l'analogie frappante qu'il présentait avec le voyage projeté pût échapper à personne.
Prascovie, transportée de joie, prit la Bible et en baisa les pages à plusieurs reprises.
« C'est vraiment singulier, disait la mère en regardant son mari. »
Mais celui-ci, ne voulant pas favoriser leur idée à ce sujet, s'éleva fortement contre ces ridicules divinations: « Croyez-vous, disait-il aux deux femmes, que l'on
puisse ainsi interroger Dieu en ouvrant un livre avec une épingle, et qu'il daigne répondre à toutes vos folles pensées? Sans doute, ajouta-t-il, en s'adressant à sa fille, un ange ne manquera pas de vous accompagner dans votre extravagant voyage, et de vous donner à boire quand vous aurez soif! Ne sentez- vous pas quelle est la folie de s'abandonner à de semblables espérances ? »
Prascovie lui répondit qu'elle était bien loin d'espérer qu'un ange lui apparût pour l'aider dans son entreprise. « Mais cependant, disait-elle, j'espère et crois fermement que mon ange gardien ne m'abandonnera pas, et que mon voyage aura lieu quand je m'y opposerais moi-même. »
Lopouloff était ébranlé par cette persévérance inconcevable ; cependant un mois s'écoula sans qu'il fût question du départ.
Prascovie devenait silencieuse et préoccupée : toujours seule dans les bois ou dans son réduit, elle ne donnait plus aucune marque de tendresse à ses parents.
Comme elle avait souvent menacé de partir sans passe-port, ils commencèrent à craindre sérieusement qu'elle n'accomplît son projet, et ils prenaient de l'inquiétude lorsqu'elle s'absentait de la maison plus longtemps qu'à l'ordinaire.
Il arriva même un jour qu'ils la crurent décidément partie : Prascovie, en revenant de l'église, où elle était allée seule, avait accompagné de jeunes paysannes dans une chaumière voisine et s'y était arrêtée quelques heures.
Lorsqu'elle revint à la maison, sa mère l'embrassa toute en larmes.
« Tu as bien tardé, lui dit-elle. Nous avons cru que tu nous avais quittés pour toujours.
— « Vous aurez bientôt ce chagrin, lui répondit sa fille, puisque vous ne voulez pas me livrer le passeport : vous regretterez alors de m'avoir privée de cette ressource et de votre bénédiction. »
Elle prononça ces paroles sans répondre aux caresses de sa mère et d'un ton de voix si triste, si altéré, que la bonne mère en fut vivement affectée.
Elle lui promit, pour la tranquilliser, de ne plus mettre d'opposition à son départ, qui dépendrait uniquement de la permission de son père.
Prascovie ne la demandait plus ; mais sa profonde tristesse la sollicitait plus éloquemment que n'auraient pu le faire les supplications les plus vives : Lopouloff lui-même ne savait à quoi se résoudre.
Sa femme le priait un matin d'aller prendre quelques pommes de terre dans un petit jardin qu'il cultivait près de la maison.
Immobile et plein de ces tristes idées, il paraissait ne faire aucune attention à cette demande ; enfin, revenant tout à coup à lui :
« Allons, dit-il, comme pour l'encourager, aide-toi, je t'aiderai ! »
En achevant ces mots, il prit une bêche et se rendit au jardin. Prascovie le suivit.
« Sans doute, mon père, il faut s'aider dans le malheur, etj'espère aussi que Dieu m'aidera dans la prière que je viens vous faire, et qu'il touchera votre cœur. Rendez-moi le passe-port, cher et malheureux père ! Croyez que c'est la volonté de Dieu. Voulez vous forcer votre fille à l'horrible malheur de vous désobéir?»
En parlant ainsi, Prascovie embrassait ses genoux et tâchait de lui inspirer la même confiance qui l'animait.
La mère survint.
Sa fille la conjura de l'aider à fléchir son père ; la bonne femme ne put s'y résoudre.
Elle avait eu la force de consentir au départ ; mais elle n'avait point le courage de le demander.
Cependant Lopouloff ne put résister plus longtemps à de si touchantes sollicitations : il savait d'ailleurs sa fille si décidée, qu'il craignait de la voir partir sans passe-port.
« Que faire avec cette enfant ? s'écria-t-il. Il faudra bien la laisser partir ! »
Prascovie, transportée de joie, s'élança au cou de son père.
« Soyez sûr, lui disait-elle en l'accablant des plus tendres caresses, que vous ne vous repentirez point de m'avoir écoutée : j'irai, mon père, oui, j'irai à Saint- Pétersbourg; je me jetterai aux pieds de l'empereur, et cette même Providence qui m'en inspira la pensée et qui a touché votre cœur, voudra bien aussi disposer celui de notre grand monarque en notre faveur.
— ■ « Hélas ! lui répondit son père en versant des larmes, crois-tu, pauvre enfant, que l'on puisse parler à l'empereur comme tu parles à ton père en Sibérie ? Des sentinelles gardent de toutes parts les avenues de son palais, et tu ne pourras jamais en passer le seuil. Pauvre et mendiante, sans habits, sans recommandations, comment oseras-tu paraître, et qui daignera te présenter ? »
Prascovie sentait la force de ces observations sans en être découragée : un pressentiment secret l'emportait sur tous les raisonnements.
« Je conçois les craintes que vous inspire la tendresse que vous avez pour moi, répondit-elle; mais que de motifs n'ai-je pas d'espérer ! Réfléchissez, de grâce !
Voyez de combien de faveurs inespérées Dieu m'a déjà comblée, parce que j'avais mis toute ma confiance en lui ! Je ne savais comment avoir un passe-port, il a forcé la bouche de l'incrédule à m'indiquer les moyens de l'obtenir ; c'est lui qui a fléchi l'inexorable gouverneur de Tobolsk. Enfin, malgré votre invincible répugnance, ne vous a t-il pas forcé vous-même à m'accorder la permission de partir? Soyez donc certain, ajouta-t-elle. que cette Providence qui m'a fait surmonter tant d'obstacles, et qui m'a si visiblement protégée jusqu'ici, saura me conduire aux pieds de notre empereur. Elle mettra dans ma bouche les paroles qui doivent le persuader, et votre liberté sera la récompense du consentement que vous m'accordez, »
Dès cet instant, le départ de la jeune fille fut décidé, mais on n'en détermina point encore l'époque précise.
Lopouloff espérait tirer quelque secours de ses amis: plusieurs prisonniers avaient des moyens ; quelquesuns même lui avaient fait, en d'autres occasions, des offres que sa discrétion ne lui avait pas permis d'accepter ; mais, en cette occasion, il se proposait d'en profiter Il désirait aussi trouver quelque voyageur qui pût accompagner sa fille pendant les premières marches. Il fut trompé dans cette double attente.
Cependant Prascovie pressait son départ.
Toute la fortune de la famille consistait en un rouble en argent \
Après avoir vainement tentéd'augmenter cette modique somme, on fixa le jour de la cruelle séparation, d'après le désir de la voyageuse, au 8 septembre, jour d'une fête de la Vierge.